Printemps glacé. Et nous, ce n’est pas comme Charles Swann dans sa victoria, une improbable Odette de Crécy que nous cherchons au bout de notre nuit. C’est autre chose. On est comme confinés à nouveau ; non plus chez soi – dans son appartement – mais chez soi – en nous-mêmes, dans une impasse d’individualité collective. Les gens se remettent à marcher en rasant les murs, à éviter son voisin dans l’ascenseur, les automobilistes à regarder ailleurs pour ne pas voir le passant qui attend, le vieux à pester contre une poussette qui lui bloque le passage : tout cela vient de mes dernières vingt minutes. Ricanements (sneer) silencieux.
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Hier, j’ai aidé AC à rédiger la notice pour sa maison de l’île de Ré. Grand exercice de conformisme et d’hypocrisie, à naviguer entre les règlements et les prescriptions. Les volets comme ci. Les tuiles comme ça. Les fenêtres comme ci. Les murs comme ça. Les couleurs, les matériaux, etc. Un maelström de mièvrerie. Adolf Loos dit que la maison est conservatrice et l’art est révolutionnaire. C’est pourquoi nous adorons la maison et détestons l’art. “Préserver le patrimoine architectural et naturel de l’île”, brament-ils. Foutaises. Préserver le conformisme, l’entre-soi et le capital, bien plutôt. Une fiction de patrimoine historique de série TV, avec des volets verts, des façades blanches et des toits en tuile “romaines canal en quatre couleurs” – pas autrement. Voilà qui aurait certainement fait rigoler les pêcheurs ou les saulniers du XIXème siècle – s’ils avaient eu les moyens des nantis de maintenant ils auraient construit des maisons plus belles et plus grandes. Tout le monde sait bien que tout patrimoine, comme l’histoire, est une invention de l’époque qui le décrète. Derrière tous ces règlements filandreux, on ne peut s’empêcher de voir une “distinction” pour parler comme Bourdieu, une sélection par le bon goût, les bonnes moeurs, les us et les coutumes. C’est à qui fera la tuile la plus distinguée, le portillon le plus exquis. Versailles, ou Disneyland à l’île de Ré. Il y a une bêtise moutonnière là-dedans, gentiment réactionnaire : plus que de la nouveauté, de la modernité – on serait bien en peine de dire ce que c’est aujourd’hui -, c’est surtout des autres que l’on se méfie, de ceux qui vont peindre leurs volets en rouge et flanquer une véranda. Cela me rappelle cette dame qui s’enorgueillissait devant moi, à Noirmoutier, que dans sa maison et son jardin “tout était exclusivement vert et blanc”. Pour m’en débarrasser et m’amuser je lui avais conseillé un “vert Virginia Woolf” inventé au hasard qu’elle a passé des années à chercher, radieuse, ruisselante d’efforts, prête à tout pour exceller dans le bon goût. Ce genre d’environnement me fait rêver de laideur, de mauvais goût, de violence architecturale, de chaos comme dans les nouvelle de JG Ballard. Marseille et ses collages dégueulasses de constructions non pas vernaculaires, mais au hasard total. De la désinvolture. Du chaos. De la violence. Du surgissement. Du nouveau. De l’altérité radicale. Par pitié, pas de volets vert d’eau.