Crossroads

J’avais oublié toute cette gentry qui va en Corse au mois de mai, qui lit le dernier livre de Jean-Christophe Ruffin, qui est habillée avec désinvolture, qui dort sur ses deux oreilles… Les gens satisfaits, disait Simone Weil. As-tu jamais été satisfait? Et pourquoi vois-tu cela comme une grossièreté?

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A l’école NDL avant-hier avec Jseb. Il y a un brutal changement de paradigme en architecture, on ne peut plus “faire moderne” comme on nous l’a appris, et les derniers à être au courant seront pris la main dans le sac. L’architecture, c’est un fait culturel et donc, c’est un fait moral au sens de Nietzsche : les us et coutumes du plus grand nombre. Tout le monde fait plus ou moins la même chose en même temps jusqu’au moment – tous les demi-siècles? – ou s’opère un changement de pied, de danse, de rythme. Il faut suivre. C’est le cruel nomos des Grecs qui ordonne nos actions. Nous sommes juste avant, ou juste après ce moment et règne une période de confusion, voire de panique : ça se danse comment? Que faut-il faire?

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La Turbinenfabrik de Behrens, ou mieux encore, la Neue Nationalgalerie de Mies, vus à Berlin, sont des actes de puissance. Portés par une puissance prométhéenne – l’énergie fossile abondante et gratuite – les hommes pouvaient pour la première fois de l’histoire* faire fi de toute contrainte climatique ou physique de l’endroit où ils étaient (le climat (klima) dans le sens de l’angle, de la portion de méridien, d’endroit spécifique de la Terre), pour faire ce qu’ils voulaient. Que voulaient-ils? Pour Behrens, en 1908-1909, porté par ses puissants commanditaires, la firme AEG, explorer les possibilités industrielles du moment pour mener une révolution stylistique, esthétique et épistémologique. Un changement de pied, de paradigme justement, au sortir de l’éclectisme du 19ème siècle. On nous appris cela à l’école, plus tard viendraient le Bauhaus, ‘Vers une architecture’, la machine à habiter, etc. Et Mies? Cinquante ans plus tard, après toutes ces expériences, c’est l’aboutissement de sa carrière. C’est l’aboutissement de sa quête vers l’abstraction et la pureté. Un temple. Une leçon d’ordre, dit G. Mais cette abstraction, cette pureté, cet ordre géométrique sont rendus possibles par un pacte prométhéen ou méphistophélique – ou du moins nous paraît-il tel aujourd’hui. En échange de cette fabuleuse puissance, je donne… quoi? Une dette. J’entame un capital qui n’est pas le mien, diraient les générations d’aujourd’hui. Et surtout je romps un autre pacte, lui aussi millénaire, qui est que nous sommes d’ici, de ce ‘klima’-là, que nous sommes endémiques, que nous formons un système cohérent avec la faune, la flore, la géologie, l’eau, etc. La Neue Nationalgalerie est le manifeste d’une rupture, d’une séparation de l’humain du reste du vivant, d’une voie purement intellectuelle, mentale et spéculative d’existence. Le piège classique de l’architecture, je le constate même chez mes clients, c’est la joie enfantine, sauvage, presque sadique de tout posséder par la pensée, de placer chaque chose et donc de commander aux êtres. C’est de la psyché pure, et sans surmoi, ou sans doute raisonnable, ou sans contraintes cela donne souvent des résultats effroyables. Mais on peut aussi objecter que ce procès est ridicule, que l’oeuvre de Mies est un accomplissement humain au même titre qu’une fugue de Bach, un sommet de civilisation, une oeuvre d’art. Et de surcroît, fidèle à sa ligne de pensée, lapidaire comme toujours : “l’architecture doit être l’expression de son époque, et rien d’autre”. Alors, que faut-il penser? Où faut-il aller?

Le voyage comme réédition des voyages du passé, l’aventure, l’ennui, le danger… Le voyage tire de nous quelque chose d’archaïque, d’ancien.

