Printemps et automne de Lü Buwei*

“La musique a de lointaines origines. Elle naît de la mesure et prend racine dans le grand Un. Le grand Un engendre les deux pôles ; les deux pôles engendrent la force des ténèbres et de la lumière.

Quand le monde est en paix, que toutes choses sont en repos et suivent toutes leurs supérieures dans leurs métamorphoses, il est possible de bien faire de la musique. Quand les désirs et les passions ne sont pas engagés sur des voies fausses, il est possible de perfectionner la musique.

La musique parfaite a une cause.

Elle naît de l’équilibre. L’équilibre naît de la justesse, et la justesse du sens du monde. Aussi ne peut-on parler musique qu’avec des gens qui ont compris le sens du monde.

La musique repose sur l’harmonie entre le ciel et la terre, sur l’accord entre l’obscurité et la lumière.

Les États décadents et les gens mûrs pour le déclin n’ignorent pas la musique, il est vrai, mais leur musique manque de sérénité. Aussi, plus la musique est bruyante et plus les gens deviennent mélancoliques, plus le pays est en danger et plus son prince tombe bas. De cette manière la musique se perd jusque dans son essence. Ce que tous les princes sacrés ont apprécié dans la musique, ce fut sa sérénité.

Les tyrans Gyè et Tchou-Sin faisaient de la musique bruyante. Ils trouvaient belles les sonorités fortes et intéressants les effets de masse. Ils recherchaient des résonances nouvelles et singulières, des sons qu’aucune oreille n’avait encore entendus ; ils essayaient de se surpasser mutuellement et ils passèrent la mesure et dépassèrent leur but.

La cause de l’écroulement de l’État Tchou fut l’invention de la musique magique. C’est une sorte de musique qui fait, certes, assez de bruit, mais en vérité, elle s’éloigne de l’essence de la musique. Et parce qu’elle s’éloigne de l’essence de la vraie musique, elle manque de sérénité.

Et quand la musique n’est pas sereine, le peuple grogne et la vie est gâchée. Tout cela provient de ce qu’on méconnaît la nature de la musique et qu’on n’est friand que de sonorités bruyantes.

La musique d’une époque d’ordre est donc calme et sereine, et son gouvernement équilibré. La musique d’une époque inquiète est excitée et rageuse, et son gouvernement va de travers. La musique d’un État décadent est sentimentale et triste et son gouvernement instable.”

—-

*Chine, IIIème siècle av. JC

Le Miroir (encore)

Des sphères inconnues. Des royaumes inconnus, mais en nous-mêmes. Quand le mot moi devient le mot roi, dit Arseni Tarkovski, le père, le poète. Le Miroir (1975). Le quatrième film de Tarkovski. La première fois, je n’ai pas compris, ou plutôt, j’ai pensé qu’il s’agissait de comprendre. Le Miroir, c’est l’enfance, mais c’est aussi l’Essence, c’est-à-dire, l’Être et l’Esprit. Aller vers son enfance c’est retrouver son essence, son unicité, son être. C’est retrouver sa liberté et son ‘self’, son royaume, son règne. C’est retrouver l’essence des choses, la vivacité des sensations, la vérité. Retrouver le souvenir, le faire revivre, éprouver ce vertige, ça c’est Proust. Vivre le souvenir, comme un absolu, une pureté, le rendre éternel – essentiel, tangible – en faire un espace et une forme, ça c’est Tarkovski. Et c’est l’art. La mission essentielle et unique de l’art. La seule qui compte. Tout le reste n’est que fadaises et poussière. La nuque de la mère, qui attend au crépuscule assise sur la barrière, fumant une cigarette en regardant rêveusement la prairie – la forme exacte de son corps, la posture exacte obsessionnellement retrouvée, incarnée, vivante ; le vent qui se lève à l’orée de la forêt, agitant les feuilles des aulnes ; les braises rougeoyantes ; la brillance des rondins noircis par le temps dans maison ; le crissement des bottes sur la neige… Tant d’images absolument magnifiques, graves, bouleversantes. La vie, transcendée par l’art. Une dimension, une sphère supérieure. Margarita Terekhova, sublime, joue la mère, et la femme, enfin l’ex-femme. Elle n’est pas un fantasme ou un idéal. ‘Quand je pense à ma mère c’est toujours ton visage que je vois’, lui dit le narrateur. Miroirs, prismes, au fond desquels brille l’amour. Un amour essentiel, ancré au fond de la vie et de l’âme. A la fin du film elle flotte, horizontale dans l’espace, comme une icône, cheveux répandus, radiante. Elle rit, elle sourit, elle pleure, elle pense, elle rêve. Les émotions passent sur son visage comme des nuages dans le ciel. La lumière. La musique. Je crois que jusqu’à présent, je veux dire avant de lire le Journal et de revoir le Miroir, je ne comprenais pas le mot spiritualité, je ne voyais pas ce que c’était autrement que théoriquement, mais maintenant oui, j’en approche, comme d’une rive lointaine.

