Aurore, #314

‘DANS LA SOCIETE DES PENSEURS. Au milieu de l’océan du devenir nous nous réveillons sur un îlot qui n’est pas plus grand qu’une nacelle, nous autres aventuriers et oiseaux voyageurs, et là nous regardons un moment autour de nous : avec autant de hâte et de curiosité que possible, car un vent peut nous chasser à tout instant ou une vague nous balayer de l’îlot, en sorte qu’il ne demeurerait plus rien de nous! Mais ici, sur ce petit espace, nous rencontrons d’autres oiseaux voyageurs et nous entendons parler d’oiseaux plus anciens encore, — et ainsi nous avons une minute délicieuse de connaissance et de divination, gazouillant ensemble en battant joyeusement des ailes, tandis que notre esprit vagabonde sur l’océan, non moins fier que l’océan lui-même!’

Desseins cachés

‘À Rome, son éloquence brilla d’un vif éclat dans le barreau, et le mit bientôt en crédit. En même temps que son affabilité, sa politesse, l’accueil gracieux qu’il faisait à tout le monde, qualités qu’il possédait à un degré au-dessus de son âge, lui méritaient l’affection du peuple, d’un autre côté, la somptuosité de sa table et sa magnificence dans sa manière de vivre accrurent peu à peu son influence politique. Ses envieux, persuadés que, faute de pouvoir suffire à ces dépenses, il verrait s’éclipser sa puissance, firent peu d’attention aux progrès qu’elle faisait parmi le peuple. Mais, quand elle se fut tellement fortifiée qu’il n’était plus possible de la renverser, et qu’elle tendait visiblement à ruiner la république, ils sentirent, mais trop tard, qu’il n’est pas de commencement si faible qui ne s’accroisse promptement par la persévérance, tirant, du mépris même qu’inspire cette faiblesse, l’avantage de ne point rencontrer d’obstacle à ses progrès. Cicéron fut le premier, ce semble, à soupçonner et à craindre la douceur de sa conduite politique, comme on fait la bonace de la mer, et à reconnaître, sous ce dehors de politesse et de courtoisie, la perfidie de son caractère. « J’aperçois, disait-il, dans tous ses projets et dans toutes ses actions, des vues tyranniques ; mais, quand je regarde ses cheveux si artistement arrangés, quand je le vois se gratter la tête d’un seul doigt, je ne puis croire qu’un tel homme puisse concevoir le dessein si noir de renverser la république romaine. » Mais il s’agit là de paroles dites longtemps après l’époque qui nous occupe.’

Plutarque, Vie de Jules César

GS, #253

Toujours chez soi. — Le jour vient où nous touchons à notre but, — et dès lors nous montrons avec fierté quels longs voyages furent les nôtres pour y atteindre. La vérité est que nous n’avions du tout remarqué que nous voyagions. En sorte que nous allâmes si loin qu’à chaque nouvelle étape nous pensions être toujours chez nous.

L’étranger, chapitre II

« Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. Il était commode quand maman était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j’ai dû transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre. Le reste est à l’abandon. Un peu plus tard, pour faire quelque chose, j’ai pris un vieux journal et je l’ai lu. J’y ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l’ai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m’amusent dans les journaux. Je me suis, aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon.

Ma chambre donne sur la rue principale du faubourg. L’après-midi était beau. Cependant, le pavé était gras, les gens rares et pressés encore. C’étaient d’abord des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessous du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rose et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme, en robe de soie marron, et le père, un petit homme assez frêle que je connais de vue. Il avait un canotier, un nœud papillon et une canne à la main. En le voyant avec sa femme, j’ai compris pourquoi dans le quartier on disait de lui qu’il était distingué. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du faubourg, cheveux laqués et cravate rouge, le veston très cintré, avec une pochette brodée et des souliers à bouts carrés. J’ai pensé qu’ils allaient aux cinémas du centre. C’était pourquoi ils partaient si tôt et se dépêchaient vers le tram en riant très fort.
Après eux, la rue peu à peu est devenue déserte. Les spectacles étaient partout commencés, je crois. Il n’y avait plus dans la rue que les boutiquiers et les chats. Le ciel était pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue. Sur le trottoir d’en face, le marchand de tabac a sorti une chaise, l’a installée devant sa porte et l’a enfourchée en s’appuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à l’heure bondés étaient presque vides. Dans le petit café : « Chez Pierrot », à côté du marchand de tabac, le garçon balayait de la sciure dans la salle déserte. C’était vraiment dimanche.

