Sans titre

C’est assez drôle. C’est quand même un dimanche soir. Est-ce parce qu’on voudrait que ce soit un dimanche soir, ou parce que ce calme-là — pris dans un océan de calme toxique mais néanmoins –, cette lumière-là et ces silhouettes qui cheminent lentement le long des grilles sont, expriment, intrinsèquement le dimanche soir. Des messieurs sautent à la corde à côté de la bouche de métro et on entend le schlip, schlip, schlip de leurs cordes qui sifflent comme des fouets. Une jeune fille à roller amorce un tournant et on entend distinctement la gomme du frein qui érafle le bitume : un son timide, presque implorant. On entend le chuintement léger des Nike des nouveaux messagers d’Hermès, infatigables, abstraits, furtifs. On entend toute la conversation d’une dame qui semble parler fort, dans son téléphone, pour de rassurer – ou bien est-ce que les immeubles du carrefour, dans une toute autre présence que d’habitude, amplifient le son comme des enceintes, on sent tout l’effort de la ville pour constituer un décor alternatif, un fond, un chœur. On entend presque les pensées inquiètes des gens qui cheminent la tête basse. Une voix murmurée, le dialogue entre deux amants là-bas, très loin dans la rue me parvient avec une netteté extraordinaire, bouleversante. Le pâle soleil descend et dans le crépuscule qui monte on voit, dans les appartements, une à une les lampes qui s’allument, les écrans bleus qui scintillent, les gens qui tournent autour de leurs tables ou de leurs canapés, les gestes et les rayons de ce qui veut, encore et malgré tout, être un dimanche soir.

2020, a time Odyssey

‘La représentation n’est pas décalque du spectacle du monde, elle est ce dans et par quoi se lève, à partir d’un moment, un monde’.

Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, 1974


Voilà, c’est comme un voyage vers Mars, me dis-je. Ou une sorte d’entraînement, à tout le moins. Clairement, la dimension spatiale nous est chaque jour un peu plus déniée,  et le périmètre de la prison rétrécit. Hier, profitant d’un prétexte professionnel douteux, j’ai pu traverser Paris — une dernière fois?– en taxi pour aller livrer des plans à un client. J’ai vu la place de la Concorde déserte, la rue de Rivoli longue et vide. J’ai vu la troupe des joggers dans leur fuite dérisoire, en train de transformer la ville en tapis roulant, en décor de cinéma. Avec leur pas éternellement suspendu, ils prolongent la lumière blanche du bug, de l’explosion silencieuse, du rapt de la réalité. Et au moment de livrer lesdits plans, sur un palier cossu, il y eut une scène cocasse à la John le Carré : pas un mot, des gestes impérieux de mise à distance, un sourire gêné, j’ai fini par jeter l’enveloppe sur le tapis. Au retour, dans la limousine, on pouvait certes apprécier le printemps dans l’air, la douceur du soleil mais c’était bien le retour, la fin de la permission. Chez soi, le mot a pris un sens nouveau. En soi, pourrait-on dire. Cinquante deux mètres carré d’existence, de vie, d’autonomie — une capsule, un vaisseau. L’espace nous est dénié, il nous reste le voyage dans le temps. Deux semaines, quatre, six, huit? On ne sait. Il faut franchir, traverser. Certains y verront un but, d’autres une épreuve, d’autres encore une occasion, une expérience. Une mutation peut-être. Mais en vérité notre rapport au monde, réel, physique, celui que nous regardons avec envie, là juste en face derrière les grilles fermées du parc, ce rapport n’a-t-il pas déjà changé?

