Notre désir, I

Carolin Emcke, 2013

‘Ainsi nous glissons-nous dans les normes comme dans des vêtements, parce qu’elles sont déjà là, prêtes à être enfilées, parce qu’on nous force à y rentrer la tête, parce qu’elles s’adaptent à nous, où au contraire parce que nous nous adaptons à elles sans même le remarquer. C’est seulement quand on ne correspond pas à une norme qu’on peut la reconnaître comme telle, quand on ne peut s’y glisser, que ça nous plaise ou non.’

‘On peut se permettre de douter de l’existence des normes dès lors qu’on y correspond.’

Sans titre

Un oiseau

S’engage dans la rue de Romainville

Dans son vol bien parallèle aux immeubles il suit sagement la progression des numéros

Puis décroche et décide de se poser sur le quatorze ou le seize

C’est l’unicité qui est remarquable, voyez-vous :

Le gris du pigeon, celui du ciel ou du zinc,

L’ordre des hommes et celui de l’oiseau

– le côté absolument civilisé de l’oiseau plein d’une componction un peu raide –

Et au delà… le sentiment, ou l’idée de l’oiseau qui correspond à l’oiseau

La connexion

L’unicité

Dans le taxi

Chacun y va de sa théorie, de sa petite conspiration personnelle sur le seuil de laquelle il se tient, buté, rentré, renfrogné. Les nouvelles qu’on nous cache, les complots qu’on nous prépare, le mépris qu’on nous oppose. And so on… Chacun est retranché dans les circonvolutions de sa propre mauvaise foi, labyrinthe colimaçonique dont tout le monde a oublié les raisons premières et le début. Chacun est transformé en oreille géante, méfiante, repliée. Les raisons sont enterrées et on a jeté les clés. Car c’est de peur qu’il s’agit évidemment : la grande peur antique, primitive, du dimanche soir, de l’hiver, de la nuit où rien ne luit. Le taxi glisse dans les rues noires.

L’escalier

A nouveau il y a des portes difficiles à franchir, des escaliers et des ascenseurs qui résistent. A nouveau on apporte avec soi une appréhension qui s’évanouit dans l’évanescence d’un sourire ou d’une coupe de champagne. Mal et remède coexistent dans cette chaleur, dans cette identité où tous puisent, comme dans encrier commun, leurs traits.

Source (le pacte)

Depuis l’incident de la rue de Maubeuge, l’autre soir

Je suis connecté à la source, je suis dans le momentum, comme quand on gagne un demi-sourire aux lèvres.

Alors, c’est d’une désarmante facilité, n’est-ce pas, il suffit de se pencher pour puiser et boire

Et on peut même répandre l’exquis fluide par tous les canaux lumineux

Mais quelque chose me dit que je n’ai pas bien lu tous les petits caractères en bas du contrat

Essaye encore…

Serena

Incarner, qu’elle me dit. Incarner. Faut que t’incarnes. Ce n’est vraiment pas ma spécialité pourtant.

Soit, incarnons.

Incarner, ça pourrait être ça : la carnation de la poupée mécanique, du robot, de l’automate dans la nouvelle de Ballard. Comment s’appelait-elle déjà? Serena.

Carnation ambigüe, tantôt froide porcelaine, tantôt chaud velours de la peau parcourue par l’arbre bleu des veines. Je ne me souviens plus comment finissait l’histoire. Une histoire ‘unheimlich’.

Voilà, tu es contente?

Sans titre

Une ombre.

Non, l’ombre d’une ombre.

Même pas : une très légère compression dans la transparence du temps, dans l’insignifiance des pensées. Un raccord vraiment très fin, indécelable, l’oeuvre d’une monteuse hors de pair au scalpel aiguisé : une joallière.

La trace que laisserait un neutrino solitaire traversant une piscine sombre, cachée dans les montagnes et observée désespérément par une équipe de scientifiques nippons en combinaison blanche. Des regards anxieux devant des écrans, des diodes, des capteurs. Des regards qui regardent au travers d’eux-mêmes. Dans le silence des montagnes.

Une explosion, mais vraiment très très infinitésimale. Une sorte de déclenchement que personne ne pourrait voir ou sentir. Enfin, presque personne.

Ou alors : le mouvement que ferait un très ancien poisson au fond d’un puits, posé sur un lit de sable sur une espèce de dalle de pierre, quand tout à coup il déciderait de se retourner. Ce mouvement-là.

Voilà, c’était ça. Quelle idée de raconter cela avec des mots.

‘Sigmount’ : rapport d’exploration

Sigmund, dernier round. Un raid de dilettante au pied léger, un oeil avide mais oublieux, insoucieux, rapide. Une excursion dans la psychanalyse. On grimpe le ‘Sigmount’ comme on est, mais c’est sûr qu’on n’est plus tout à fait le même quand on redescend la pente. Comme un Zarathoustra amateur qui redescendrait de sa montagne, satisfait, content, mais aussi remué, différent. Alors, qu’est-ce que j’en retiens à part le droit de me la raconter?