J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel.

À cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés sur les marchepieds et, les rambardes. Les tramways suivants ont ramené les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.

La journée a tourné encore un peu. Au-dessus des toits, le ciel est devenu rougeâtre et, avec le soir naissant, les rues se sont animées. Les promeneurs revenaient peu à peu. J’ai reconnu le monsieur distingué au milieu d’autres. Les enfants pleuraient ou se laissaient traîner. Presque aussitôt, les cinémas du quartier ont déversé dans la rue un flot de spectateurs. Parmi eux, les jeunes gens avaient des gestes plus décidés que d’habitude et j’ai pensé qu’ils avaient vu un film d’aventures. Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un peu plus tard. Ils semblaient plus graves. Ils riaient encore, mais de temps en temps, ils paraissaient fatigués et songeurs. Ils sont restés dans la rue, allant et venant sur le trottoir d’en face. Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient par le bras. Les jeunes gens s’étaient arrangés pour les croiser et ils lançaient des plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête. Plusieurs d’entre elles, que je connaissais, m’ont fait des signes.

Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. J’ai senti mes yeux se fatiguer à regarder ainsi les trottoirs avec leur chargement d’hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé mouillé, et les tramways, à intervalles réguliers, mettaient leurs reflets sur des cheveux brillants, un sourire ou un bracelet d’argent. Peu après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte. J’ai pensé alors qu’il fallait dîner. J’avais un peu mal au cou d’être resté longtemps appuyé sur le dos de ma chaise. Je suis descendu acheter du pain et des pâtes, j’ai fait ma cuisine et j’ai mangé debout. J’ai voulu fumer une cigarette à la fenêtre, mais l’air avait fraîchi et j’ai eu un peu froid. J’ai fermé mes fenêtres et en revenant j’ai vu dans la glace un bout de table ou ma lampe à alcool voisinait avec des morceaux de pain. J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n’y avait rien de changé. »

We fade to gray

Songwriters: Chris Payne / Midge Ure / Billy Currie – Fade to Grey lyrics © Universal Music Publishing Group

Devenir gris
Devenir gris

One man on a lonely platform
One case sitting by his side
Two eyes staring cold and silent
Show fear as he turns to hide

Aaah, we fade to grey (fade to grey)
Aaah, we fade to grey (fade to grey)

Un homme dans une gare isolée
Une valise a ses côtés
Des yeux fixes et froids
Montre de la peur lorsqu’il
Se tourne pour se cacher

Aaah, we fade to grey (fade to grey)
Aaah, we fade to grey (fade to grey)

Sens la pluie comme un été Anglais
Entends les notes d’une chanson lointaine
Sortant de derriere d’un poster
Espérant que la vie ne fut aussi longue

Aaah, we fade to grey (fade to grey)
Aaah, we fade to grey (fade to grey)

Feel the rain like an English summer
Hear the notes from a distant song
Stepping out from a back shop poster
Wishing life wouldn’t be so long

Devenir gris

Aaah, we fade to grey (fade to grey)
Aaah, we fade to grey (fade to grey)
Aaah, we fade to grey (fade to grey)


Devenir gris

Aaah, we fade to grey (fade to grey)


Devenir gris

Aaah, we fade to grey (fade to grey)
Aaah, we fade to grey (fade to grey)


Devenir gris

Aaah, we fade to grey (fade to grey)
Aaah, we fade to grey (fade to grey)

‘Architecture’

Georges Bataille, Dictionnaire critique, 1929

L’architecture est l’expression de l’être même des sociétés, de la même façon que la physionomie humaine est l’expression de l’être des individus. Toutefois, c’est surtout à des physionomies de personnages officiels (prélats, magistrats, amiraux) que cette comparaison doit être rapportée. En effet, seul l’être idéal de la société, celui qui ordonne et prohibe avec autorité, s’exprime dans les compositions architecturales proprement dites. Ainsi les grands monuments s’élèvent comme des digues, opposant la logique de la majesté et de l’autorité à tous les éléments troubles : c’est sous la forme des cathédrales et des palais que l’Eglise ou l’Etat s’adressent et imposent silence aux multi­tudes. Il est évident, en effet, que les monuments inspirent la sagesse sociale et souvent même une véritable crainte. La prise de la Bastille est symbolique de cet état de choses : il est difficile d’expliquer ce mouvement de foule, autrement que par l’animosité du peuple contre les monuments qui sont ses véritables maîtres.

