Camus, Carnets, III

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Personne ne mérite d’être aimé – personne à la mesure de ce don sans mesure. Celui qui le reçoit découvre alors l’injustice.

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26 octobre 1954

Le contraire de la réaction ce n’est pas la révolution, mais la création. Le monde est sans cesse en état de réaction il est donc sans cesse en danger de révolution. Ce qui définit le progrès, s’il en est un, c’est que sans trêve des créateurs de tous ordres trouvent les formes qui triomphent de l’esprit de réaction et d’inertie, sans que la révolution soit nécessaire. Quand ces créateurs ne se trouvent plus, la révolution est inévitable.

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10 décembre 1954

Ce n’est pas la mélancolie des choses ruinées qui serre le cœur, mais l’amour désespéré de ce qui éternellement dure dans l’éternelle jeunesse, l’amour de l’avenir.

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Le Premier Homme. « Et pensant à tout ce qu’il avait fait sans le vouloir vraiment, que d’autres avaient voulu ou plus simplement parce que d’autres avaient fait ainsi dans des circonstances assez semblables, tout cela dont l’accumulation pourtant avait fini par faire une vie, celle qu’il partageait avec tous les hommes qui pour finir meurent de n’avoir pas su vivre ce qu’ils voulaient réellement vivre. »

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« Il voulait être banal, sortait, dansait, avait les conversations et les goûts de tout le monde. Mais il intimidait tout le monde. Sur son seul air on lui supposait une pensée et des préoccupations qu’il n’avait pas ou qu’il avait sans accepter de les mettre au premier plan. »

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Sans titre – (janvier)

1.

dans le parc embrumé au matin

cet instant où les bûcherons attendent

bras ballants devant la masse des

sapins de Noël morts

qu’ils s’apprêtent à broyer.

2.

les fonds des visioconférences

comme les bords de la boîte

de notre ennui.

3.

nous n’avons plus vraiment de conversations

trop lâches pour aborder les sujets

à la place, des exercices, des mimiques, des rires horribles.

4.

besoin irrépressible de m’ensevelir dans des archives grises, dans le silence de la Staatsbibliothek.

5.

le virage de la rue de Belleville

pâle soleil

l’inconnaissable.

6.

Furcht und Ehlend…

7.

la salle d’attente

on y a un air de bête pauvre, dit Camus

elle est à nos mesures puisque

on s’y angoisse.

8.

le marché aux livres

brume et sentiment de lointain

bonheur, vif, très court, froid

Camus, Carnets II, 1947

À mesure que les œuvres humaines ont fini par recouvrir peu à peu les immenses espaces où le monde sommeillait, à tel point que l’idée même de la nature vierge participe aujourd’hui du mythe de l’Éden (il n’y a plus d’îles), peuplant les déserts, lotissant les plages, et raturant jusqu’au ciel à grands traits d’avions, ne laissant plus intactes que ces régions où justement l’homme ne peut vivre, de même, et en même temps (et à cause de) le sentiment de l’histoire a recouvert peu à peu le sentiment de la nature dans le cœur des hommes, retirant au créateur ce qui lui revenait jusque-là pour le redonner à la créature, et tout cela par un mouvement si puissant et irrésistible qu’on peut envisager le jour où la silencieuse création naturelle sera tout entière remplacée par la création humaine, hideuse et fulgurante, retentissante des clameurs révolutionnaires et guerrières, bruissante d’usines et de trains, définitive enfin et triomphante dans la course de l’histoire – ayant achevé sa tâche sur cette terre qui était peut-être de démontrer que tout ce qu’elle pouvait faire de grandiose et d’ahurissant pendant des milliers d’années ne valait pas le parfum fugitif de la rose sauvage, la vallée d’oliviers, le chien favori.

Camus, Carnets II, novembre 1945

La pente la plus naturelle de l’homme c’est de se ruiner et tout le monde avec lui. Que d’efforts démesurés pour être seulement normal! Et quel plus grand effort encore pour qui a l’ambition de se dominer et de dominer l’esprit. L’homme n’est rien de lui-même. Il n’est qu’une chance infinie.

Mais il est le responsable infini de cette chance.