Depuis quelques jours, nous avons troqué notre sociabilité pour une autre. Nous sommes à l’heure des apéros Skype et FaceTime, des conference calls, des conversations de groupe sur WhatsApp, des SMS où nous distribuons les emojis en pagaille. Assis à mon nouveau bureau, devant l’ordinateur, seul au neuvième étage avec vue, je suis de plus en plus l’opérateur silencieux de ma traversée, devant la console de commande du vaisseau. Sous mes doigts toutes les touches pour moduler mon rapport aux autres, commander à mes objets connectés, explorer le web et écrire ce texte, en porte-à-faux sur le monde, comme disait Paul Virilio. Ces nouveaux codes, cette nouvelle puissance de l’égo ne sont-ils que temporaires? Comment allons-nous, dans quelques semaines, ré-atterrir? N’est-ce pas aussi que le monde réel dont nous regrettons d’être privés, nous avons passé les dix dernières années à l’arpenter le nez dans notre écran, occupés à le transformer, à le convertir, à le coder en un monde finalement plus compréhensible, plus digéré par nous sous forme numérique? Il y a un plaisir de ce nouveau monde, un plaisir égotique car il nous appartient, il nous obéit. Nous expérimentons, contre notre gré certes mais nous expérimentons peut-être une nouvelle forme de ville. Peut-être que des artefacts spatiaux surgiront bientôt pour continuer de développer ce formidable monde alternatif,  pour loger les choses et les gens dans un nouvel ordre. L’effet actuel de dépression, de dépressurisation, de ‘déprégnance ‘  vient du fait que tous les ordres sociaux établis ont disjoncté : l’obligation du travail, de l’école, les codes des rapports sociaux physiques, en premier desquels l’apparence (le jogging, encore). La sidération des premiers jours de confinement vient sûrement de là : elle tient de l’incrédulité d’animaux domestiques qu’on aurait soudainement libérés en plein champ, à ceci près qu’on nous a, nous, enfermés.

La nouvelle puissance, c’est que munis de nos outils prométhéens, de nos outils prothétiques comme disait Freud, nous ne rencontrons plus les anciens ordres et les anciennes obligations, du moins temporairement. La norme sociale, l’Etat même malgré ses efforts désespérés et qui vont devenir de plus en plus autoritaires, ont baissé la garde. L’autonomie, chère à Castoriadis, remplace temporairement et avantageusement l’hétéronomie, la pensée héritée, le gouvernement extérieur de nous pourrait-on dire. ‘Ils se croient en vacances’, se désolent les gouvernants. Oui, plus qu’ils ne le croient, il y a vacance ou béance, il y a brèche dans l’ordre social, dans l’ordonnancement synthétique, hérité de la réalité. C’est tout le paradoxe de la période extraordinaire que nous vivons : enfermés, nous gagnons en portée, en autonomie, en pensée, en puissance. Et à un moment donné, de cette puissance-là, de cette représentation autre du réel avec ses nouveaux codes et ses nouveaux outils et ses nouveaux regards, va se lever un nouveau monde.

Sur l’horizon de l’infini*

Une sorte de lenteur s’est installée. Plus rien ne distingue les jours, et il n’y a plus d’urgences après lesquelles courir — après quoi courions-nous, avant? Je passe de plus en plus de temps à mon balcon à rêvasser, à regarder le monde. La qualité de la réalité a changé. De ma fenêtre j’entends le chuintement des semelles des coureurs sur le bitume, ou, plus ténu encore, celui des pneus des livreurs à vélo. Courir ou pédaler pour échapper à son destin de confiné, courir ou pédaler pour échapper à la vigilance de l’état qui rôde pour surveiller et pour punir. Avec ses bus qui tournent à vide, ses oiseaux qui prennent le pouvoir — jamais auparavant ce corbeau n’était venu se poser là, juste devant moi –, la ville ressemble de plus en plus au décor d’une nouvelle de JG Ballard, par exemple ‘L’ultime Cité’ (1976). La civilisation s’est effondrée (…), les humains ont quitté la ville et vivent en petites colonies champêtres, le maximum de technologie qu’ils s’autorisent, c’est le vélo et le planeur. Végétariens, etc. Et au loin, la ville pourrit sur place, se mue en gigantesque ruine ou pullulent les animaux sauvages, la jungle pousse dans les gratte-ciel. C’est bien plus beau de lire Ballard, évidemment, ‘Nouvelles Complètes’ chez Tristram, et puis tout le reste.