Aussi bien, chaque fois que la composition architecturale se retrouve ailleurs que dans les monuments, que ce  soit dans la  physionomie, le costume, la  musique  ou  la peinture, peut-on  inférer  un goût  prédominant  de  l’autorité  humaine  ou  divine. Les grandes compositions  de  certains peintres expriment la volonté de contraindre l’esprit à un idéal officiel. La disparition de la construction  acadé­mique  en  peinture  est, au  contraire, la voie  ouverte  à  l’expression  (par  là  même à l’exaltation) des processus  psychologiques  les  plus  incompatibles  avec  la  stabilité  sociale.  C’est  ce  qui  explique  en grande partie les  vives   réactions  provoquées  depuis plus d’un demi-siècle par la transformation progressive  de  la  peinture, jusque  là  caractérisée  par  une  sorte  de  squelette architectural dissimulé. Il est  évident d’ailleurs, que l’ordonnance  mathématique  imposée à  la pierre n’est  autre  que l’achèvement d’une évolution des formes terrestres,  dont le sens est donné, dans l’ordre biologique, par le passage de la forme simiesque à la forme humaine, celle-ci présentant déjà tous les éléments de l’architecture. Les hommes ne représentent apparemment dans le processus morphologique, qu’une étape intermédiaire entre les singes et les grands édifices. Les formes sont devenues de plus en plus statiques, de plus en plus dominantes. Aussi bien, l’ordre humain est-il dès l’origine solidaire de l’ordre architectural, qui n’en est que le développement. Que si l’on s’en prend à l’architecture, dont les pro­ductions monumentales sont actuellement les véritables maîtres sur toute la terre, groupant à leur ombre des multitudes serviles, imposant l’admiration et l’étonnement, l’ordre et la contrainte, on s’en prend en quelque sorte à l’homme. Toute une activité terrestre actuellement, et sans doute la plus brillante dans l’ordre intellectuel, tend d’ailleurs dans un tel sens, dénonçant l’insuffisance de la prédominance humaine : ainsi, pour étrange que cela puisse sembler quand il s’agit d’une créature aussi élégante que l’être humain, une voie s’ouvre – indiquée par les peintres – vers la monstruosité bestiale ; comme s’il n’était pas d’autre chance d’échapper à la chiourme architecturale.

Foucault, 4, la police (2/2)

