A Berlin Neukölln, un dimanche soir de juin, les choses luisent dans une paix désarmante. Le match de foot s’étire d’écran en écran, de la télé de l’épicier turc à celle des bars qui jonchent, avec leurs lumières et leurs cris, le quartier endormi, ouaté. Tout semble fait pour magnifier les lumières, les lueurs, le voyage de la lumière dans l’air bleu, vert, un air de sous-bois et de lacs qui vivent encore là, depuis toujours. A Neukölln, l’éternité, oui, mais dans cette humanité désarmante. Un gars et sa copine jouent au ping-pong avec toute la légereté et l’innocence que l’on accorde au jeu. Trois jeunes types jouent au basket dans un playground qui est un invraisemblable écrin de verdure: comme une sorte de basket sub-aquatique dans le fluide vert magique, amniotique et rieur de leur enfance. Aux terrasses des bars, des vieux sont assis religieusement devant le foot avec posées devant eux, sur de petites tables, des bières hautes, blondes et blanches, embuées, qui sont ni plus ni moins que des promesses de bonheur. Le bonheur, c’est finalement avant, quand la bière repose intacte devant vous, ou bien quand retentit le petit déclic de l’ascenseur, en bas, le signal que l’amante que vous attendez dans le noir, couché sur le lit, vient enfin vous rejoindre. Avant, avant. Mais ici, c’est encore autre chose. Les enseignes et les écrans qui luisent dans l’air frais et bleu et granuleux de juin parlent une langue inconnue que l’on comprend instantanément, une langue d’avant le langage. Puis, c’est le petit cinéma de quartier où rebelote, des filles aux yeux rieurs remplissent des chopines immenses et vous donnent des tartines de jambon tiède. Neukölln, c’est aussi Charleroi et « Ilkino », c’est le Cabaret Vert. Et peut-être que la tapisserie très naïve, c’est le foot avec ses couleurs vives. On boit, on mange, on fume, on discute et on rit avec ce sérieux des enfants blonds, ce sérieux qui est la vraie joie. Mais quand arrivent ces grandes images grises qui survolent la ville, ces images frottées et granuleuses qui semblent la continuité magique, séraphique de ce quartier si paisible, alors oui, c’est la beauté. C’est la beauté et il n’y a que les larmes qui puissent la dire. « Als das Kind ein Kind war, wusste es nicht, das es Kind war. »
