Notre mouvement (Paul Eluard)

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses
Le jour est paresseux mais la nuit est active
Un bol d’air à midi la nuit le filtre et l’use
La nuit ne laisse pas de poussière sur nous

Mais cet écho qui roule tout le long du jour
Cet écho hors du temps d’angoisse ou de caresses
Cet enchaînement brut des mondes insipides
Et des mondes sensibles son soleil est double

Sommes-nous près ou loin de notre conscience
Où sont nos bornes nos racines notre but

Le long plaisir pourtant de nos métamorphoses
Squelettes s’animant dans les murs pourrissants
Les rendez-vous donnés aux formes insensées
À la chair ingénieuse aux aveugles voyants

Les rendez-vous donnés par la face au profil
Par la souffrance à la santé par la lumière
À la forêt par la montagne à la vallée
Par la mine à la fleur par la perle au soleil

Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre
Nous naissons de partout nous sommes sans limites

in Le dur désir de durer, 1946

Fantasme story (dessinée)

Une bande dessinée. Une histoire ‘brumeuse et précise’, genre Alphaville de Godard. Quand Anna Karina lit Eluard. Capitale de la douleur. Une ville, en noir et blanc. Une histoire dans les années soixante-dix de l’enfance. Une histoire avec les aventurières de la musique électronique que sont Daphné Oram, Wendy Carlos, Laurie Spiegel, Suzanne Ciani, Pauline Oliveros, Eliane Radigue. Surtout Eliane Radigue. Une histoire avec les machines. La technique. ‘L’essence ambiguë de la technique, la constellation, le mouvement stellaire du secret’. Le mouvement stellaire du secret dans ‘Tryptich’ et ‘L’île résonnante’ de Radigue. Une longue aventure grise et noire dans la solitude de la nuit. Le studio à Manhattan. Les longues heures de la nuit dans la cage de Faraday. Claviers. Cadrans. Boutons. Câbles. Consoles. Des diodes qui luisent calmement dans la nuit. Comme une promesse. Comme une aube. La solitude comme un royaume, comme un voyage immobile, aux commandes. Une musique qui ressemble au silence, ou au vaste mouvement de la mer, ou au vent, ou aux battements du coeur. Une musique qui serait la structure même du monde. Une musique qui aurait toujours été là, comme cachée. Voilà, on chercherait ça, avec passion dans la nuit, dans les laboratoires Bell ou Moog ou Buchla ou ARP. On chercherait dans l’hermétisme des machines qu’on programme autant qu’elles nous programment. On chercherait notre humanité dans l’inhumanité. Car c’est nous-mêmes que nous recherchons ainsi n’est-ce pas?

Aurore, #314

‘DANS LA SOCIETE DES PENSEURS. Au milieu de l’océan du devenir nous nous réveillons sur un îlot qui n’est pas plus grand qu’une nacelle, nous autres aventuriers et oiseaux voyageurs, et là nous regardons un moment autour de nous : avec autant de hâte et de curiosité que possible, car un vent peut nous chasser à tout instant ou une vague nous balayer de l’îlot, en sorte qu’il ne demeurerait plus rien de nous! Mais ici, sur ce petit espace, nous rencontrons d’autres oiseaux voyageurs et nous entendons parler d’oiseaux plus anciens encore, — et ainsi nous avons une minute délicieuse de connaissance et de divination, gazouillant ensemble en battant joyeusement des ailes, tandis que notre esprit vagabonde sur l’océan, non moins fier que l’océan lui-même!’