On va donc terminer (…) ce cours un peu prolongé. Bon. D’abord deux mots sur, concrètement, ce qu’était la police, enfin comment se présentait effectivement, dans les textes, la pratique même de la police. Je vous en avais expliqué l’idée générale, je crois, la dernière fois. Mais concrètement, un livre consacré à la police, ça parle de quoi ? Je pense qu’il faut se référer, de toute façon, à ce qui a été pendant tout le XVIIIème siècle le recueil fondamental, le texte de base de la pratique de la police, aussi bien d’ailleurs en Allemagne qu’en France bien que ce recueil soit en français – mais c’est à lui toujours que les livres allemands se référaient lorsqu’il s’agissait de savoir de quoi il était question quand on parlait de police. Ce recueil, c’est celui de De La Mare, qui est un gros recueil d’ordonnances de police en trois volumes qui a paru en [1707, 1710 et 1719], et qui d’ailleurs été réédité un nombre de fois considérable au XVIIIème siècle. Bon, eh bien, ce recueil de De La Mare, comme ceux qui l’ont suivi, précise en général qu’il y a treize domaines dont la police doit s’occuper. Ce sont : la religion ; les mœurs ; la santé et les subsistances ; la tranquillité publique ; le soin des bâtiments, des places et des chemins ; les sciences et les arts libéraux ; le commerce ; les manufactures et les arts mécaniques ; les domestiques et les manœuvriers ; le théâtre et les jeux, et enfin, le soin et la discipline des pauvres comme partie considérable du bien public. Ces treize rubriques, De La Mare les regroupe selon un certain nombre de titres plus généraux, ou plutôt de fonctions plus générales, puisque, pour lui, si la police s’occupe de la religion et des mœurs, c’est qu’il s’agit pour elle d’assurer ce qu’il appelle la bonté de la vie. Si elle s’occupe de la santé et des subsistances, c’est qu’elle a pour fonction la conservation de la vie. Bonté, conservation de la vie. Quant à la tranquillité, le soin des bâtiments, les sciences et les arts libéraux, le commerce, les manufactures et arts mécaniques, domestiques et manœuvriers… tout ceci se réfère à la commodité de la vie. Le théâtre et les jeux, aux agréments de la vie. Et quant à la discipline et au soin des pauvres, c’est une partie considérable du bien public, c’est si vous voulez, cette élimination, ou en tous cas ce contrôle des pauvres, l’exclusion de ceux qui ne peuvent pas travailler — et l’obligation pour ceux qui le peuvent, effectivement, de travailler — eh bien tout ceci constitue, si vous voulez, la condition générale pour que la vie dans la société soit effectivement conservée selon sa bonté, sa commodité, son agrément, etc. Bon. Vous voyez qu’on a bien là, je crois, la confirmation ce que je vous disais la dernière fois, à savoir que ce dont la police, au sens général du terme – au sens qui était celui du XVIIème et du XVIIIème siècle – ce dont la police a à s’occuper, c’est le vivre, et le plus que vivre ; le vivre et le mieux vivre. Comme le disait Montchrestien, ‘non seulement il faut être, mais encore il faut bien être’. Bonté, conservation, commodité, agrément de la vie : c’est bien de cela qu’il s’agit. Bon.

Or quand on regarde, de fait, quels sont ces différents objets, qui sont donc définis comme relevant de la pratique, de l’intervention, et aussi de la réflexion de la police et sur la police, eh bien on voit, je crois – la première chose à remarquer – que ces objets sont tout de même, essentiellement, des objets que l’on pourrait appeler urbains. Urbains en ce sens que les uns, certains de ces objets, n’existent que dans la ville, parce qu’il y a une ville : c’est les rues, c’est les places, c’est les bâtiments, c’est le marché, le commerce, les manufactures, arts mécaniques, etc. Les autres sont des objets qui font problème et qui relèvent de la police dans la mesure où c’est surtout en ville qu’ils prennent l’essentiel de leur importance. La santé, par exemple. La subsistance, tous les moyens pour empêcher qu’il y ait des disettes. Présence des mendiants, circulation des vagabonds – les vagabonds ne feront problème à la campagne que tout à fait à la fin du XVIIIème siècle. Disons que tout ceci, ce sont donc des problèmes de la ville, plus généralement si vous voulez, ce sont les problèmes de la coexistence – et de la coexistence dense.

Deuxièmement, il faut remarquer que ces problèmes, les problèmes dont s’occupe la police, sont également tous proches de ces problèmes de la ville – les problèmes, disons, du marché. Du marché, de l’achat et de la vente, de l’échange – c’est la réglementation et la manière dont on peut et dont on doit mettre en vente les choses, à quel prix, comment, à quel moment – c’est la réglementation aussi des produits fabriqués – c’est la réglementation des arts mécaniques et en gros des artisanats – bref c’est tout ce problème de l’échange, de la circulation — de la fabrication et de la mise en circulation des marchandises. Coexistence des hommes, circulation des marchandises – il faudrait compléter aussi en disant, circulation des hommes et des marchandises les uns par rapport aux autres, c’est tout le problème, eh bien justement, de ces vagabonds, de ces gens qui se déplacent, etc. Disons, en somme, que la police est essentiellement urbaine et marchande, ou encore, pour dire les choses plus brutalement, que c’est une institution de marché, au sens très large. Donc, ne pas s’étonner d’un certain nombre de faits.

