Sans titre

Tu es là

Assis dans la cuisine

A manger ta Pink Lady qui vient du Chili

Un peu molle

Un oeil sur l’écran à écouter vaguement le souvenir du calme de la cour, tout à l’heure

Tu n’es pas vraiment tout à fait là, en fait, jamais vraiment

Mais tout à l’heure il y a eu ce mot qui a tout suggéré qui a esquissé un monde de sensations et d’idées

Comme si tout a coup tu prenais appui sur un instant

Une infractuosité

Une transparence

Une impossibilité

Comme si tu commençais, voilà, solidement adossé ou opposé à quelque chose

Une sorte de naissance, mais totale, absolue, spontanée

Une sorte d’éclair

Ce mot c’est

.

.

.

Shraddha

Villa Pi Blau

Pourquoi quelque chose plutôt que rien, demandent-ils. Pourquoi l’établissement humain, la civilisation, la culture. Pourquoi faire des enfants, construire des bâtiments et des routes, pourquoi écrire des livres ou de difficiles traités qui régissent la vie entre les hommes. Pourquoi continuer à nous répandre ainsi? Pourquoi ne pas régresser au rang d’amibe ou de caillou, pourquoi ne pas renoncer à toute responsabilité ou projet, à toute articulation de pensée, à toute construction, à toute morale. Utilitaristes à rebours, ils étudient l’art de la disparition, du retrait, de la décolonisation d’eux-mêmes, du démantèlement. Etrange roulette russe où l’intelligence se retourne contre elle-même. Eh bien, on pourrait répondre, ici, à la villa du pin bleu, d’un geste de la main, d’un sourire, d’un souffle : parce que. Pourquoi construire le Samrat Yantra, ou Notre Dame, pourquoi écrire Ulysse, pourquoi courir pendant quatre heures. Parce que. Cette année, brusquement, j’ai compris le mot de gratitude qu’on m’a soufflé à l’oreille. Auparavant, il aurait éveillé ma méfiance, il aurait immédiatement faire réapparaître les grilles de la prison. J’étais encore un petit Zarathoustra trop vite monté en graine. La gratitude et le bonheur d’être en vie. Ah! Comme un choc au creux de l’estomac, comme un vrombissement dans la gorge, comme un espace soudainement accru dans la poitrine, comme de mystérieux scintillements d’étoiles derrière les yeux fermés. Purusha, autrement dit. La source, le puits, le phare, l’élan vital. La mystérieuse ‘salure immémoriale des océans’ à l’intérieur d’Albertine, sur laquelle le narrateur bute, dubitatif, dans la Prisonnière. L’ombilic du rêve dans l’Interprétation du Rêve de Freud. La fantastique énergie nucléaire à l’origine du ‘Bloomsday’ de Joyce. La trouée poétique qui tout à coup relie Woolf, ou Cendrars, ou Rilke, au tout. La gratitude et l’étonnement d’être en vie. La surprise, un peu effrayée, de découvrir que l’on nage dans des eaux beaucoup plus profondes qu’escomptées – ou plutôt que la couche dans laquelle on se débattait jusqu’alors est ridiculement superficielle – et que ces eaux, c’est nous. L’étonnement d’accéder par l’intérieur au sens, par l’intérieur à l’autre, ce parfait inconnu en face de soi sur le tapis, que pourtant on connaît, on comprend. L’étonnement incrédule qui nous fait rire comme des enfants. La villa du pin bleu, c’est notre observatoire à nous, c’est notre Samrat Yantra construit pour nous par des esprits incroyablement éclairés, avisés, bienveillants, élevés, humbles et raffinés. Je pourrais la rebaptiser la villa Parce Que. Chaque été nous grimpons ses degrés, nous arpentons ce dispositif qui fait jouer nos cordes intimes, qui révèle nos étoiles. Et le flux, le fluide qui nous traverse est le même. Ānanda, la joie. Prāna, le souffle. Nous construisons, nous voyageons, nous créons en gratitude. C’est le matériau et l’énergie. C’est l’écriture, entre autres. C’est l’amour. C’est une espèce de fluide chaud que nous hébergeons, qui nous traverse, plutôt, dans la mesure où nous ne sommes pas trop obstrués. Il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte, après tout.