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*Philippe Rahm, Histoire naturelle de l’architecture

Le Miroir (encore)

Des sphères inconnues. Des royaumes inconnus, mais en nous-mêmes. Quand le mot moi devient le mot roi, dit Arseni Tarkovski, le père, le poète. Le Miroir (1975). Le quatrième film de Tarkovski. La première fois, je n’ai pas compris, ou plutôt, j’ai pensé qu’il s’agissait de comprendre. Le Miroir, c’est l’enfance, mais c’est aussi l’Essence, c’est-à-dire, l’Être et l’Esprit. Aller vers son enfance c’est retrouver son essence, son unicité, son être. C’est retrouver sa liberté et son ‘self’, son royaume, son règne. C’est retrouver l’essence des choses, la vivacité des sensations, la vérité. Retrouver le souvenir, le faire revivre, éprouver ce vertige, ça c’est Proust. Vivre le souvenir, comme un absolu, une pureté, le rendre éternel – essentiel, tangible – en faire un espace et une forme, ça c’est Tarkovski. Et c’est l’art. La mission essentielle et unique de l’art. La seule qui compte. Tout le reste n’est que fadaises et poussière. La nuque de la mère, qui attend au crépuscule assise sur la barrière, fumant une cigarette en regardant rêveusement la prairie – la forme exacte de son corps, la posture exacte obsessionnellement retrouvée, incarnée, vivante ; le vent qui se lève à l’orée de la forêt, agitant les feuilles des aulnes ; les braises rougeoyantes ; la brillance des rondins noircis par le temps dans maison ; le crissement des bottes sur la neige… Tant d’images absolument magnifiques, graves, bouleversantes. La vie, transcendée par l’art. Une dimension, une sphère supérieure. Margarita Terekhova, sublime, joue la mère, et la femme, enfin l’ex-femme. Elle n’est pas un fantasme ou un idéal. ‘Quand je pense à ma mère c’est toujours ton visage que je vois’, lui dit le narrateur. Miroirs, prismes, au fond desquels brille l’amour. Un amour essentiel, ancré au fond de la vie et de l’âme. A la fin du film elle flotte, horizontale dans l’espace, comme une icône, cheveux répandus, radiante. Elle rit, elle sourit, elle pleure, elle pense, elle rêve. Les émotions passent sur son visage comme des nuages dans le ciel. La lumière. La musique. Je crois que jusqu’à présent, je veux dire avant de lire le Journal et de revoir le Miroir, je ne comprenais pas le mot spiritualité, je ne voyais pas ce que c’était autrement que théoriquement, mais maintenant oui, j’en approche, comme d’une rive lointaine.

Stéthoscope

Huit heures du soir. De ma fenêtre, j’aperçois une perruche, beau vert mante religieuse, probablement échappée d’un cage, qui volète d’une cime à l’autre dans le parc. Ici tout est – depuis des semaines – gris, bleu, et vert. A Berlin c’était plutôt jaune et vert, deux teintes très particulières. Une culture, finalement, c’est ce qui ne peut pas faire autrement, plus qu’une nécessité, c’est une pente, une inclinaison, quelque chose de gravitaire et d’inéluctable. Nous étions bien dans le Brandenbourg. « Pourquoi vivons-nous dans une telle angoisse [à Paris]? », demandait G. en mordant dans son Brötchen. A quoi obéissons-nous, quelle est notre pente, quelle est notre gravité? Moi, je voulais surtout échapper à ce qu’on voulait de moi, quand bien-même – surtout – si ce qu’on voulait de moi était mon bien. D’un destin l’autre. D’une attraction l’autre. D’une appartenance l’autre. L’architecture, c’est une aventure qui nous a emportés, qui nous emporte toujours, virevoltants quinquagénaires sur leurs vélos bleus qui s’émerveillent toujours de Mies, Scharoun et Behrens – et qui critiquent toujours tout avec ce mélange de docte assurance et d’indignation. L’aventure, elle a son prix, elle a pris une part de nous et je lui dois cheveux et cauchemars. Par moments voleter comme cette perruche verte, incongrue dans le soir froid. Par moments un peu de liberté comme un couvercle qu’on soulève, comme une lourde pierre que l’on fait pivoter. Avancer comme pianotant dans l’écriture, ou le dessin pourquoi pas. Écouter le rythme des petites croches, échos furtifs de soulèvements souterrains, de significations profondes qui croisent silencieusement dans le noir. Être son propre stéthoscope. Croiser avec résolution, la peur fondue dans son armure.