Premièrement, c’est que dans sa pratique, dans ses institutions réelles – ces règlements, ces ordonnances que les grands recueils du XVIIIème siècle réunissent, d’où viennent-elles ? Elles sont en général anciennes, elles remontent au XVIème, XVème, XIVème siècle parfois – et ce sont essentiellement des ordonnances urbaines. C’est-à-dire que la police, dans ses pratiques et ses institutions, n’a fait, très souvent, que reprendre ce préalable que constituait la réglementation urbaine telle qu’elle s’était développée depuis le Moyen-Age, et qui concernait la cohabitation des hommes, la fabrication des marchandises, la vente des denrées, etc. C’est donc une sorte d’extension de cette réglementation urbaine que la police du XVIIème et du XVIIIème siècles va assurer.

L’autre institution, qui sert en quelque sorte de préalable à la police, ce n’est pas la réglementation urbaine, c’est la maréchaussée. La maréchaussée, c’est-à-dire cette force armée que le pouvoir royal avait été obligé de mettre en circulation au XVème siècle, pour éviter tous les conséquences et désordres qui suivaient les guerres, essentiellement la dissolution des armées à la fin des guerres. Soldats libérés, soldats qui n’avaient pas, souvent, touché leur solde, soldats débandés ; tout cela, qui constituait une masse flottante d’individus qui étaient, bien entendu, voués à tous les illégalismes, violences, délinquances, crimes, vols, assassinats, etc. Tous les gens en chemin, c’était ces gens en chemin que la maréchaussée était chargée de contrôler et de réprimer. Ce sont là les institutions préalables à la police. La ville, et la route. Le marché, et le réseau routier qui alimente le marché. De là le fait, si vous voulez, que la police, au XVIIème et au XVIIIème siècles, a, je crois, été essentiellement pensée en termes de ce qu’on pourrait appeler l’urbanisation du territoire. Il s’est agi, au fond, de faire du royaume — il s’est agi de faire du territoire tout entier une sorte de grande ville. De faire en sorte que le territoire soit ordonné comme une ville, sur le modèle d’une ville et aussi parfaitement qu’une ville. Il ne faut pas oublier que Domat, dans son ‘Traité de droit public’ du XVIIème siècle – qui est très important pour ces problèmes d’articulation entre le pouvoir de police et la souveraineté juridique – Domat dit que ‘c’est par la police qu’on a fait les villes et des lieux où les hommes s’assemblent et se communiquent entre eux par l’usage des rues, des places publiques et des grands chemins’. Dans l’esprit de Domat, le lien entre police et ville est si fort, qu’il dit que c’est seulement parce qu’il y a eu de la police – c’est-à-dire parce qu’on a réglé la manière dont les hommes pouvaient et devaient : premièrement s’assembler entre eux, deuxièmement se communiquer – au sens large de communiquer, c’est-à-dire bien cohabiter et échanger, coexister et circuler, cohabiter et parler, cohabiter et vendre et acheter. C’est pour pouvoir faire cela – je veux dire, c’est parce qu’il y a une police réglementant cette cohabitation, et cette circulation, et cet échange, que des villes ont pu exister. La police comme condition d’existence de l’urbanité.

A la fin du XVIIIème siècle, cent cinquante ans ou presque après Domat, Fréminville, dans un ‘Dictionnaire général de police’, donnera cette explication, tout à fait mythique d’ailleurs, de la naissance de la police, en disant que Paris était devenue la première ville du monde au XVIIème siècle, et elle était devenue la première ville du monde ‘par la perfection exacte de sa police’. L’exacte police qui s’y était exercée en avait fait un modèle si parfait et si merveilleux que Louis XIV, dit Fréminville, a voulu que tous les juges de toutes les villes de son royaume fassent la police en se conformant à celle de Paris. Il y a des villes parce qu’il y a la police, et c’est parce qu’il y a des villes si parfaitement policées qu’on a eu l’idée de transférer la police à l’échelle générale du royaume. Policé, urbanisé – alors j’évoque simplement ces deux mots pour que vous voyiez toutes les connotations, tous les phénomènes d’écho qu’il peut y avoir dans ces deux mots, et avec tous les déplacements de sens, les atténuations de sens qu’il y a pu y avoir au cours du XVIIIème siècle – mais au sens fort du terme, policé et urbanisé, c’est la même chose.