Desseins cachés

‘À Rome, son éloquence brilla d’un vif éclat dans le barreau, et le mit bientôt en crédit. En même temps que son affabilité, sa politesse, l’accueil gracieux qu’il faisait à tout le monde, qualités qu’il possédait à un degré au-dessus de son âge, lui méritaient l’affection du peuple, d’un autre côté, la somptuosité de sa table et sa magnificence dans sa manière de vivre accrurent peu à peu son influence politique. Ses envieux, persuadés que, faute de pouvoir suffire à ces dépenses, il verrait s’éclipser sa puissance, firent peu d’attention aux progrès qu’elle faisait parmi le peuple. Mais, quand elle se fut tellement fortifiée qu’il n’était plus possible de la renverser, et qu’elle tendait visiblement à ruiner la république, ils sentirent, mais trop tard, qu’il n’est pas de commencement si faible qui ne s’accroisse promptement par la persévérance, tirant, du mépris même qu’inspire cette faiblesse, l’avantage de ne point rencontrer d’obstacle à ses progrès. Cicéron fut le premier, ce semble, à soupçonner et à craindre la douceur de sa conduite politique, comme on fait la bonace de la mer, et à reconnaître, sous ce dehors de politesse et de courtoisie, la perfidie de son caractère. « J’aperçois, disait-il, dans tous ses projets et dans toutes ses actions, des vues tyranniques ; mais, quand je regarde ses cheveux si artistement arrangés, quand je le vois se gratter la tête d’un seul doigt, je ne puis croire qu’un tel homme puisse concevoir le dessein si noir de renverser la république romaine. » Mais il s’agit là de paroles dites longtemps après l’époque qui nous occupe.’

Plutarque, Vie de Jules César

GS, #253

Toujours chez soi. — Le jour vient où nous touchons à notre but, — et dès lors nous montrons avec fierté quels longs voyages furent les nôtres pour y atteindre. La vérité est que nous n’avions du tout remarqué que nous voyagions. En sorte que nous allâmes si loin qu’à chaque nouvelle étape nous pensions être toujours chez nous.

Non prodest

Debout sur la terrasse avec la cliente, nous discutions des mérites comparés des vues sur la mer ‘où on ne voit que la mer’ et de celles où ‘il y a la mer avec des îles au loin’. Que je le veuille ou non, j’appartiens à une sorte de structure déférente, je fais désormais partie du contingent obscur des gens qui font des choses pour que d’autres gens en profitent. Avec, pour conséquence, une certaine méfiance vis-à-vis de la chose vendue, du scénario. La méfiance des gens de cuisine pour le plat servi. Ce n’est pas de l’envie, c’est plutôt un désabusement un peu bravache, du genre à moi on me la fait pas. On regarde d’un oeil narquois l’apprenti Icare qui essaye de décoller avec son kite surf, la jeune fille qui marche vers la plage avec son petit panier, toute habillée de blanc, avec tous les yeux d’Instagram sur elle, le couple qui essaye vainement de ‘profiter’ du petit-déjeuner de l’hôtel, de la Méditerranée, du printemps ou que sais-je. Les notions même de loisirs, de vacances deviennent douteuses. Nous autres, nous sommes dans les coulisses, nous voyons les rouages, les coutures, les raccords. Pour nous nulle injonction ‘d’en profiter’ et nous en tirons une supériorité narquoise, nous jouissons de la solidarité obscure des gens de l’autre côté. Mais cette vertu est illusoire. Nous aussi, nous devons croire à un monde de piscines, de vues sur la mer, d’hôtels de charme, de bergeries romantiques. Nous le vendons, et nous sommes vendus avec.

Je me demande si notre année en conserve n’a pas rendu nos plaisirs illusoires, nous courons après pour revivre ce qui s’est peut-être perdu en route. Les vacances, les loisirs comme d’autres domaines, ont perdu leur saveur, ont changé de goût. Nous avons été cruellement rendus à notre destin collectif – d’espèce, de métabolisme, de société – et cela nous est devenu difficile de vivre pour nous mêmes, d’expérimenter le monde avec innocence. Les cabanes de Walden Pond sont de plus en plus difficiles à trouver, ou alors il faudrait les multiplier à l’infini en détruisant précisément ce que Henri David Thoreau appelait de ses voeux, une vie simple, presque sauvage, frugale, solitaire. Cette notion de ‘profit’ nous tracasse, finalement. Au delà de l’injonction – jouir sur ordonnance – il y a le malaise de profiter – soi – au dépend, ou comparé aux autres. Une sorte de dégrégarisation impossible. Mais on ne peut pas faire que travailler en ricanant, il faut trouver autre chose, quelque chose. Un refus de l’injonction de profiter, bon, soit. Il nous faut nous hâter vers notre prochaine peau, vers notre prochaine phase mais le chemin est long, tortueux, difficile et les regards en arrière impossibles à éviter.