De lui-même, l’homme est prêt à se diluer. Mais que sa volonté, sa conscience, son esprit d’aventure l’emportent et la chance commence de croître. Personne ne peut dire qu’il a atteint la limite de l’homme. Les cinq années que nous venons de passer m’ont appris cela. De la bête au martyre, de l’esprit du mal au sacrifice sans espoir, pas un témoignage qui n’ait été bouleversant. À chacun de nous revient d’exploiter en lui-même la plus grande chance de l’homme, sa vertu définitive.

Le jour où la limite humaine aura un sens, alors le problème de Dieu se posera. Mais pas avant, jamais avant que la possibilité ait été vécue jusqu’au bout. Il n’y a qu’un but possible aux grandes actions et c’est la fécondité humaine.

Mais d’abord se rendre maître de soi-même.

Camus, Carnets, I, 1937

« Aller jusqu’au bout, ce n’est pas seulement résister mais aussi se laisser aller. J’ai besoin de sentir ma personne, dans la mesure où elle est un sentiment qui me dépasse. J’ai besoin parfois d’écrire des choses qui m’échappent en partie, mais qui précisément font la preuve de ce qui en moi est plus fort que moi. »

L’étranger, chapitre II

« Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j’ai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste est à l’abandon. Un peu plus tard, pour faire quelque chose, j’ai pris un vieux journal et je l’ai lu. J’y ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l’ai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m’amusent dans les journaux. Je me suis, aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon.

Ma chambre donne sur la rue principale du faubourg. L’après-midi était beau. Cependant, le pavé était gras, les gens rares et pressés encore. C’étaient d’abord des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessous du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rose et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme, en robe de soie marron, et le père, un petit homme assez frêle que je connais de vue. Il avait un canotier, un nœud papillon et une canne à la main. En le voyant avec sa femme, j’ai compris pourquoi dans le quartier on disait de lui qu’il était distingué. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du faubourg, cheveux laqués et cravate rouge, le veston très cintré, avec une pochette brodée et des souliers à bouts carrés. J’ai pensé qu’ils allaient aux cinémas du centre. C’était pourquoi ils partaient si tôt et se dépêchaient vers le tram en riant très fort.
Après eux, la rue peu à peu est devenue déserte. Les spectacles étaient partout commencés, je crois. Il n’y avait plus dans la rue que les boutiquiers et les chats. Le ciel était pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue. Sur le trottoir d’en face, le marchand de tabac a sorti une chaise, l’a installée devant sa porte et l’a enfourchée en s’appuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à l’heure bondés étaient presque vides. Dans le petit café : « Chez Pierrot », à côté du marchand de tabac, le garçon balayait de la sciure dans la salle déserte. C’était vraiment dimanche.

J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel.

À cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés sur les marchepieds et, les rambardes. Les tramways suivants ont ramené les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.

La journée a tourné encore un peu. Au-dessus des toits, le ciel est devenu rougeâtre et, avec le soir naissant, les rues se sont animées. Les promeneurs revenaient peu à peu. J’ai reconnu le monsieur distingué au milieu d’autres. Les enfants pleuraient ou se laissaient traîner. Presque aussitôt, les cinémas du quartier ont déversé dans la rue un flot de spectateurs. Parmi eux, les jeunes gens avaient des gestes plus décidés que d’habitude et j’ai pensé qu’ils avaient vu un film d’aventures. Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un peu plus tard. Ils semblaient plus graves. Ils riaient encore, mais de temps en temps, ils paraissaient fatigués et songeurs. Ils sont restés dans la rue, allant et venant sur le trottoir d’en face. Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient par le bras. Les jeunes gens s’étaient arrangés pour les croiser et ils lançaient des plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête. Plusieurs d’entre elles, que je connaissais, m’ont fait des signes.

Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. J’ai senti mes yeux se fatiguer à regarder ainsi les trottoirs avec leur chargement d’hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé mouillé, et les tramways, à intervalles réguliers, mettaient leurs reflets sur des cheveux brillants, un sourire ou un bracelet d’argent. Peu après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte. J’ai pensé alors qu’il fallait dîner. J’avais un peu mal au cou d’être resté longtemps appuyé sur le dos de ma chaise. Je suis descendu acheter du pain et des pâtes, j’ai fait ma cuisine et j’ai mangé debout. J’ai voulu fumer une cigarette à la fenêtre, mais l’air avait fraîchi et j’ai eu un peu froid. J’ai fermé mes fenêtres et en revenant j’ai vu dans la glace un bout de table ou ma lampe à alcool voisinait avec des morceaux de pain. J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n’y avait rien de changé. »