Kreuzberg

Quel plaisir le travelling à vélo en tous sens à travers Berlin avec ces trois-là : aimer les mêmes choses. Sur mon vélo bleu, entre autre choses je regarde les slogans des affiches politiques des élections européennes. Ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent parce que l’époque est réglée là-dessus : Krieg, Frieden, Sicherheit, Ordnung. Et plus cynique, le parti Volt : “Mehr Eis”. Plus de banquise. Ce ne sont pas vraiment des idées, plutôt des variations sur thème imposé. Et qui impose le thème? Eux, et eux… La peur. Je suis incapable de l’analyser. Une époque inquiète. Des idées perdues. Des idées détachées des choses, et des choses détachées des idées.

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Nous, nous virevoltons, d’une architecture l’autre. Hansaviertel, Internationale Bauaustellung 1957. Démontrer un mode vie, quitte à l’inventer : les beaux immeubles modernes de Niemeyer et de Pierre Vago. La bibliothèque et l’académie des Beaux-arts de Werner Düttmann. Outre le fait qu’il fallait reconstituer, dans cette espèce de no-man’s land sylvestre, les bâtiments ou les institutions qui s’étaient retrouvés « pris » à l’Est, il y avait là comme une abstraction : imaginer quelque chose d’existentiel, une sorte d’éthique de la Chartes d’Athènes où l’on attribuerait une valeur morale aux pilotis, aux coursives, aux patios. Dans le même temps, dans leur propre programme, antagoniste et rival, les soviétiques érigeaient une autre monumentalité, inspirée de Schinkel et Albert Speer, plus raide, avec une sorte d’évolution darwinienne des ornements et des motifs, vers le style DDR. Et après? L’ouest, avec l’IBA 1984, ira vers quelque chose de plus modeste, inviter des architectes comme Alvaro Siza ou les polonais Heinrich et Inken Baller pour faire des expériences, essayer des typologies. Mais s’était déjà perdue l’idée de démonstration, de théorisation d’un mode de vie, d’un commun (Gemein). A l’est, préfabrication, standardisation, et ‘commun’ certes mais sous surveillance. Idées perdues, idées flottantes dans la ville que l’on happe, strates géologiques qui s’érodent, les magasins de cuisines de luxe dans les vitrines de la Karl-Marx Allée.

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Comme cette place Mehring, expérience urbanistique circulaire des années 80 : les bâtiments sont là, plus les idées. La prochaine rénovation en fera justes des choses, des formes, avant éventuellement que les idées reprennent vie un jour. Présence ténue, fragile, de l’esprit qui présidait aux projets, du contenant spirituel, du consensus de société qui ont baigné leur création.

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Staatsbibliothek. Partout le regard et la pensée ont des dégagements, des perspectives et des refuges. Une place pour chacun, une petite table, une lampe en métal vert, un fauteuil, une chaise, un livre, une place dans la collectivité, dans la phénoménologie de l’ensemble. Une place pour la solitude, aussi, dans la connaissance, la rêverie, la poésie. Odeur légèrement moisie des années soixante-dix, installations vieillissantes, silence des moquettes verdâtres, des lampes clignotantes, des gros globes qui filtrent la lumière au plafond. Quelque chose perle, se diffuse, prospère et vit ici. Les mêmes planchers flottants qu’à la Philarmonie, ces nez en forme de bec qui flottent dans l’espace comme des tapis volants. Tout flotte en silence, tranquillement, comme un après-midi de province et d’ennui. Comme dans l’enfance. Espace unique, structuré en repli, en ailes, en cabinets, en plages, en clairières. Espace non euclidien, non tramé, non fermé. Espace « ouvert », comme d’une société ouverte, riche d’un projet, d’un avenir. Vaisseau qui chez moi déclenche émotion et gratitude. Je l’arpente, m’y arrête, j’y jouis des échappées et des promesses avec mes trois acolytes comme Damiel, Cassiel et Homer dans le film de Wenders. Pour un instant, pour un instant encore jouir de cette armure et de ces ailes, de cette promesse qui prend cette forme miraculeuse dans le temps et dans l’espace.