Ode to the hardship

Modeste horde, il faut lire le Journal de Tarkovski (1970-1986), maintenant. Pourquoi maintenant ? Parce que « maintenant » est le seul instant qui existe et qu’on puisse dominer, dit Tolstoï. Oui mais pourquoi lire cela ? Pour comprendre ce que c’est que l’art. Tarkovski c’est le chemin du difficile, de la « hardship » et c’est précisément ce que ses détracteurs, soviétiques alors, paresseux aujourd’hui lui reprochaient : trop « difficile ». Une vie de difficultés, d’ascèse, de rigueur, de sacrifice – comme le titre de son dernier film (‘Offret’ en suédois, 1986). Il y a eu de bons moments, en Italie par exemple, où son talent lui permettait enfin de toucher à une vie bonne, où toutes les maisons d’Europe se pressaient pour lui confier des mises en scène et des films, des livres à écrire, mais c’est comme s’il ne touchait que d’un doigt à ce confort matériel, à cette gloire, à cette aura. Etranger à tout cela qui en aurait fait dévisser plus d’un. C’est le spirituel qu’il habite, pas le matériel. La félicité matérielle, c’est la maison de Miasnoïé, un espace-temps à part, idéal, ou peut-être spirituel et matériel se rencontrent. Tarkovski c’est la foi et la vision, avec l’art comme médium. C’est un autre niveau d’humanité qui touche à l’essence, à la « radix » comme dit G. Il explose notre monde de tableurs excel, de « valeurs » à la con, d’écoles de commerce, de certitudes, de divertissements hébétés, de tourisme, de panurgisme, d’inculture et d’incroyance. Il brûle, exactement comme Simone Weil, et comme elle il est absolument seul quoiqu’aimé et aimant. Bien sûr que c’est une ode à la difficulté, à la « hardship » – il suffit de voir comment il se débrouille du tournage du Sacrifice à Gotland avec des gens qui le comprennent mal, des moyens insuffisants, une culture différente, etc… Qu’importe, il traverse, il rit. Il sait où il faut aller, toujours. Il est branché sur quelque chose d’autre. Il voit ce que nous ne voyons pas. Il brûle comme un cierge, sec, austère, narquois, intense, sublime. Absolument sublime. De ma vie je n’ai rien lu d’aussi émouvant que la fin du journal, quand il apprend qu’il va mourir, à l’instant il revoit enfin son fils Andriouchka après toutes ces années. Il dessine – admirablement bien évidemment – le mont du Golgotha. Jusqu’à la fin il imagine des films, des mises en scène. Saint Antoine qui parle à une femme par-dessus la rivière. Hamlet, toujours et encore. Mais quelle substance ! Quelle intensité de vie, de foi, de croyance, de connaissance dans l’intime du monde, de la vie. Et comme nous sommes désespérément à côté de tout cela, agités, amers, vides ! Comme il nous manque un art qui ne soit pas décoratif ou divertissant, mais qui soit essentiel ! Ressembler au dixième, au centième d’un homme comme lui…

Tarkovski, Journal

17 avril 1982, Rome.

