Sur ‘Le cercle de craie caucasien’

Dans une Georgie de carnaval, un kolkhose au bord de la Perse – mais cela pourrait être la Chine ancienne, ou l’allemagne des années 40, ou encore notre triste ici-et-maintenant, notre Bas-Empire – la cour du gouverneur Abachvili festoie et fastoie dans l’inconscience alors que les Perses sont à leurs portes. Les mauvaises nouvelles? Jamais avant les réjouissances, dit-on. Le gouverneur est renversé, décapité par les princes de Georgie. Puis dans la confusion de l’invasion et de la fuite éperdue qui s’ensuivent, l’enfant du gouverneur et sa femme Natella, l’héritier Michel, est laissé de côté. Groucha, la servante, après une courte hésitation, le reccueille et au prix de mille difficultés, au détriment de son intérêt personnel, pour dire le moins, va l’élever. Arrive un nouveau retournement de régime et la femme du gouverneur revient et réclame l’enfant. Et c’est à Azdak, intellectuel douteux nommé juge par le nouveau régime, qu’il revient de décider à qui, de Natella ou de Groucha, il revient de confier l’enfant. Le cercle de craie est tracé, l’enfant est placé au milieu, les deux femmes de chaque côté. A celle qui parviendra à sortir l’enfant du cercle, il reviendra. Natella – il en va de son héritage! – tire et arrache l’enfant car Groucha ne veut ni ne peut lui faire du mal. Mais Azdak, complaisant et corrompu avec les riches, généreux avec les pauvres, en décide autrement : l’enfant ira à celle qui l’a élevé et aimé. Et d’une ruse il prononce aussi le divorce de Groucha avec son mari de circonstance, Youssoup, pour la rendre à son amoureux Simon Chachava. Ils partent avec l’enfant. Happy end. Il faut en profiter, avec Brecht ce n’est pas si souvent.

‘Redoutable est la tentation d’être bon’, dit l’argument. Cela vous vaut toutes sortes d’ennuis, cela va à l’encontre de vos intérêts. Oui, mais il y a l’amour, dit Brecht, qui est ici fraternité, bonté et c’est l’amour qui fait traverser des montagnes, marcher dans la neige, marchander pour une bouteille de lait, subir l’opprobre de sa famille et la société, se marier contre son gré. C’est l’amour qui éclaire et donne sens à la vie. Et puis, il y a la justice. Concept bricolé, douteux, à la légitimité incertaine parce que décidé par le peuple qui roule d’une mesquinerie à l’autre (‘C’est une bonne âme, mais uniquement après le repas’ fait dire Brecht de l’horrible belle-soeur Aniko). Mais, fort d’un peu de décorum, d’une robe, d’une position de tiers en Ponce Pilate alcoolique et sceptique tenu par le formidable juge Azdak, ça marche, ça peut marcher veut croire Brecht. La société s’institue, ça oui, elle est fondamentalement injuste mais elle contient l’idée ou la possibilité de la justice, comme nous possédons tous, à des degrés divers et avec  des prédispositions variées, la possibilité de l’amour, de la générosité, du don de soi. Merveilleuse fable politique. Et cette langue cruelle et drôle, pas fondamentalement méchante, railleuse plutôt, qui tranche comme une lame. Merveilleux Brecht. Et la morale? La voici : ‘Vous qui avez écouté l’histoire du cercle de craie, Retenez l’avis des anciens: Que toute chose au monde revienne à ceux qui lui sont utiles : L’enfant aux êtres maternels, pour être sûr qu’il grandisse bien. La voiture au bon conducteur, pour que sans heurts soit le chemin. La vallée aux irrigateurs, pour qu’en fruits elle soit fertile.’

Ali (Angst essen Seele auf)

1974

Le plus dur à regarder, sans doute. D’où vient cette gêne? Münich, ici ville grise. Les ‘Wohnungen’, pas vraiment des HLM, des logements pauvres, usés. Des objets du quotidien dérisoires, un cadre moche au mur, une table en formica. Les rues, et puis le bar, tout aussi usé avec ses lumières jaunes, ses à-plat d’orange, son juke box rempli de musiques arabes. Ali est là, au bar, stoïque, droit, taiseux. Il boit des bières allemandes. Barbara, la barmaid, le couve de ses regards muets, le tient par-derrière son bar, par induction presque. Et pourtant, trompant sa surveillance, l’improbable, le ‘pas naturel’ survient en la présence d’Emmi, femme de ménage de soixante ans. Ils dansent, ils se sourient, ils se disent des choses aimables. Ils partent ensemble, ils restent ensemble, ils se marient dans l’incrédulité et la réprobation générale. Mais ce n’est pas un mariage d’intérêt, ou d’illusion comme dans ‘Lola’. C’est autre chose, qui relève de la communauté, de la solidarité, du partage, de la fraternité. Une sorte de résistance aux pressions des autres aussi, de micro-république formée sur le formica de la cuisine ou du bar. Une alliance contre la dureté de la conformité, une ironie bravache et timide contre leur conformité, leur appartenance. Bien sûr, ça les tue, ces regards, ces remarques de-ci de-là, chez l’épicier, dans la cage d’escalier, ces préjugés, ces méchancetés. Jalousie, répond-elle. Lui, Ali, ne répond rien, Nix, raide dans son costume. Disons qu’eux forment un pacte de non-agression dans un univers hostile. Ce que Fassbinder vient chercher, comme Pasolini avant lui, dans les franges, les marges, les laissés pour compte, les oubliés… ce n’est pas quelque chose d’aussi grandiloquent que l’humanité, la condition humaine. C’est une joie primitive, brutale, inattendue, sauvage. C’est la joie de ‘Baal’ en somme, le poète barbare de Brecht joué par Fassbinder dans le film de Schlöndorf.

« Was ist Welt für Baal noch? Baal ist satt/ Soviel Himmel hat Baal unterm Lid / Daß er tot noch grad gnug Himmel hat »

« Qu’est le monde pour Baal, encore? Il a son compte.

Et Baal a tellement de ciel sous la paupière

Que, mort, il a du ciel encore et juste assez. »

Il a du ciel, encore, dans le bar et l’appartement minables, qui sont aussi grandioses, magiques, fous, espoir. Et on essaie d’en avoir aussi, on s’accroche, on essaie d’être moins cuistres et moins cons que ceux qu’ils croisent nuit et jour, Ali, Emmi, Barbara. On n’en est pas très sûrs.