Il y a certainement une poésie de cette infrastructure des loisirs en déshérence, les quais désertés, les cafés fermés, les resorts gagnés par la végétation. Marcher dans Venise déserte, ce n’était pas mal. Esthétique des ruines, de l’engloutissement. Et surtout, encore, voir cette infrastructure, voir l’envers du décor. Il y a peut-être une ruse à trouver. Gagner ces coulisses et en faire son territoire. ‘Circuler librement dans les espaces intermédiaires’, disait Claude Cahun. Nous verrons bien.

L’étranger, chapitre II

« Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j’ai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste est à l’abandon. Un peu plus tard, pour faire quelque chose, j’ai pris un vieux journal et je l’ai lu. J’y ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l’ai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m’amusent dans les journaux. Je me suis, aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon.

Ma chambre donne sur la rue principale du faubourg. L’après-midi était beau. Cependant, le pavé était gras, les gens rares et pressés encore. C’étaient d’abord des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessous du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rose et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme, en robe de soie marron, et le père, un petit homme assez frêle que je connais de vue. Il avait un canotier, un nœud papillon et une canne à la main. En le voyant avec sa femme, j’ai compris pourquoi dans le quartier on disait de lui qu’il était distingué. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du faubourg, cheveux laqués et cravate rouge, le veston très cintré, avec une pochette brodée et des souliers à bouts carrés. J’ai pensé qu’ils allaient aux cinémas du centre. C’était pourquoi ils partaient si tôt et se dépêchaient vers le tram en riant très fort.
Après eux, la rue peu à peu est devenue déserte. Les spectacles étaient partout commencés, je crois. Il n’y avait plus dans la rue que les boutiquiers et les chats. Le ciel était pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue. Sur le trottoir d’en face, le marchand de tabac a sorti une chaise, l’a installée devant sa porte et l’a enfourchée en s’appuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à l’heure bondés étaient presque vides. Dans le petit café : « Chez Pierrot », à côté du marchand de tabac, le garçon balayait de la sciure dans la salle déserte. C’était vraiment dimanche.

J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel.

À cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés sur les marchepieds et, les rambardes. Les tramways suivants ont ramené les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.

La journée a tourné encore un peu. Au-dessus des toits, le ciel est devenu rougeâtre et, avec le soir naissant, les rues se sont animées. Les promeneurs revenaient peu à peu. J’ai reconnu le monsieur distingué au milieu d’autres. Les enfants pleuraient ou se laissaient traîner. Presque aussitôt, les cinémas du quartier ont déversé dans la rue un flot de spectateurs. Parmi eux, les jeunes gens avaient des gestes plus décidés que d’habitude et j’ai pensé qu’ils avaient vu un film d’aventures. Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un peu plus tard. Ils semblaient plus graves. Ils riaient encore, mais de temps en temps, ils paraissaient fatigués et songeurs. Ils sont restés dans la rue, allant et venant sur le trottoir d’en face. Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient par le bras. Les jeunes gens s’étaient arrangés pour les croiser et ils lançaient des plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête. Plusieurs d’entre elles, que je connaissais, m’ont fait des signes.

Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. J’ai senti mes yeux se fatiguer à regarder ainsi les trottoirs avec leur chargement d’hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé mouillé, et les tramways, à intervalles réguliers, mettaient leurs reflets sur des cheveux brillants, un sourire ou un bracelet d’argent. Peu après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte. J’ai pensé alors qu’il fallait dîner. J’avais un peu mal au cou d’être resté longtemps appuyé sur le dos de ma chaise. Je suis descendu acheter du pain et des pâtes, j’ai fait ma cuisine et j’ai mangé debout. J’ai voulu fumer une cigarette à la fenêtre, mais l’air avait fraîchi et j’ai eu un peu froid. J’ai fermé mes fenêtres et en revenant j’ai vu dans la glace un bout de table ou ma lampe à alcool voisinait avec des morceaux de pain. J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n’y avait rien de changé. »