Alice in den Städten

Wim Wenders, 1974

Le film préféré peut-être, avec quelques autres. Indissociable, sans doute, du moment où je l’ai découvert, du contexte. Dans les années 90, au Forum des Images, aux Halles, sur une espèce de terminal de télévision – tout à fait comparable à celui ou Alice regarde ses dessins animés à l’aéroport Kennedy de New-York. Entretemps le film a été restauré en dévoilant un gris velouté, clair, une sorte de lumière dans le noir et blanc. Pourquoi aime-t-on ce que l’on aime ? On ne sait. On repasse toujours par les mêmes points, on coïncide avec soi-même à travers le temps, on voyage, on vogue. Les films, les livres, les amis, les amours dessinent des ornières qui nous creusent. Ils deviennent notre traduction ou notre destin. Notre vie. Une fois à la vidéothèque des Halles donc. Une fois au cinéma à Berlin, je ne me rappelle plus où. Prenzlauer Berg, peut-être. Le Berlin des années 90 était tellement excitant. Ouvert. Hanté de souvenirs. Brouillon. Vide. Wenders, ça raconte ça, le vide. Après Alice, il y aura ‘Der Amerikanische Freund’ et puis, bien sûr, ‘Der Himmel über Berlin’, les Ailes du désir traduit en français de manière un peu grandiloquente et trop littéraire. Bizarrement dans ‘Alice’ on sent déjà l’influence de Peter Handke alors qu’il n’est pas crédité dans le film. Mais peu de temps après, Handke tournera un film avec l’acteur principal, Rüdiger Vogler. Philip Winter dans le film, quel joli nom. Le vide – les déambulations en voiture dans l’espace américain, comme Wim Wenders lui-même, comme Baudrillard dans Cool Memories et Amérique, autres livres adorés. On roule, il faut l’avoir fait pour comprendre, on se dissout dans la distance qu’on atteint, comme dit Pessoa. On s’oublie et on se révèle, on se parle à soi-même ce qui, comme remarque Phil Winter, ‘consiste surtout à écouter’. On critique, nous autres européens, l’Amérique et cette critique nous fait grandir. Entretemps, c’est comme si elle avait disparu, cette Amérique-là. Peut-être était-elle une construction mentale des artistes, des intellectuels.

Phil Winter erre avec son Polaroïd, il doit écrire un article pour un magazine de Hambourg, l’éditeur s’impatiente, lui s’égare. Revenu à New-York, il se résout à retourner en Allemagne, bredouille, rencontre une jeune femme et sa fille, qui la lui confie dans des circonstances troubles. Alors commence le vrai film, le vrai road-movie entre New-York, Amsterdam, puis les villes d’Allemagne, les ‘Städten’ : Alice et Phil à l’aventure et qui commencent à s’apprécier bien entendu. L’histoire est plaisante, la musique de CAN lancinante et un peu triste. Mais c’est le lent défilement des images qui compte. L’extraordinaire métro suspendu de Wüppertal que j’avais été voir, juste pour ça, il y a quelques années. Le matérialisme de la ville vu comme décalé, par deux protagonistes improbables, l’une qui ne veut pas vraiment trouver la maison de sa grand-mère, qui veut juste de l’attention et un peu d’aventure, l’autre qui ne veut pas vraiment hâter le dénouement – que faire de cette fillette – pour retrouver sa vie un peu entre parenthèse. Alors ils zonent, mi- organisés, mi foutraques. Mi- adultes, mi- enfants. Et on voit ce qu’ils voient. Des usines. Des voitures. Des forêts et des lacs. Des restaurants chinois. Des commissariats, des salles de concert, des rues, plein de rues avec les maisons qui défilent comme des images.

Le monde, nous le créons, mais il nous échappe. On voit des terrils sur l’image charbonneuse, mais c’est un tas de matière noire, il n’y a pas inscrit en lui sa fonction, ou son essence de terril. Wenders montre le monde comme une nature étrange et belle, qui nous est vaguement familière comme un souvenir de rêve. Alice dans les villes, et au pays des merveilles aussi. Ultimement on peut trouver, sur la fin, un sens à cette quête, une gratitude pour le prétexte qui nous fait courir le monde, comme ça, sans but ni plan, avec une fillette délicieuse. Déchargé, pour un temps, de sa mission d’adulte, de cette violence qui nous est faite de faire sens, d’être responsable, de ne pas divaguer, de voir toujours la signification obligée des choses et pas les choses elles-mêmes.

Peut-être que ce qu’il faut, après tout, c’est voir. Même pas ‘savoir voir’, ou ‘voir à travers’, non, juste voir. Mais comme un exercice dynamique, et c’est pour cela que le voyage est tellement bien : voir comme le cachalot avale le krill et le plancton, avaler les images, être dans le déroulement de la vie qui serait l’art de l’acte pur de voir. Il y a une sorte de grâce là-dedans, d’oiseau immatériel, d’enfant qui court dans la liberté.

Voir.