Salgina, I

« Le monde des objets, qui est immense, est finalement plus révélateur de l’esprit que l’esprit lui-même. Pour savoir ce que nous sommes, ce n’est pas forcément en nous qu’il faut regarder. Les philosophes, au cours de l’histoire, sont demeurés trop exclusivement tournés vers la subjectivité, sans comprendre que c’est au contraire dans les choses que l’esprit se donne le mieux à voir. Il faut donc opérer une véritable révolution, en s’apercevant que c’est du côté des objets que se trouve l’esprit, bien plus que du côté du sujet. »

François Dagognet, entretien avec Roger-Pol Droit, Le Monde. 1993, in Antoine Picon, La matérialité de l’architecture, 2018.

Il y a donc une encore nouvelle objectivité, une nouvelle « neue Sachlichkeit ». Ce qui fait la beauté du pont sur le Salginatobel, c’est la vibration, l’oscillation perpétuelle entre deux états, le paradoxe. D’un côté, il y a l’intentionnalité, l’état de l’art, la raison, les calculs, la méthode. Et de l’autre, il y a l’objet du monde, minéral, quasi-géologique, recouvert de lichens, souvenir du bois de la forêt de Schuders qui l’a soutenu, de la gravière Sandegga qui a fait le béton, etc. Même si nous pouvons isoler, discrétiser cet objet, le prendre avec les pincettes de la raison et de l’analyse, il appartient au monde. Il est à la même distance, vertigineuse ou bien infinitésimale, c’est selon, de nous que les sapins de la forêts, les rocs de la montagne. Il oscille, il vibre. Il n’est pas plus séparé du monde que nous. Certes, nous y trouvons des régularités, des « émergences » comme dit Picon, mais comme dans la nature : structure végétale, minérale, structure ou composition de l’air. Et ce long détour par la raison, la méthode, le calcul facilite, accélère même l’adhésion, l’inclusion au monde par le rejet de l’artifice, de la métaphore, du symbole. Il y a là une pureté fulgurante, une accession simultanée au statut d’objet d’art et d’objet de la Nature : c’est ici la même chose. L’esprit est dans la chose, la chose est dans l’esprit. Le récit de la construction du pont – et de sa conception malicieusement cachée derrière le seul impératif économique – montre cet effort d’une culture, d’un « pays » ou d’un « climat » pour parvenir plus qu’à un but utilitaire, à une expression. Les bois et les charpentiers de la montagne, les graviers du torrent, le ciment et les ferrailles de Coire, l’invraisemblable échafaudeur qui chute dans le ravin, survit, l’immense Maillart : tout et tous s’élèvent, s’émulent, s’émulsionnent en une expression d’une pureté remarquable qui est un acte de nature. Sous la même pesanteur, dans le même air, à la même pression. Dans la même institution imaginaire aussi, rangés sous la même morale, appartenant au même monde. Tous, nous tous, chose, esprit et monde.

Orcières

Ce qui est beau c’est l’abandon, c’est-à-dire, l’intentionnalité flottante, l’intentionnalité qui s’épuise en de faibles, dernières ondes dans le cosmos. Ce qui est beau, ce sont les traces infinitésimales de nous-mêmes – comme ici, dans ce village abandonné, dans ce rêve des années soixante-dix figé dans le silence – traces comme transformées en nature, en béton, en montagne, en planches de mélèze brûlées par le soleil. Ce qui est beau, c’est le transfert, ou l’oscillation permanente à la fine pointe de l’instant – acumen mentis – entre, disons, nous-mêmes, le Moi et le Monde, la nature, toutes constructions ou créations devenues Nature. Car alternativement nous nous reconnaissons dans l’un et dans l’autre, nous nous oublions dans l’un et dans l’autre. Nous habitons ce monde, c’est à dire que nous y construisons notre habitation, il est notre habitation (Bauen). Nous nous reconnaissons dans ce monde, dans ces seracs désolés, dans ce grondement lointain, et mystérieusement nous reconnaissons le monde en nous – mon Dieu cette attraction, ce battement au moment de sauter de l’avion hier! L’architecture est l’inconfortable véhicule de cela avec son « incapacité à vraiment parler* ». C’est la quasi extinction de nos actions dans le monde, la ruine, la disparition de cette volonté et même de toute pensée au profit de faibles traces, de succédanés, d’un langage mutique, de faibles rayons émettant dans l’infini du cosmos qui donne tout le prix à cette vie, à ce monde. L’abandon. La beauté absolument confondante de l’abandon.

* Antoine Picon, La matérialité de l’architecture, 2018