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Partout, des énormes masses de verdure, comme les nuages de Caspar David Friedrich. Partout la présence des arbres dans cette ville pleine d’absence. La vie est vaste, étant ivre d’absence. (Valéry)

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Dans Kreuzberg, la nuit les numéros de rue luisent doucement.

Denkmal oder Denkmodell

Dans l’avion vers Berlin. Technostructure du paysage. Solaire. Eolien. Gigantesque moisissure. Paysage comme « police » (Foucault). Siècles d’usages et de précaution. Je me demande comment se comporte la terre sous ces vastes champs de panneaux solaires. Et comment les dites énergies renouvelables vont envahir le paysage d’ici dix ou vingt ans.

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Musée juif, Daniel Liebeskind. Une certaine platitude sous les effets. La façade mystérieuse, intense, bien faite comme une carte perforée qui raconterait une histoire atroce. Les espaces intérieurs, schématiques et indéfinis, avec la lourdeur et l’univocité des symboles : axe de l’exil, axe de l’holocauste, memory void, etc. Le jardin de l’exil, grille de fûts de bétons carrés plantés d’oliviers dans leur partie supérieure, érigés sur un sol biais, donne des sensations étonnantes. Mais à part cela, une fois le symbole dit, en toutes lettres, et l’effet déployé – grand vide toute hauteur par exemple – l’architecture reste courte en bouche. Elle dilapide trop vite ses effets, ou ses moyens. Une scénographie assommante qui écrase les objets exposés et mimique le bâtiment. Un océan de surfaces blanches, grises et blanches, nues et finalement… allemandes dans leur froide exécution. Une architecture pour conférences et spéculations intellectuelles dans les revues ou les galeries. Elle ‘fait le job’ du symbole, mais à l’américaine, spectaculairement, superficiellement et avec une espèce d’hygiène de la pensée finalement assez effrayante. Je me demande ce qu’Imre Kertész en aurait pensé. La ‘culture de l’holocauste’, on y est à plein ici, avec l’institution muséale, l’architecte juif spécialiste, le hall, la boutique de produits dérivés, le centre de conférence. L’univocité, la légitimité comme une massue, le symbole exposé clairement sur une surface d’inox chirurgicale : tout cela ne correspond guère à la culture juive que j’ai appris à aimer : Kertész, Kafka, Freud. Le mystère est remplacé par la complexité, les lignes enchevêtrées. La profondeur n’est pas là, la sédimentation, la mémoire non plus. Tous ces ‘Denkmale’ en béton, dans leur évidence, leur clarté – utilisant consciemment ou non les moyens du rationalisme industriel – leur didactique ou leur démonstration voulues, choisies, montrées… échouent. Pourquoi? Parce qu’ils veulent s’adapter à notre époque, à la volonté politique, au programme. Ils veulent une élaboration positive, un ‘contenu’. Ils veulent ‘communiquer’. Ils veulent ‘pitcher’ comme les scénaristes, les journalistes, les créateurs de start-up. Ils veulent être clairs. ‘Did you ever go clear’, chante Cohen. Ce que j’ai lu de plus subtil chez Kertész : l’équivoque, ou le jeu du langage. J’écris ceci, tu lis cela. Je dis une chose, que je pense claire (psyché), tu en comprends une autre (société). Et c’est valable pour l’architecture aussi du reste : l’architecture ‘parlante’ du 18ème siècle, l’architecture phalanstérienne du 19ème, l’architecture idéologique ou fasciste du 20ème. Je ne crois pas à l’univocité, à l’intelligibilité unique, à la transmission d’un message unique qui ne peut qu’être assommant.

