Sans titre (Dalarna 10)

Devant le silo désaffecté au bord de la voie ferrée

S’accumulent des trophées dérisoires

Dont l’ironie vient de leur seul déplacement

On voit un bimoteur en morceaux

Une colonne Morris

De belles américaines pourrissantes

Un vieux camion militaire

Tous attendent, un projet peut-être

Mais enfin ils attendent

Oscillant entre intentionnalité et non intentionnalité

Dans cet état qu’on pourrait appeler poétique ou ouvert

— les organes mêmes de leur fonction antérieure rendus béants par l’Ouvert qui les dévore —

Tout dépend comment on les regarde, si on les regarde ou pas, s’ils se considèrent ou pas

Leur destin s’affranchit de leur destination

Et ils décollent, irrésistiblement

Comme ce fuselage sans ailes qui pointe son museau vers le ciel gris

A Hedemora.

Electric counterpoint (Dalarna 9)

Balles de foin qui flottent dans les champs inondés, répétition infinie des bouleaux dans la vapeur du paysage toujours oblique, toujours pâle et sujet à d’infimes variations, que peu-à-peu on apprend à déceler. Il en est de même pour les musiques répétitives que l’on écoute dans la voiture, et de nos silences aussi. Nous devenons experts en nuances, nous guettons la moindre ride sur la Borealis Planitia, le moindre rayon, synonyme de watts pour nos systèmes solaires. Et pour la première fois ce soir, alors que glissait dans le ciel une lueur de mercure doré, à force de scruter la frondaison vert sombre de la forêt, j’ai vu un chevreuil sortir, faire quelques pas vers moi, avant de se rengouffrer dans le noir.

Ali (Angst essen Seele auf)

1974

Le plus dur à regarder, sans doute. D’où vient cette gêne? Münich, ici ville grise. Les ‘Wohnungen’, pas vraiment des HLM, des logements pauvres, usés. Des objets du quotidien dérisoires, un cadre moche au mur, une table en formica. Les rues, et puis le bar, tout aussi usé avec ses lumières jaunes, ses à-plat d’orange, son juke box rempli de musiques arabes. Ali est là, au bar, stoïque, droit, taiseux. Il boit des bières allemandes. Barbara, la barmaid, le couve de ses regards muets, le tient par-derrière son bar, par induction presque. Et pourtant, trompant sa surveillance, l’improbable, le ‘pas naturel’ survient en la présence d’Emmi, femme de ménage de soixante ans. Ils dansent, ils se sourient, ils se disent des choses aimables. Ils partent ensemble, ils restent ensemble, ils se marient dans l’incrédulité et la réprobation générale. Mais ce n’est pas un mariage d’intérêt, ou d’illusion comme dans ‘Lola’. C’est autre chose, qui relève de la communauté, de la solidarité, du partage, de la fraternité. Une sorte de résistance aux pressions des autres aussi, de micro-république formée sur le formica de la cuisine ou du bar. Une alliance contre la dureté de la conformité, une ironie bravache et timide contre leur conformité, leur appartenance. Bien sûr, ça les tue, ces regards, ces remarques de-ci de-là, chez l’épicier, dans la cage d’escalier, ces préjugés, ces méchancetés. Jalousie, répond-elle. Lui, Ali, ne répond rien, Nix, raide dans son costume. Disons qu’eux forment un pacte de non-agression dans un univers hostile. Ce que Fassbinder vient chercher, comme Pasolini avant lui, dans les franges, les marges, les laissés pour compte, les oubliés… ce n’est pas quelque chose d’aussi grandiloquent que l’humanité, la condition humaine. C’est une joie primitive, brutale, inattendue, sauvage. C’est la joie de ‘Baal’ en somme, le poète barbare de Brecht joué par Fassbinder dans le film de Schlöndorf.

« Was ist Welt für Baal noch? Baal ist satt/ Soviel Himmel hat Baal unterm Lid / Daß er tot noch grad gnug Himmel hat »

« Qu’est le monde pour Baal, encore? Il a son compte.

Et Baal a tellement de ciel sous la paupière

Que, mort, il a du ciel encore et juste assez. »

Il a du ciel, encore, dans le bar et l’appartement minables, qui sont aussi grandioses, magiques, fous, espoir. Et on essaie d’en avoir aussi, on s’accroche, on essaie d’être moins cuistres et moins cons que ceux qu’ils croisent nuit et jour, Ali, Emmi, Barbara. On n’en est pas très sûrs.