Nous n’en sommes pas là. Le parc, en bas, est fermé depuis trois jours et il est un peut tôt pour dire qu’il est revenu à l’état de nature. Autour du parc les joggeurs tournent et quelques résidus de sociabilité tentent de subsister accrochées aux grilles — un timide bonjour, un sourire ou un geste de la main — mais ils sont impitoyablement dispersées par les militaires en Range Rover qui dispensent des ‘RENTREZ CHEZ VOUS’ comminatoires avec leur mégaphone. Timide protestation des passants qui bafouillent derrière leur masque chirurgical en agitant leurs attestations dérogatoire de sortie. On se comprend mal. On s’énerve. On se désole. Mais à part ces brèves éruptions de violence, et d’autres ça et là qui éclatent et s’évanouissent dans les boulangeries, dans les nouvelles files d’attente des supermarchés, c’est le calme. C’est la sidération, la stupeur, la torpeur et le vide. Il y a un nouvel état des choses et des êtres que personne n’arrive à définir ni à penser. Il y a un déficit d’intentionnalité et de sens entre nous, l’énorme machine de la ville vacante, de l’économie béante, et nos us-et-coutumes, nos moeurs qui gisent brisés, inutiles, démantibulés. Une vague inquiétude, peut-être, mais elle-aussi est sans objet précis, presque théorique, ou de politesse. Une inquiétude morale.

Nous sentons passer en nous, comme des vagues sous-marines ou des vents contraires, tous les aléas de la condition humaine, de l’espèce humaine. Nous sentons passer en nous tous les aléas du biologique, pour citer une amie ‘ce virus qui peut s’immiscer en nous et qui peut, peut-être, nous laisser la vie sauve.’ Et nous distinguons mieux, aussi, sur fond de silence et de sidération, toute la prégnance des injonctions sociales, de la Norme, de l’Etat qui nous gronde comme des enfants mal élevés. Nous sommes traversés par ça aussi. On parle de civisme, de guerre. Mais se frayant un chemin, comme un bouchon qui remonterait de nos propres profondeurs, quelque chose d’autre cherche à émerger. Quelque chose de l’inner self.  Telles les ‘motions inconscientes’, dont parle Freud dans ‘L’interprétation du rêve’, qui se faufilent entre les ‘gardiens’ inattentifs de la censure pour parvenir à la conscience, tels Ulysse et ses compagnons  qui se glissent hors de la grotte du cyclope aveuglé Polyphème, accroché à leurs moutons… une part de nous, inconnue, inutilisée jusqu’alors, profite de la confusion des ordres anciennement en vigueur pour émerger. Il y a, par pure conjoncture, dissipation temporaire de ces ordres. Qu’allons-nous voir alors? Qu’allons-nous sentir alors? Qu’allons-nous comprendre alors? Allons-nous narguer le cyclope, comme Ulysse toujours, dans notre vaisseau personnel, sur l’horizon de l’infini?

 

 

* Le gai savoir, #124

** JMW Turner, Ulysses deriding Polyphemus, 1828

Le tour de la prison

De mes fenêtres, j’aperçois les gens qui tournent chez eux en pyjama, désempennés, sans direction. Ils n’ont pas le rythme habituel du matin et rejouent toujours le même dimanche. ‘Est-ce que tu écris?’, me demandent tous mes amis. Eh bien, oui, j’essaie, mais c’est un mauvais coup du sort quand toutes vos mauvaises excuses s’évanouissent d’un coup et qu’il faut s’y mettre. Nous sommes dans un étrange temps d’impérieuse nécessité et de vacance, nous louvoyons moralement entre une étrange excitation et des moments d’abattement, et les autres nous manquent. Quand nous sortons à la nuit tombée avec nos Ausweis rangés dans notre poche intérieure, nous avons le sentiment de vivre une aventure, ou d’être les figurants d’un film sur les années 1940. L’antienne qui dit que ‘ça va être long’ confirme l’aventure collective, la nécessité de se tenir, d’élever notre moralité mais au fond de soi on ne sait encore quoi penser ni quoi faire. On sent que le corps et l’esprit tentent de s’adapter, de trouver des solutions.