Le chapitre sept de L’interprétation du rêve où, après de longs préliminaires la pensée humaine littéralement s’envoie, quitte ce monde. Les diagrammes Ics/Pcs/Cs sont à la limite du compréhensible mais on sent bien que lui y est, que tout à coup il a compris, et qu’il lutte avec les mots pour nous faire comprendre sa vision presque mystique. Ce chapitre c’est un des rares exemples de quelqu’un qui est passé de l’autre côté – du conscient, du communément admis, du social, du visible, du moral, etc – et qui nous le raconte. C’est ça le plus extraordinaire avec Freud : il n’a pas ‘d’intentions’, comme il dit, pas de préjugés ni de limites. Il explore, constate, étaye, et puis il raconte, candidement, platement, ce qu’il a vu en nous. Pas si étonnant qu’il ait provoqué tant de fureur et de ferveur – mais les deux le dérangeaient, lui voulait montrer.

Quoi d’autre? Eh bien, Freud lui-même. La bienveillance et l’humour à froid qu’on voit dans les études de cas : Dora, le petit Hans, l’homme aux rats. Flegme derrière le cigare derrière la barbe derrière les bibelots antiques derrière le divan. Caché? Peut-être bien, mais là c’est moi qui transfère. Le destin de cet homme. La Galicie, et puis Vienne après des siècles de migrations et de persécution chez les Freud comme chez les autres. La respectabilité bourgeoise péniblement acquise, la sécurité à peine assurée – les études de médecine c’était ça, l’obligation de réussir et le travail acharné c’était ça aussi, et Jung, qu’on lui oppose toujours, était autrement assis dans la vie et la société que lui -, et il a fallu partir à nouveau, à quatre-vingt ans passés, et mourir à Londres.

Quoi encore? Le bestiaire. Le Moi, le Ça, le Surmoi. L’Inconscient, le Préconscient, le Conscient. Toute sa mécanique cabbalistique, souvent obscure, obsessionnellement polie toute sa vie dans son bureau, qui confirme non seulement que ‘nous sommes plusieurs’ – ce qui est plutôt rassurant après tout – mais surtout que nous hébergeons la société, l’histoire et le monde en nous. Comme Nietzsche l’a vu juste avant lui (circa 1880), nous hébergeons l’antique et le primitif en nous, nous contenons biologiquement et psychiquement l’histoire du monde, des hommes, des animaux et des plantes. Nous contenons l’espèce en nous, qui remue, proteste et vit en nous. C’est cela les ‘Triebe’, les pulsions, les instincts. Et comme Nietzsche, toujours lui, l’a vu aussi, nous avons aussi avalé la société, intégré sa morale et ses ordres si intimement qu’elle se confond avec nous et lutte avec nos pulsions. Dans ‘Le Moi et le Ça’, Freud définit joliment le surmoi, le fameux Über-Ich, en disant que nous avons avalé nos parents, que nous avons ‘pris en nous-mêmes’ leur autorité. Et un peu plus loin, il dit : ‘De la sorte, le ça héréditaire héberge les restes des existences d’innombrables moi, et, lorsque le moi puise son sur-moi dans le ça, peut-être ne fait-il que remettre au jour des figures du moi plus anciennes, et les ressusciter.’ Un bestiaire, je vous dit.

Wünscherfüllung. L’accomplissement de souhait (dans L’interprétation du rêve). Chaque rêve est un accomplissement de souhait, une décharge psychique si l’on veut. C’est par le rêve, ‘la voie royale vers l’inconscient’ que Freud a démontré les mécanismes psychiques : les motions inconscientes, le travail du rêve, les déplacements, les condensations, c’est absolument fascinant. Les motions censurées qui ‘profitent’ de souvenirs innocents pour monter sur leur dos, franchir nuitamment les barrières pour parvenir grimées à la conscience sous forme du ‘contenu manifeste’, et incompréhensible, du rêve dont on se souvient le matin… Génial, tout simplement. S’il n’y a qu’un livre à lire : L’interprétation du Rêve. Die Traumdeutung.

L’appartement de la Berggasse à Vienne. L’entrée. L’escalier qu’ont gravi Dora, le père du petit Hans, l’homme au rats, Marie Bonaparte, Lou Andrea Salomé, C.J. Jung, Stephan Zweig, Breuer, Ferenczi, et tous les gens de la Société Psychanalytique du Mercredi – pourquoi le mercredi grands Dieux? Le vestibule. La salle d’attente. Le bureau qui donne sur la cour, si tranquille. Vienne n’a pas souhaité Freud, et je ne suis pas sûr qu’elle le regrette tant que ça – alors que lui, oui, et amèrement encore jusqu’à sa mort. Mais, voilà un lieu où a soufflé un esprit d’une force, d’une amplitude, d’une générosité, d’une ambition, d’une érudition extraordinaires, uniques. Si vous voulez savoir ce que c’est que le Gai Savoir, die fröhliche Wissenschaft ou la ‘gaya scienza’, c’est là. C’est là.

