A Stockholm, on évolue dans un espace ouvert, eau, ciel, ville, parcs et forêt, or pâle de l’atmosphère. La fin de l’été est fluide, fraîche, tranquille. Le soleil est oblique et pâle et il a son pesant d’ombres bleues. Le soleil est la tristesse et la joie, un sentiment impossible à définir. Ici, on est pris en charge par les amis qui nous aiguillent, nous aident sans nous toucher, comme par induction. Sourires, silences. Le terrible, l’hiver n’est pas pour demain mais il approche. Chacun contient les autres, chacun se conduit avec cette bonne volonté sous-jacente, cette certitude des yeux clairs. Que cachent-ils? L’architecture, par exemple (Liljevalchs Konsthall) n’est pas essentiellement différente mais la teneur des rapports humains l’est. On sent ici une sorte de Grand Etre qui serait la société. Est-ce au détriment de l’individu? Peut-être, mais à lui, tout lui sera rendu au centuple simplement en marchant dans la forêt, en nageant dans un lac, sous le ciel. Il y a quelque chose de précieux qui vit ici, dans un demi-sourire inexprimé. Quelque chose de minéral, végétal, mutique et vivant. Une essence. Cela intrigue le néophyte, l’urbain fatigué des combats, le midlifer. On aimerait comprendre. On aimerait rester. On se prend à rêver, comme à la fin des voyages, la vie qu’on pourrait avoir, l’identité qu’on pourrait avoir, ici. Sur la baie de Djurgård…
Skitjärn (Dalarna 12)
Un instant sur le ponton
Capter les rayons obliques du soleil
Tous les rayons possibles entre deux nuages
Nager entre deux couches d’eau l’une froide l’autre très froide où règnent les algues et les nénuphars
Sentir la différence
Jouir non pas du moment mais de l’instant
D’où vient ce sentiment de perte irréparable cette douleur
C’est la vie sans doute
C’est l’envers de notre capacité à être heureux
Depuis dix jours je me sens comme une aiguille qui oscille parmi les troncs pâles des bouleaux
Demain Uppsala et puis Stockholm, Runmarö
Here I come, Tranströmer
Falun (Dalarna 11)
Sur la route 70
On progresse comme immobiles
Dans le paysage immuable qui déroule
Le gris pâle de la route sous le gris bleu du ciel
Champs qui tardent à être moissonnés piquetés par les granges et les fermes rouges
Forêts de pins, sapins et bouleaux
Collines
Lacs et rivières
De loin en loin un regroupement de hangars indiquent les villes
Vastes complexes industriels des mines
Le fer
Le charbon
L’acier
Le cuivre
Et tout cela se recompose en variations depuis notre point de départ vers notre point d’arrivée
Falun donne une indication du Nord
On rêve de s’aventurer plus loin encore
Septentrion
Les sept boeufs qui tirent le ciel
On divague
On rêve de ciels plus pâles encore
De forêts plus retirées
De lacs plus solitaires
Sans titre (Dalarna 10)
Devant le silo désaffecté au bord de la voie ferrée
S’accumulent des trophées dérisoires
Dont l’ironie vient de leur seul déplacement
On voit un bimoteur en morceaux
Une colonne Morris
De belles américaines pourrissantes
Un vieux camion militaire
Tous attendent, un projet peut-être
Mais enfin ils attendent
Oscillant entre intentionnalité et non intentionnalité
Dans cet état qu’on pourrait appeler poétique ou ouvert
— les organes mêmes de leur fonction antérieure rendus béants par l’Ouvert qui les dévore —
Tout dépend comment on les regarde, si on les regarde ou pas, s’ils se considèrent ou pas
Leur destin s’affranchit de leur destination
Et ils décollent, irrésistiblement
Comme ce fuselage sans ailes qui pointe son museau vers le ciel gris
A Hedemora.
Electric counterpoint (Dalarna 9)
Balles de foin qui flottent dans les champs inondés, répétition infinie des bouleaux dans la vapeur du paysage toujours oblique, toujours pâle et sujet à d’infimes variations, que peu-à-peu on apprend à déceler. Il en est de même pour les musiques répétitives que l’on écoute dans la voiture, et de nos silences aussi. Nous devenons experts en nuances, nous guettons la moindre ride sur la Borealis Planitia, le moindre rayon, synonyme de watts pour nos systèmes solaires. Et pour la première fois ce soir, alors que glissait dans le ciel une lueur de mercure doré, à force de scruter la frondaison vert sombre de la forêt, j’ai vu un chevreuil sortir, faire quelques pas vers moi, avant de se rengouffrer dans le noir.
Dans la forêt (Dalarna 8)
On saute par dessus les torrents que la tempête a formés dans la nuit
Cherchant l’éclat orange des chanterelles on pratique l’art de l’égarement où
Ne trouve que celui qui se perd
Tandis que
Mousses
Fougères
Lichens
Fouissements furieux et cris d’animaux lointains
Nous précèdent dans l’immensité
Don’t explain (Dalarna 6)
Regarde la pluie tomber
La brume se glisser entre les collines
Tu es comme une fine pointe qui oscille sur un cadran invisible
***
Photo Pva
Philippe Cam, Köln (Dalarna 5)
Dans la voiture chinoise
Assoupis
Le paysage métallique lentement défilait
Peu-à-peu nous étions pris dans une brume pâle fascinante
Nous devenions des lacs
Des mers intérieures reliées entre elles par des canaux secrets.
Linda (Dalarna 4)
Les yeux fermés dans un demi-sourire
Son visage est fait pour s’offrir à la chaleur du soleil
Qui est rare ici
Le chemin (Dalarna 3)
Serpente
Entre les blés coupés et ceux qui attendent la moisson
Le vent et la pluie y tracent des runes parcourues par l’ombre des nuages
‘Pas des mots, mais un langage’ dit Tranströmer