« Je suis parfois traversé d’un sentiment de bonheur éclatant, qui ébranle toute mon âme, et dans ces minutes d’harmonie, le monde qui m’entoure revêt son aspect véritable – équilibré et nécessaire – et ma structure intérieure, spirituelle, correspond à la structure extérieure des choses, au milieu, à l’univers – et inversement. En ces minutes-là je me crois tout-puissant, mon amour est à la hauteur de n’importe quel héroïsme et je crois alors que tout est surmontable, accessible, que le malheur et le désespoir seront vaincus, et que la souffrance fera place au triomphe du rêve et de l’espérance. Je traverse l’une de ces minutes-là. »

—-

« Plus la science fait de découvertes dans le monde physique, et plus elle affronte de propositions que l’on ne peut résoudre que par la foi» (A. Einstein)

—-

Le conseil de Tarkovski pour avoir un matériau vrai, “juste” : tout recommencer à zéro à chaque fois. Ne pas voir “d’habitudes”…

L’élément majeur de la création est le sentiment de sa propre liberté. Tchekhov.

La création c’est la certitude. La sûreté. Le « à soi » – of one’s own. L’identité. Soi comme un territoire. Un espace.

A sauts et à gambades

Quelle aventure ! Mais ce n’est plus ce qui advient, le pur déroulé cinématographique, don-quichottesque des évènements, de la vie – mais ce qui advient de moi avec un psychisme qui fait des yoyos. Confiant un jour, rongé le suivant, serein, extatique, puis mortifié, indifférent, brumeux… Seigneur ! A sauts et à gambades, dit Montaigne, léger, volage, démoniaque… Nos songes valent mieux que nos discours, dit-il encore. Le poney, ou le chien de l’architecture galope, incertain, de traviole, sur la steppe de ses doutes. Cadeau perfide de la cinquantaine : l’expérience n’installe dans rien, finalement, il y a comme un tapis que l’on tire brutalement sous vos pieds. Quel mécompte !

Thoreau (Walden) : « Si misérable que soit ta vie, regarde-la en face et vis-la : ne la fuis pas, ne la maudis pas. Elle est moins mauvaise que toi-même. Elle paraît d’autant plus pauvre que tu es plus riche. »

Tarkovski (de mémoire) : « Comment expliquer que je méfie plus encore des compliments que des reproches ? Peut-être parce que j’estime que ceux qui font des compliments me comprennent encore moins que ceux qui font des reproches. » Sept films en vingt-cinq ans, des difficultés énormes qui sont allées croissantes jusqu’à l’exil, jusqu’à la mort. On voit bien au fil du journal, qui est extraordinaire à lire, la dynamique de son destin. Les films sont très durs à monter parce qu’ils ne sont pas dans la ligne du parti, trop intellectuels, pas assez positifs, idéologiques pas dans le bon sens. Mais il les fait quand même, sans moyens, et rafle les prix dans les festivals occidentaux, à Venise, à Cannes, en Suède, à New York. Il a l’estime de ses pairs, Antonioni, Bergman. Et aussi, dans ses étranges « présentations » où les questions sont posées au réalisateur sur de petits bouts de papier, il a l’estime des gens du peuple qui sont touchés par la profondeur et la spiritualité de ses films. Il est donc un humaniste qui relie les russes au reste du monde, ce qui est insupportable au régime soviétique. Le plus surprenant est le temps qu’il met à réaliser qu’il est un paria, qu’on veut sa perte, etc. Il ne veut pas spécialement émigrer, il aime son pays, sa maison de campagne de Miasnoïé, sa femme, son fils, son chien, ses amis. Les éloges de l’Occident le mettent mal à l’aise. Vivant en Italie, c’est « Nostalghia », sentiment russe qui domine. Ce qui est beau, c’est son espoir toujours d’arriver, porté par sa vision. Pour dire les choses autrement, il ne peut faire que des films russes, même s’il aurait été incomparablement plus facile – confortable même, si un tel mot pouvait s’appliquer à Tarkovski – de les faire en Occident. Né de la difficulté, alors ? Pas seulement. Né de ce qu’il appelle la connaissance, qui n’est pas pour lui une connaissance livresque, culturelle ou scientifique. La connaissance, ce serait la foi ou l’intime, la vision. Elle naît là-bas, chez lui. Tarkovski est un mystique, comme Simone Weil, parce qu’il sait toujours où il va, même s’il s’arrache les cheveux pour trouver les moyens de le faire. Solitaire, il est, quoiqu’aimant. Un ascète. Un philosophe de l’antique, portant autour de lui ce mélange d’admiration et de ridicule. Pas comme les autres. Les gens, les choses, les animaux, les circonstances flottent toujours autour de lui comme triviales, contingentes. Lui il sait, il voit, il doute, il lit, il se consume. Quel homme magnifique.