Le rêve des Ibis. Le plus troublant. Celui de la mère.

Eros et Thanatos. Pulsion de vie et pulsion de mort qui s’affrontent, qui s’agrippent, qui s’empoignent, qui luttent, qui se confondent dans leurs miroirs, qu’on ne peut plus séparer. Le pessimisme de ‘Malaise dans la culture’ (1930). On l’aurait été à moins. L’autodafé de la place de l’Opéra à Berlin en mai 1933.

Quoi encore. L’archéologie. Sa Rome psychique, fantasmée, où toutes les époques coexisteraient comme dans l’inconscient. L’éternel sans temps de l’inconscient en nous. Peut-être que c’est ça la seule chose stable en nous : l’empreinte psychique de quelques souvenirs indélébiles même si on croit les oublier, nos fondations psychiques qui nous survivent mystérieusement dans d’autres êtres.

Shakespeare. Une sorte de surmoi pour lui. Il l’avait complètement assimilé et Hamlet et Richard III, par exemple, lui étaient juste consubstantiels. Pas mal. Pratique.

J’arrête, on n’a pas que ça à faire et il ‘faut’ faire les cadeaux de Noël. Et puis, c’est le problème de l’excursion, du raid rapide : on ne peut pas tout voir, ni tout lire, ni ouvrir toutes les portes, et encore moins tout comprendre.

Juste une dernière chose. Avant-hier soir en allant au yoga, vers 18h30 à peu près au niveau du numéro 59 de la rue de Maubeuge, j’ai ressenti quelque chose. Comme une faible diode qui se serait allumée, mais la meilleure image serait : comme une légère plume interne qui m’aurait esplièglement gratté l’arrière de la tête. L’envie d’écrire. Une sorte d’éveil poétique. De resserrement de la réalité, et de fait après j’ai écrit. Mais, comprenez : quelque chose s’est frayé un chemin, quelque chose a bougé (motion), a rusé pour franchir la douane et s’inviter sur la plateforme bordélique de la conscience, à cet instant encombrée d’Instagram, de soucis d’immeubles qui s’effondre, d’énervements divers. Ce qui me fait dire que si nous connaissions mieux les étages que nous recélons, peut-être nous sentirions-nous mieux dans notre maison.

Pour rappel

Les hommes errent sans direction, désempennés. Les hommes gisent amputés de leur haut et de leur bas, de leur gauche et de leur droite. Les hommes n’ont plus personne à protéger, alors ils flippent. Encore et encore, ils se présentent à la cour de récréation pleins d’espoir avec leur beau ballon rouge brillant et leurs yeux brillants. Mais niet, zéro, personne ne veut jouer avec eux. Cruel. Les hommes sont les derniers tycoons chancelants, ils titubent, ils marmonnent, ils se raccrochent au bar qui glisse. A moins que ce soit eux qui glissent, qui dérapent. Vers quoi? Vers leur nouvelle condition, où selon toutes prévisions, recoupements, il va falloir qu’ils soient eux-mêmes. C’est ça leur nouveau job, leur nouvelle usine : eux-mêmes. O, heavy burden! Alors, ils commencent. Gauches, rougissants, quêtant l’approbation, lissant leurs barbes, risquant un regard en coin vers maman, plus maladroits que des canetons. Plus rien à sauver, si ce n’est soi-même. Dieu! Quel mécompte! Mais, je le redis, c’est prodigieusement intéressant

Das Unheimliche

Dès la gare, saisi par ce sentiment indéfinissable, familier, étrange, oppressant. Maintenant je le comprends dans ce que Freud appelle ‘l’inquiétante étrangeté’. Croiser son double, ou ses souvenirs, ou soi-même plus jeune. Une sorte de picotement désagréable, de fourmillement qui vient des tréfonds. On n’est plus très sûr de ce que l’on est quand on se croise dans les miroirs. Est-t’on ‘cet espèce de pédant déchu’ qu’on est devenu dans la grande ville, caché? Ou cet autre qui vivait là, et rêvait d’être ailleurs? A travers les grandes fenêtres du café Exelsior, la vitrine d’un magasin de perruques, des passants en manteau sur le trottoir, mais tout cela dans une lumière irréelle, jaune, douce, plate comme dans les albums de Tintin de l’enfance. Il y a de la Syldavie ici, de l’Europe Centrale, je pourrais être à Vienne. L’inquiétante étrangeté, c’est la familiarité du souvenir retrouvé intact, intouché après toutes les viscissitudes de la vie épuisées à l’effacer. C’est cette étrange résonnance des choses les plus banales, les plus familières qui se retrouvent projetées dans la fiction du souvenir, dans la nuit démesurée du souvenir.