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Comparaison frappante dans la même journée, le soir, concert Bruckner à la Philharmonie de Scharoun. Quelle merveille! Ici, les moyens ne sont pas dilapidés, mais déployés, décuplés, développés, chantés c’est absolument musical. L’architecture muse : elle se déploie, elle se raconte. De toutes parts, une foule hétéroclite, certains apprêtés, d’autres non, se presse gentiment dans un foyer ouvert, phénoménologique, aventureux, musical, espiègle, joueur mais avant tout, généreux, avec une vision de la société. Il n’y a pas de message ici, juste une petite musique qui se déploie, une accumulation de détails qui paraîtraient anedotiques, certains maladroits jusqu’à ce qu’ils prennent une cohérence et d’ensemble. La salle : à chaque fois une illumination, une sculpture sociale et spatiale de la musique absolument confondante. C’est virtuose, mais pas virtuose démonstratif. C’est long en bouche, ça vibre, ça résonne, ça donne à penser. La solution, c’est l’art, le vrai, le grand, le profond, le mystérieux. Il en fallait, pour rebâtir cette société moins de vingt ans après la guerre. Trouver des écrits de Scharoun. Comprendre pourquoi cette ‘troisième voie’ de l’architecture (pas moderniste, pas passéiste) a été si peu explorée? Aalto, si l’on veut, mais un Aalto dans un pays en ruine morale, économique, physique. Qu’a-t-il vu, compris, cru à ce moment-là? C’est ce qui m’intéresserait de savoir…

Ode to the hardship

Modeste horde, il faut lire le Journal de Tarkovski (1970-1986), maintenant. Pourquoi maintenant ? Parce que « maintenant » est le seul instant qui existe et qu’on puisse dominer, dit Tolstoï. Oui mais pourquoi lire cela ? Pour comprendre ce que c’est que l’art. Tarkovski c’est le chemin du difficile, de la « hardship » et c’est précisément ce que ses détracteurs, soviétiques alors, paresseux aujourd’hui lui reprochaient : trop « difficile ». Une vie de difficultés, d’ascèse, de rigueur, de sacrifice – comme le titre de son dernier film (‘Offret’ en suédois, 1986). Il y a eu de bons moments, en Italie par exemple, où son talent lui permettait enfin de toucher à une vie bonne, où toutes les maisons d’Europe se pressaient pour lui confier des mises en scène et des films, des livres à écrire, mais c’est comme s’il ne touchait que d’un doigt à ce confort matériel, à cette gloire, à cette aura. Etranger à tout cela qui en aurait fait dévisser plus d’un. C’est le spirituel qu’il habite, pas le matériel. La félicité matérielle, c’est la maison de Miasnoïé, un espace-temps à part, idéal, ou peut-être spirituel et matériel se rencontrent. Tarkovski c’est la foi et la vision, avec l’art comme médium. C’est un autre niveau d’humanité qui touche à l’essence, à la « radix » comme dit G. Il explose notre monde de tableurs excel, de « valeurs » à la con, d’écoles de commerce, de certitudes, de divertissements hébétés, de tourisme, de panurgisme, d’inculture et d’incroyance. Il brûle, exactement comme Simone Weil, et comme elle il est absolument seul quoiqu’aimé et aimant. Bien sûr que c’est une ode à la difficulté, à la « hardship » – il suffit de voir comment il se débrouille du tournage du Sacrifice à Gotland avec des gens qui le comprennent mal, des moyens insuffisants, une culture différente, etc… Qu’importe, il traverse, il rit. Il sait où il faut aller, toujours. Il est branché sur quelque chose d’autre. Il voit ce que nous ne voyons pas. Il brûle comme un cierge, sec, austère, narquois, intense, sublime. Absolument sublime. De ma vie je n’ai rien lu d’aussi émouvant que la fin du journal, quand il apprend qu’il va mourir, à l’instant il revoit enfin son fils Andriouchka après toutes ces années. Il dessine – admirablement bien évidemment – le mont du Golgotha. Jusqu’à la fin il imagine des films, des mises en scène. Saint Antoine qui parle à une femme par-dessus la rivière. Hamlet, toujours et encore. Mais quelle substance ! Quelle intensité de vie, de foi, de croyance, de connaissance dans l’intime du monde, de la vie. Et comme nous sommes désespérément à côté de tout cela, agités, amers, vides ! Comme il nous manque un art qui ne soit pas décoratif ou divertissant, mais qui soit essentiel ! Ressembler au dixième, au centième d’un homme comme lui…

Tarkovski, Journal

17 avril 1982, Rome.