On peut commencer, pour parler comme Zénon, le héros de Marguerite Yourcenar dans ‘l’Oeuvre au noir’, par faire le tour de la prison. Robinson Crusoé en chambre, avec un flegme et un pragmatisme d’emprunt au besoin, faisons l’inventaire. Les quatre mêmes pièces de l’appartement — on dirait que les voisins ont disparu, ils n’émettent aucun son. Les livres, en tas, qu’on se proposait de ranger ou de lire. Ah! si seulement on pouvait connaître une épiphanie de lecture ou d’écriture! Mais ces choses-là ne se décrètent pas, et souvent elles viennent d’impressions… du dehors, qui enivrent et exaltent. Et il y a le travail évidemment, présent sous la forme de l’ordinateur ostensiblement posé sur la grande table, rapporté du bureau après que tous les collègues ont fait de même. Mais on sent bien qu’il n’exerce plus la même pression, désemparé lui-même par l’absence de coups de téléphone, de mails — à part les avis de fermeture des entreprises. Le travail est un grand prétexte blessé qui a encore de l’allure, mais son prestige s’érode et la meilleure preuve en est qu’on ne stresse plus, avez-vous remarqué? Quoi d’autre? La société, les amis, présents sous forme de diverses conversations dans les messageries, –comme des lignes de pêche en parallèle.  De temps en temps ça crépite, on va voir.

Et dehors? Les quatre mêmes rues qu’on arpente à la nuit tombée, dans le halo des réverbères, on entend ses propres pas qui résonnent. Il existe une figure qui persiste admirablement, le jogger qui passe impérial, protégé par son mouvement même et par sa tenue. Je pense que jusqu’à la fin nous aurons des joggers et nous en tirons une secrète jouissance, un lien avec le monde d’avant. Les autres, ceux qui marchent, rasent les murs, rajustent leur masque et baissent la tête quand ils croisent quelqu’un. La moindre quinte de toux, le moindre éternuement est fatal, fusillé du regard ou s’attirant des reproches amers. La limite entre la coercition et le civisme est si ténue. Les boutiques aux rayons vides, le sourire gêné de l’épicier, le silence affligeant des rues, les restaurants et les boutiques fermés, les petits écriteaux navrés qui fleurissent partout. La ville s’étiole dans son projet de nous contenir, de nous réunir. Etudiant en architecture, j’adorais les cours d’histoire de l’urbanisme qui expliquaient que le projet de la ville médiévale était de protéger, de contenir, de baisser la garde des citoyens pour qu’ils s’adonnent au commerce, à la culture, qu’ils développent leur sens civique ou politique — la civilisation, en somme, qui nous décharge de notre insécurité primaire, animale ou barbare pour nous guider vers un art de vivre. C’est précisément cet art de vivre qui est devenu toxique ou suspect, à tel point que les habitants fuient la ville en train ou en voiture.

Le confinement, c’est briser tous les liens sociaux physiques, et sûrement que nous les remplaceront par d’autres pratiques, nous applaudirons ou nous chanterons au balcon, ou nous nous épanouirons dans les messageries vidéos. C’est aussi, tout au moins dans mon cas, se retrouver seul avec soi-même avec cette étonnante dépression, ou dépressurisation des contraintes habituelles d’une vie : le travail, les relations, l’argent ou la santé (pour autant qu’on ne soit pas atteint par le virus). Il y a quelque chose de tout à fait expérimental, voire révolutionnaire. Cela n’avait pas été vécu depuis les guerres — étonnante cette référence tenace à ‘la guerre’ sans trop savoir ce qu’on nomme par là. La longueur et la sévérité de l’épisode font que l’on sait déjà qu’il y aura un ‘après’ dissemblable de ‘l’avant’. On pressent le caractère, sinon providentiel ou opportun, disons ‘de destin’, d’inflexion de notre destin. Le monde d’avant, on peut déjà le dire au passé, était fatigué : les relations sociales usées jusqu’à la corde, l’environnement en train de sombrer, le sens du travail en question, la qualité globale de la vie médiocre. La mise sous cloche non seulement de la population, mais du monde, l’arrêt absolument inimaginable de l’économie, des transports, de l’agitation constituent des circonstances inouïes que ni les logiciels de modélisation ni les jeux vidéos n’avaient imaginé.

