Venise

A cet instant précis, je veux dire, au moment où je me suis assis dans le salon décati, enterré, oublié, compassé, suranné avec ses fauteuils rouges et cet angle vitré sur un canal désert, — où plutôt, non, quand a retenti – parce que je m’étais assis là contre toute probabilité – les première mesures d’une musique qui ne pouvait être que ‘Souvenir’ d’Orchestral Manoeuvres in the Dark :

It’s my direction
It’s my proposal
It’s so hard
It’s leading me astray

C’est à cet instant précis et avec ses réglages précis qui n’ont pu être atteint qu’au prix d’un contrôle supérieur qui clairement me dépasse…

Que j’ai éprouvé le clair sentiment de l’aventure.

Quelque chose s’écarte, quelque chose s’avance, quelque chose se détache, enfin ‘quelque chose’ fait que vous pénétrez dans un espace et un temps inconnu dont l’étrangeté la plus étrange est qu’elle vous est étrangement familière.

Mystérieusement familière.

Qu’est-ce que la poésie me demandes-tu ? Ah !

Longtemps ce film, ‘Identificazione de una donna’ d’Antonioni (1982) m’a obsédé. Était-ce la qualité de la photographie, indéniable ? Le côté vaguement érotique des années 80 ? La bande son très expérimentale, synth pop et new wave en devenir ? La beauté des actrices ? Le stoïcisme de l’acteur, Tomás Milián ? La scène dans le brouillard ? La lagune ouverte de Venise en hiver ? La scène avec le vaisseau spatial qui fonce sur le soleil à la fin ? L’inquiétante étrangeté de l’histoire, par ailleurs plutôt languissante ? Et que se passerait-il si pour une raison inconnue, vous étiez projeté brutalement dans cette histoire même ? Elle vous serait étrangement familière, ayant vu le film plusieurs fois.

C’est peut-être ce qui nous arrive, ce qui m’arrive contre toute attente, pénétrer dans l’étrange comme dans un territoire connu, mystérieusement connu.

Angst-Poney

La cruauté du jeu, c’est d’être obligé de ravaler nos anciennes résolutions, nos anciennes illusions, nos anciens enthousiasmes. Il y a quelque chose de moisi dans notre condition, aussi la tentation d’arrêter de faire quoi que ce soit pour maîtriser son destin est grande. Le courant est fort, et les fétus bien légers. Mais il reste notre état d’animaux de trait, chameau ou poney peut importe, la résistance de notre frêle moteur interne est immarcescible, nous poussons, nous tirons et jamais ne calons à travers l’infini vallonnement des collines grises. En nous les ‘chevaux d’angoisse’ bien sûr qui nous hantent dans toutes nos imperfections, mais il existe bien aussi une valeur de service, d’utilité, une force à mesurer en chevaux-vapeur ou en poney-vapeur ou en chameau-vapeur. Une forme de puissance, oui. Sommes-nous ennuyeux? Tout à fait. Sommes-nous le résultat de générations et de générations d’élevage et de dressage? Oui. Sommes-nous le produit compressé issu de tonnes de pression sociale? Aussi. Mais pas que cela. Au sein même de notre ponytude siège une forme de révolte secrète, d’énergie nucléaire qui nous fait traverser le chaotique paysage comme une route, comme un train, comme un torrent qui dévale son lit. Nous sommes des animaux extraordinairement obstinés et nous avons lu Rimbaud et Hölderlin. A suivre…

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photo gm

Remote control

D’un commun accord, non

D’une ellipse partagée, non

D’un blip, ou d’une absence partagés, non

Disons, manipulant de concert un même objet invisible – que toutefois nous ne pouvons toucher ni connaître – non

Nous avons décidé, établi, laissé faire, vécu longuement dans le spectre de l’avènement de – non

D’un état de fait, non

D’un État plutôt

D’une conformation insidieuse

D’un angle mort de la pensée

D’un revers

D’une conformation gazeuse

Evanescente,

Disons d’un règne, mais dont nous serions les sujets à notre corps défendant,

Qui serait,

La croyance

Le milieu atmosphérique permettant

Qu’il y ait la rationalité.

Dog blues

Nous aimons les longues fugues, genre crépuscule, pavés mouillés

Nous aimons les poings serrés dans le noir

Nous aimons ‘pour le plaisir de gagner et de perdre’ (Giacometti)

Nous aimons fumées interlopes et tunnels secrets

Nous aimons les sourires inflexibles et fins (Pablo)

Nous aimons

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Cette vie-là.

Frammenti

I.

Dès lors que vous avez une raison, vous ne nous lâcherez plus, c’est bien ça?

II.

Nous sommes passés dans le revers de notre monde et de nous-mêmes. Ce sont les mêmes choses que nous voyons, mais depuis l’intérieur. Nous voyons les étais, les machines, les mensonges. Nous sommes dans l’horreur des Hilfkonstruktionnen, mais de l’intérieurs, prisonniers. Et le remède, l’échappée, la fuite, sont encore des constructions j’en ai bien peur. Pouvons-nous tenir debout tous seuls? Décidément, non.

III.

Vous appelez à une révolution. Fort bien, alors, tournons, tournons.

IV.

Il y a le monde comme mystère, et nous dedans. Il y a les fumées, les troubles et la nuit, il y a les vapeurs et les visions, et aussi, il y a la joie sauvage, parfois. Et oui, on est absolument seul pour affronter tout. Mais n’est-ce pas bien ainsi?

V.

Nous sommes tellement élusifs et vaporeux qu’un rien nous détruit. Mais aussi, à partir de la moindre petite anfractuosité, du moindre petit relief sur le rien, nous construisons un monde.

VI.

De raison je ne connais point. Appelez-moi constructeur, ou omble.