« Je suis parfois traversé d’un sentiment de bonheur éclatant, qui ébranle toute mon âme, et dans ces minutes d’harmonie, le monde qui m’entoure revêt son aspect véritable – équilibré et nécessaire – et ma structure intérieure, spirituelle, correspond à la structure extérieure des choses, au milieu, à l’univers – et inversement. En ces minutes-là je me crois tout-puissant, mon amour est à la hauteur de n’importe quel héroïsme et je crois alors que tout est surmontable, accessible, que le malheur et le désespoir seront vaincus, et que la souffrance fera place au triomphe du rêve et de l’espérance. Je traverse l’une de ces minutes-là. »

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« Plus la science fait de découvertes dans le monde physique, et plus elle affronte de propositions que l’on ne peut résoudre que par la foi» (A. Einstein)

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Le conseil de Tarkovski pour avoir un matériau vrai, “juste” : tout recommencer à zéro à chaque fois. Ne pas voir “d’habitudes”…

L’élément majeur de la création est le sentiment de sa propre liberté. Tchekhov.

La création c’est la certitude. La sûreté. Le « à soi » – of one’s own. L’identité. Soi comme un territoire. Un espace.

A sauts et à gambades

Quelle aventure ! Mais ce n’est plus ce qui advient, le pur déroulé cinématographique, don-quichottesque des évènements, de la vie – mais ce qui advient de moi avec un psychisme qui fait des yoyos. Confiant un jour, rongé le suivant, serein, extatique, puis mortifié, indifférent, brumeux… Seigneur ! A sauts et à gambades, dit Montaigne, léger, volage, démoniaque… Nos songes valent mieux que nos discours, dit-il encore. Le poney, ou le chien de l’architecture galope, incertain, de traviole, sur la steppe de ses doutes. Cadeau perfide de la cinquantaine : l’expérience n’installe dans rien, finalement, il y a comme un tapis que l’on tire brutalement sous vos pieds. Quel mécompte !

Thoreau (Walden) : « Si misérable que soit ta vie, regarde-la en face et vis-la : ne la fuis pas, ne la maudis pas. Elle est moins mauvaise que toi-même. Elle paraît d’autant plus pauvre que tu es plus riche. »

Tarkovski (de mémoire) : « Comment expliquer que je méfie plus encore des compliments que des reproches ? Peut-être parce que j’estime que ceux qui font des compliments me comprennent encore moins que ceux qui font des reproches. » Sept films en vingt-cinq ans, des difficultés énormes qui sont allées croissantes jusqu’à l’exil, jusqu’à la mort. On voit bien au fil du journal, qui est extraordinaire à lire, la dynamique de son destin. Les films sont très durs à monter parce qu’ils ne sont pas dans la ligne du parti, trop intellectuels, pas assez positifs, idéologiques pas dans le bon sens. Mais il les fait quand même, sans moyens, et rafle les prix dans les festivals occidentaux, à Venise, à Cannes, en Suède, à New York. Il a l’estime de ses pairs, Antonioni, Bergman. Et aussi, dans ses étranges « présentations » où les questions sont posées au réalisateur sur de petits bouts de papier, il a l’estime des gens du peuple qui sont touchés par la profondeur et la spiritualité de ses films. Il est donc un humaniste qui relie les russes au reste du monde, ce qui est insupportable au régime soviétique. Le plus surprenant est le temps qu’il met à réaliser qu’il est un paria, qu’on veut sa perte, etc. Il ne veut pas spécialement émigrer, il aime son pays, sa maison de campagne de Miasnoïé, sa femme, son fils, son chien, ses amis. Les éloges de l’Occident le mettent mal à l’aise. Vivant en Italie, c’est « Nostalghia », sentiment russe qui domine. Ce qui est beau, c’est son espoir toujours d’arriver, porté par sa vision. Pour dire les choses autrement, il ne peut faire que des films russes, même s’il aurait été incomparablement plus facile – confortable même, si un tel mot pouvait s’appliquer à Tarkovski – de les faire en Occident. Né de la difficulté, alors ? Pas seulement. Né de ce qu’il appelle la connaissance, qui n’est pas pour lui une connaissance livresque, culturelle ou scientifique. La connaissance, ce serait la foi ou l’intime, la vision. Elle naît là-bas, chez lui. Tarkovski est un mystique, comme Simone Weil, parce qu’il sait toujours où il va, même s’il s’arrache les cheveux pour trouver les moyens de le faire. Solitaire, il est, quoiqu’aimant. Un ascète. Un philosophe de l’antique, portant autour de lui ce mélange d’admiration et de ridicule. Pas comme les autres. Les gens, les choses, les animaux, les circonstances flottent toujours autour de lui comme triviales, contingentes. Lui il sait, il voit, il doute, il lit, il se consume. Quel homme magnifique.