Cela semble être le moment de sortir notre morale stoïcienne, d’accepter ce qui arrive comme Marc Aurèle. Mais tout cela, ce n’est qu’une sorte de gymnastique, de nouvelle routine, de nouveau yoga. On sent bien qu’en nous-mêmes il y a quelque chose qui n’en demandait pas tant, qui veut exister, qui veut surgir. C’est cela qu’il faut guetter, désormais.

Chercher la joie secrète

‘En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte.’ Franz Kafka, La métamorphose

‘Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.’ Franz Kafka, Le terrier

‘Pour rien au monde, tu ne remonterais chez toi ; d’en bas tu regardes avec angoisse le petit carré de ta fenêtre, incapable de comprendre comment tu as pu vivre des semaines, des mois, des années derrière cette paroi de verre entre ciel et terre ; comment tu as pu y habiter avec tes désirs et tes angoisses, comment tu as pu y rentrer tous les soirs. Comment cinq mètres de long sur six de large ont-ils pu supporter ce que tu appelles vie alors que derrière la vitre s’étend ce que tu appelles le monde?’ Milena Jesenskà, Vivre, Mystérieuses rédemptions.

Ce matin au réveil j’ai tout de suite pensé à Gregor Samsa, pris par une sorte de lumbago qui m’empêchait de me lever. J’ai fini par y arriver en agitant mes petites pattes grêles et en poussant moult cris et grognements ridicules. Et plus tard dans la journée, Kafka s’est encore manifesté alors que je commençais à regarder mon appartement d’un air suspect : le ‘terrier’ où j’allais devoir survivre et me supporter pendant les prochaines semaines. Je ne l’avais jamais vu comme cela, pas plus que le quartier et la ville autour : des structures de confinement successives, comme des boîtes gigognes, avec d’improbables Gregor Samsa qui gigotent à l’intérieur.

Il y a plusieurs façons de voir la chose, finalement. Il y a l’inquiétude de voir les portes se fermer autour de soi comme dans un gigantesque asile dont notre logement serait une des cellules — et là c’est à Milena Jesenská qu’on pense, la compagne épistolaire et passionnée de Kafka qui trouvait si pathétique, si poignant qu’on habite derrière une petite fenêtre parmi des milliers d’autres dans la ville. On peut aussi se dire que ce cas de ‘force majeure’ —expression cousine de ce fameux ‘nouvel ordre’ qu’on attend sans l’attendre — que cette occurence est une occasion, une chance. De voir notre monde autrement, sous un autre angle, de l’extérieur. D’écrire ce qui nous vient, et d’interroger cette vie quotidienne dont le moindre détail est si précieux. De voyager immobiles, tels des Diogène dans leur amphore, et de nommer ce qui ne l’est pas. De nous voir, finalement, peut-être pour la première fois, de profiter de l’arrêt fortuit des causes et des conséquences, des besoins et des compulsions. De jouir de cet arrêt, si une telle chose est possible.

Mais il y a encore autre chose. Une excitation mêlée à l’inquiétude face à l’imprévu. Une sorte de fatalisme paresseux, ou de courage aux yeux des autres — tout à coup comme dans un faux mouvement, on sent toute l’armature de liens que l’on tisse sans arrêt avec les autres et leur manque nous vide de notre être, comme une aspiration violente. Mais tout au fond, cachée derrière la minutie des raisons, des prévoyances, des peurs, cachée derrière la compréhension même des choses et des mots, il y a — cette joie secrète, l’espoir fou de cette joie secrète qui est indiscible. Une Aurore qui n’a pas encore lui, dirait Nietzsche, une vie encore à inventer et à vivre, le surgissement véritablement glorieux du Nouveau. Et c’est en nous-même qu’il faut le chercher, qu’il veut exister en ces temps de réclusion forcée.