Non Zarathustra hic

« Ah ! si nous pouvions ne tenir aucun compte des règles et des procédés en usage pour fabriquer des films, des livres… quelles choses merveilleuses nous pourrions créer ! Nous ne savons plus observer, et à l’observation nous avons substitué des schémas tous faits. » Tarkovski a raison. En architecture, on est censé être payé pour réfléchir mais on le fait rarement – ou plutôt, si on le fait, c’est dans un cadre de pensée prédéterminé, hérité que l’on ne remet jamais en cause. C’est un métier de tradition et de transmission – si, si – où les plus vieux expliquent aux plus jeunes, où chaque lundi matin on s’enquière d’un « modèle » pour travailler. Il y a des tutoriels, des dessins types, des cadres types, toute cette routine et cette discipline qui est certes notre syntaxe mais qui fait aussi que nous fassions tous simultanément, plus ou moins la même chose. On peut arguer, comme Tarkovski, que l’on nous assomme continuellement avec des contraintes de temps, d’argent, de règles ou de normes, etc… Mais le fondement est qu’il n’y a nulle envie d’une pensée sauvage, indépendante et libre – il n’y a que l’envie de reconnaissance de ses pairs ou peut-être plus simplement du travail bien fait. Mais cette chose même, le travail, implique tout un monde de conformité, de soumissions et d’allégeances (au client, aux autorités, aux canons esthétiques ou dogmatiques en vigueur, etc.). Il faut inventer une nouvelle radicalité, dit G. Mais où et comment la fonder, appuyé sur quoi, avec quelle énergie ?

Hier et avant-hier, néanmoins, chose rare, très bien travaillé tout seul dans les Bains déserts, temps gris, froid et brumeux, idéal pour une concentration heureuse.

Quel ou quelle serait, aujourd’hui, le Zarathoustra de l’architecture ? Et est-ce qu’il ou elle n’aurait pas envie, ou besoin de temps en temps de descendre de sa montagne, où il ou elle « jouit de son esprit et de la solitude » pour que sur la place du village, « on lui dise que c’est bien » ? Ah, misérable condition !

Martyrologe

“Il faut tenir jusqu’en 2025”, m’a dit quelqu’un hier au téléphone. Les survivants ramasseront, m’assure-t’on. Ramasseront quoi? Tenir? Et alors, qu’y-a-t’il, soldat? Quelle est cette coupable lassitude?

—-

Heureusement je prends plaisir à lire le Journal (1970-1986) de Tarkovski, aussi appelé “martyrologe” – il aimait bien ce mot qui peut vouloir dire, liste des martyrs ou dans son cas, récit, liste des épreuves. De fait, chaque film était littéralement un chemin de croix pour un esprit brillant, novateur et indépendant dans un système soviétique qui était son exact contraire. Convaincre le Parti, la Mosfilm, les pléthoriques Comités Centraux de tout, les techniciens plus ou moins serviles de l’Etat, trouver l’argent, la pellicule, les acteurs, les lieux de tournage… Et jeter à la face de toute cette médiocrité bureaucratique, petite bourgeoise, l’ambition la plus haute. Dostoïevski. Stanislas Lem. Thomas Mann. Bach. Faire un film qui soit comparable, de par sa profondeur, à un acte de vie, écrit-il à propos d’Une journée blanche, qui deviendra “Le miroir”. Façonné finalement par la difficulté même – le difficile qui est le chemin – habitué à la lutte comme étant son dû : contre les fonctionnaires, contre la ligne du parti, contre les préjugés, contre les conservatismes pompiers, contre tous (orgueil). Ne faites pas de moi un saint, donnez-moi du travail, implore-t-il. Loué en occident, carrément adoubé par Bergman qui plus tard lui prêtera ses moyens de tournage pour Le Sacrifice.

Noté dans son Journal :

«Tout homme moderne porte en lui, à l’état d’embryon, les traits dun bourreau» (Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts).