Non Zarathustra hic

« Ah ! si nous pouvions ne tenir aucun compte des règles et des procédés en usage pour fabriquer des films, des livres… quelles choses merveilleuses nous pourrions créer ! Nous ne savons plus observer, et à l’observation nous avons substitué des schémas tous faits. » Tarkovski a raison. En architecture, on est censé être payé pour réfléchir mais on le fait rarement – ou plutôt, si on le fait, c’est dans un cadre de pensée prédéterminé, hérité que l’on ne remet jamais en cause. C’est un métier de tradition et de transmission – si, si – où les plus vieux expliquent aux plus jeunes, où chaque lundi matin on s’enquière d’un « modèle » pour travailler. Il y a des tutoriels, des dessins types, des cadres types, toute cette routine et cette discipline qui est certes notre syntaxe mais qui fait aussi que nous fassions tous simultanément, plus ou moins la même chose. On peut arguer, comme Tarkovski, que l’on nous assomme continuellement avec des contraintes de temps, d’argent, de règles ou de normes, etc… Mais le fondement est qu’il n’y a nulle envie d’une pensée sauvage, indépendante et libre – il n’y a que l’envie de reconnaissance de ses pairs ou peut-être plus simplement du travail bien fait. Mais cette chose même, le travail, implique tout un monde de conformité, de soumissions et d’allégeances (au client, aux autorités, aux canons esthétiques ou dogmatiques en vigueur, etc.). Il faut inventer une nouvelle radicalité, dit G. Mais où et comment la fonder, appuyé sur quoi, avec quelle énergie ?

Hier et avant-hier, néanmoins, chose rare, très bien travaillé tout seul dans les Bains déserts, temps gris, froid et brumeux, idéal pour une concentration heureuse.

Quel ou quelle serait, aujourd’hui, le Zarathoustra de l’architecture ? Et est-ce qu’il ou elle n’aurait pas envie, ou besoin de temps en temps de descendre de sa montagne, où il ou elle « jouit de son esprit et de la solitude » pour que sur la place du village, « on lui dise que c’est bien » ? Ah, misérable condition !

Kyren Wilson

Visage plébéien, paupières battues de boxeur, nuque rase, boucles décolorées. Mais bizarrement, il serait tout à fait crédible en sénateur romain. Gladiateur bien sûr, “The Warrior”, they call him… Pour lui, ce n’est pas juste le chemin qui est difficile, c’est tout qui est difficile : naître, vagir, respirer, ne pas mourir, ne pas décevoir, ne pas disparaître. Vivre, c’est persister, comme un lichen, comme un animal sauvage dont le milieu naturel serait la lutte. Joueur de snooker, donc. Impassible, l’impassibilité anglaise dans l’antre de Sheffield, le fameux Crucible Theatre qui ne ressemble à rien, comme les tee-shirts en nylon de l’assistance, comme les uniformes mal coupés des joueurs, gilets, chemises et noeuds papillons. Rien d’aristocratique là-dedans, des pintes et des fish and chips. Mais, la grandeur. Qu’est-ce que la grandeur? Ne pas décevoir, tout traverser, tout endurer comme les héros antiques, ne pas ciller. Mais encore? Vivre, comme Tarkovski, de la difficulté, prospérer en elle, commencer quand le vaincu finit, quand l’espoir finit. Exhiber son stoïcisme comme un artefact de sentiment, comme un rite barbare, vivre de drames et de verres d’eau, trouver du sens dans l’absurdité du jeu, dans sa cruelle abstraction. Camus au Crucible? Oui, et Homère aussi. Et Nietzsche aussi. Et que faites-vous encore? D’abord des voleurs, pour les punir ensuite. D’abord des mythes, pour frémir du frisson de la mort. D’abord la cruauté, l’absurdité des règles pour s’autoriser ce demi-sourire, prodigieux bond au-dessus des gouffres.