New order?

Aux portes des restaurants, des théâtres, des piscines municipales, cette même affichette : fermé jusqu’à nouvel ordre. Et tagués sur les murs, des slogans réclament la fin du patriarcat, du capitalisme destructeur, de la tyrannie des genres. On se demande bien ce que ce sera, ce nouvel ordre. Dans notre société artificiellement presque à l’arrêt, mais qui avant cela donnait de sérieux signes d’essoufflement, il est toujours aussi difficile de prédire l’avenir. Nous sommes dans le gris, dans le clair obscur de la fameuse citation d’Antonio Gramsci, entre un monde ancien qui meurt et un monde nouveau qui veut naître. Nous sommes à l’heure des monstres, que nous avons sûrement contribué à créer comme le virus qui paralyse notre monde d’échanges nerveux, de communication à flux tendus, de transactions et d’agitations perpétuelles. Devant les affichettes qui perturbent notre quotidien, nos sacs de course à la main, nous sommes frappés de stupeur, comme suspendus, placés entre parenthèses. En vérité, nous ne savons pas pourquoi nous faisons ce que nous faisons, le nez sorti de nos écrans, de notre frénétique compulsion à réagir, à consommer, à appuyer sur les nombreux boutons qui conditionnent notre vie, — nous sommes incapables de la moindre action, de la moindre pensée articulée, de la moindre proposition. Le virus nous prend la main dans le sac d’une sophistication inutile, de nos pompes et de nos ordres vains. Les collapsologues triomphent et on se met à repenser aux vieux livres de science-fiction de notre enfance, genre Ravage de Barjavel. Se profile le spectre de l’arrêt, de la panne, de la grève définitive qui nous projeterait, mi-effrayés mi-pleins d’espoir vers un renouveau de la civilisation. Mais faut-il encore dire : civilisation? Ou bien : nouvel être-au-monde? Nouveau rapport au vivant, à nos vies? Déjà, les économistes se réunissent avec l’air grave et gourmé qu’ils ont toujours dans ces moments-là, et promettent que ‘ça va repartir’. Quoi donc? La croissance? L’économie? Les échanges? Les avions? L’école et le bureau le lundi matin, le football le samedi soir? Qu’est-ce donc que ‘ça’, qui est notre monde?

Superstudio – ‘Happy Island’, 1971

GS, #365

L’ermite parle encore une fois

‘— Nous aussi nous fréquentons des ‘personnes’, nous aussi nous revêtons modestement le vêtement sous lequel (et comme quoi) on nous connaît, estime, recherche, et ainsi vêtus nous nous rendons en société, c’est-à-dire parmi des travestis qui ne veulent qu’on les dise tels : nous aussi nous agissons en masques avisés et coupons court joliment à toute curiosité qui ne se bornerait pas à notre ‘travestissement. (…)’

Vivre!