Bernard Shaw. «N’est-il pas étonnant que le péché le plus impardonnable de l’acteur soit d’être celui qu’il représente, au lieu de le représenter?»

Pouchkine: “ (…) Il faut bien avouer que notre existence sociale est une triste chose. Que cette absence d’opinion publique, cette indifférence pour tout ce qui est devoir, justice et vérité, ce mépris cynique pour la pensée et la dignité de l’homme, sont une chose vraiment désolante.» (à Tchaadaev, 19 octobre 1836).

—-

Dans ces rendez-vous parfois subliminaux avec A., je suis toujours frappé par la même chose : sa beauté, portée presque par inadvertance.

Solaris (retour)

L’océan de Solaris scanne les âmes qui flottent au-dessus de lui dans la station spatiale. Ou peut-être ce sont elles qui émettent vers lui des encéphalogrammes, des signaux, des pings dans le noir, des désirs, des rêves. Et la réponse, le cadeau est terrible : Solaris donne ce qu’on désire et ce qu’on redoute le plus. Pour Kelvin, c’est Khari, sa femme morte dix ans plus tôt, suicidée. Mais ce n’est pas vraiment elle, ni vraiment ‘ça’. C’est la projection, le désir, le fantasme de Khari par Kelvin. Les plans de Kelvin en train de dormir sont effrayants parce qu’on sent la mécanique de l’inconscient en train de vrombir, les désirs, passagers clandestins des rêves, qui volent, qui cavalent à l’encontre de la conscience. ‘Ce n’est pas un problème de folie — la mystérieuse pathologie qui frappe les occupants de la station —, c’est un problème de conscience’, dit le Dr Guibarian avant de disparaître. Chacun a le sien – Wunscherfüllung -, à lui destiné, adapté, dans sa cellule spatiale. Tous lui envient celui de Kelvin : l’amour. Tout explose tout de suite, toute vraissemblance, toute finalité, toute logique, toute cause. Il n’y a plus de pourquoi à cette mission et tous luttent pour se parler encore, pour se considérer encore les uns les autres, pour faire société — car plus rien n’a d’intérêt que ce que l’océan a mis sous leurs yeux. Les ondes de la psyché assouvies, les désirs qui rencontrent leur réalisation sans frein dans cette étrange matière visqueuse, fluide, omnipotente, plastique, sans limite.

– Et toi, tu te connais ?, demande la copie de Khari.

– Comme tout être humain, murmure Kelvin devant le miroir.

Le sujet du film, en gigogne dans cette science-fiction métaphysique, dans cette interrogation philosophique sur l’humain, le sujet du film finalement c’est l’amour. Couchés sur le lit dans la capsule spatiale, Khari et Kelvin constatent qu’ils s’aiment, peu importe l’étrangeté de la situation. Peut-on aimer un ectoplasme, un fantasme, le résultat d’une projection, la matérialisation d’un souvenir? Il faut croire que oui. Plus troublant, est-ce que cet ectoplasme, cet assemblage de neutrinos qui ne peut ni dormir ni mourir, peut aimer aussi? Eh oui. C’est la Prisonnière de Proust, et c’est aussi Blade Runner avec Rachel et Deckard. L’objet de l’amour souffre de cette projection et vit par elle. Si l’amour disparaît, elle défonce la porte, elle meurt, elle revit, elle devient une altérité, elle devient une conscience, elle renvoie sa projection à Kelvin qui devient objet, ectoplasme à tour, fantasme, désir. On n’aime que ce qu’on peut perdre, dit Kelvin.

La séquence où Khari, dans la bibliothèque, se perd dans la contemplation du tableau de Brueghel en fumant une cigarette, les chasseurs dans la neige avec le prélude en fa mineur de Bach… A-t-on jamais vu un plus beau film? Ich ruf zu dir, Herr Jesu christ… chante le Lied… L’humanité, ça s’acquiert, ça se mimique, ça se copie et ça s’éprouve. C’est cette artificialité, c’est cette synthèse qui émane de nous, cette alphabétisation chimique d’un mystère, cet appel, ce code. Nous ne cherchons pas du tout de nouveaux mondes et la science, ce sont des fadaises, constate Snaut un peu amer dans son costume déchiré. Nous cherchons l’autre et nous cherchons nous-mêmes.