Toute la journée d’hier, j’ai traîné une sorte de frustration, ou de mauvaise humeur, ou de mauvaise volonté : refus de suivre, je pense, les injonctions diverses du travail et des clients, la sinistrose des nouvelles à la radio, la psychose du virus, les menaces diverses. J’avais envie de légèreté et d’inconséquence, et aussi de férocité. Un rire sardonique essayait de se frayer un chemin. Comme Zarathoustra, je voulais grimper sur ma montagne pour qu’on me foute la paix. Et puis, fort heureusement, le soir j’ai été au théâtre du Châtelet. Je n’avais aucune espèce d’idée de ce que mes amis m’emmenaient voir. Perché dans les balcons, j’ai vu un décor brutal, une carrière de marbre, une grotte, un DJ, une fille qui se déhanche comme une possédée, puis une foule qui danse, d’abord séparément, chacun dans son cocon, puis ensemble dans une espèce de fusion, de slow-motion, de tableau mouvant. Ils finissent par porter leur DJ comme un roi barbare, plaqué au plafond de pierre, ils l’adorent et lui flotte, déconnecté de ses platines, extatique, béat. Tout au coup il y a quelque chose de très fort, un rite qui semble venir de très loin, de ces âges reculés dont parle Nietzsche dans le Gai Savoir, mais pourtant si réels. Tout à coup quelque chose dans la musique, dans la chorégraphie prend le relais de mon énervement du jour et le sublime, le transporte. Après divers actes barbares, le décor s’effondre, se ratatine (collapse) et puis une poignée de danseurs évoluent sur la scène nue, amorcent une ronde circonspecte, se scrutent, se dévêtent. C’est beau, et voilà l’hypothèse : nous ne sommes peut-être pas si foutus que cela, finalement. Certes, tout s’effondre, presque tout meurt comme ces poissons morts qui tombent soudain des cintres comme un avertissement du Ciel. Mais il reste l’absolue merveille des corps. L’absolue merveille des corps. Etre en vie, se mouvoir, être frappé de tremblements, se relever, aimer, courir, bondir avec grâce au-dessus des blocs de marbre, au-dessus des peurs ou des encombrants oripeaux que nous traînons sans savoir pourquoi, que nous traînons comme des carapaces conservatrices et toxiques. Ici tout n’est que bonds, catapultes, carrousels, frondes, cris. Et quelle joie ! Quelle joie, écrivait Nicolas de Staël à René Char après un match de football au Parc des Princes. Quelle joie, la lumière, la couleur, le mouvement, les corps, la grâce, l’équilibre, l’impression d’appartenir au monde, d’être de la même matière que le monde comme dit Rilke. Et bien là, c’est pareil avec cette ‘horde’ de jeunes danseurs qui célèbrent l’effondrement avec exactement la joie féroce que j’appelais de mes vœux depuis mon métro neurasthénique. Et partout, débonnaire comme une sorte de tank cabossé, circule la machine techno de RONE au bout de son fil, une sorte de cantine de campagne qui diffuse le tempo, le rythme, la vie. Car il est manifeste que ces boum/boum, ces basses, ces notes, c’est nous, n’en déplaise aux clients de l’hôtel Victoria qui essaient de dormir à côté. Comme il est manifeste que, débarrassé du fatras qui nous encombre, Ronisés, Hordisés ou Zarathoustrisés, nous prenons véritablement un plaisir très vif à être en vie.

 

Room with a view, Théâtre du Châtelet, musique RONE, chorégraphie (La) Horde, danse Ballet national de Marseille.

GS, #29

Mensonges rétroactifs

‘— Lorsqu’on commença en France à combattre les trois unités d’Aristote et par conséquent aussi à les défendre, il fut de nouveau possible de voir ce que l’on peut voir si souvent, mais qu’on ne peut voir qu’avec déplaisir : — on inventa des raisons pour lesquelles pareilles lois devaient subsister, simplement pour ne pas reconnaître que l’on s’était habitué à leur contrainte et qu’on ne voulait plus les changer. Et c’est de même façon que l’on agit à l’intérieur de toute morale et de toute religion régnantes, et cela depuis toujours : les raisons et les intentions qui seraient derrière une habitude, ne lui sont plus attribuées que par un mensonge rétroactif, à partir du jour où quelques-uns commencent à contester une habitude et s’interrogent sur ses intentions et ses raisons. Ce en quoi consiste la grande improbité des conservateurs de tous les temps : ce sont des menteurs rétroactifs.’

… et des freineurs des quatre fers, et des regretteurs du temps.

GS, #338

La volonté de souffrance et les compatissants

‘Oui… notre ‘propre voie’ est en effet une cause trop dure et exigeante, et trop éloignée de l’amour et de la reconnaissance d’autrui, — nous ne nous en évadons pas sans quelque soulagement, ainsi que notre conscience la plus personnelle, et cherchons refuge auprès de la conscience des autres… [Oui, ce que nous cherchons, c’est] — la permission d’éluder notre propre but… Et, s’il s’agit de taire certaines choses, je ne tairai pourtant pas ma propre morale, qui me dit : vis caché, afin que tu puisses vivre pour toi!’

(Lebe im Verborgenen, damit du dir leben kannst!)