Vous voyez aussi – c’est l’autre remarque que je veux faire à propos de ce rapport entre la police et, disons, l’urbanité – vous voyez que cette police et l’instauration de cette police ne peuvent absolument pas être dissociées d’une théorie et d’une pratique gouvernementale qu’on met en général sous la rubrique du mercantilisme. Le mercantilisme, c’est-à-dire : une technique, et un calcul de renforcement de la puissance des Etats dans la compétition européenne. Par quoi ? Eh bien, par le commerce, par le développement du commerce et par la vigueur nouvelle donnée au relations commerciales. Le mercantilisme s’inscrit entièrement dans ce contexte de l’équilibre européen et de la compétition intra-européenne (…) et il définit, et il donne plutôt comme arme fondamentale dans cette compétition intra-européenne, qui doit se faire dans la forme des équilibres, il donne comme instrument essentiel, eh bien, le commerce. C’est-à-dire, qu’il exige, premièrement, que chaque pays tente d’avoir la population la plus nombreuse possible. Deuxièmement, que cette population soit entièrement mise au travail. Troisièmement, que les salaires donnés à cette population soient les plus bas possibles. De façon, quatrièmement, à ce que les prix de revient des marchandises soient les plus bas possibles ; que l’on puisse vendre le plus possible à l’étranger, vente qui assurera, eh bien, l’importation de l’or, le transfert de l’or dans le trésor royal – ou en tous cas dans le pays qui triomphera ainsi commercialement. Or qui permettra, premièrement d’assurer, bien sûr, le recrutement de soldats et la force militaire indispensables à la croissance de l’Etat et à son jeu dans l’équilibre européen, et qui permettra aussi de stimuler la production, d’où de nouveaux progrès commerciaux, etc. C’est toute cette stratégie du commerce comme technique d’importation de la monnaie – c’est cela qui est un des traits caractéristiques du mercantilisme, et vous voyez bien pourquoi. Au moment, où la raison d’Etat se donne pour instrument, se donne pour objectif l’équilibre européen, avec comme instrument une armature diplomatico-militaire ; et à l’époque où cette même raison d’Etat se donne pour autre objectif la croissance singulière de chaque puissance étatique, on comprend parfaitement –et se donne en même temps comme instrument de cette croissance le commerce, vous voyez bien comment et pourquoi la police ne peut pas être dissociée d’une politique qui est une politique de concurrence commerciale à l’intérieur de l’Europe. Police et commerce, police et développement urbain, police et développement de toutes les activités de marché au sens large : tout ceci va constituer une unité, je crois, essentielle au XVIIème siècle et jusqu’au début du XVIIIème.

Il paraît que le développement de l’économie de marché, la multiplication et l’intensification des échanges à partir du XVIème siècle ; il paraît que l’activation de la circulation monétaire, que tout ceci a fait entrer l’existence humaine dans le monde abstrait et purement représentatif de la marchandise et de la valeur d’échange. Peut-être. Et peut-être faut-il le déplorer, en ce cas déplorons-le. Mais je crois que, beaucoup plus encore, que cette entrée de l’existence humaine dans le monde abstrait de la marchandise, ce qui se manifeste au XVIIème siècle, eh bien, c’est tout autre chose. C’est un faisceau de relations, intelligibles, analysables, qui permettent de lier, si vous voulez, comme les facettes d’un même polyèdre, un certain nombre d’éléments fondamentaux. Premièrement, la formation d’un art de gouverner qui serait ordonné au principe de la raison d’Etat, une politique de compétition dans la forme de l’équilibre européen, la recherche technique de croissance des forces étatiques par une police qui aurait essentiellement pour but l’organisation des rapports entre une population et une production de marchandise, et enfin, l’émergence de la ville – marché avec tous les problèmes de cohabitation, de circulation, comme problèmes relevant de la vigilance d’un bon gouvernement sous les principes de la raison d’Etat. Je ne veux pas dire que c’est à ce moment-là que naît la ville-marché, mais que la ville-marché soit devenue le modèle de l’intervention étatique sur la vie des hommes : je crois que c’est là le fait fondamental du XVIIème siècle – en tout cas le fait fondamental qui caractérise la naissance de la police au XVIIème siècle. Il y a un cycle, si vous voulez : raison d’Etat et privilège urbain, un lien fondamental entre la police et le primat de la marchandise – et c’est parce que, c’est dans la mesure où il y a eu ce rapport entre raison d’Etat et privilège urbain, entre police et primat de la marchandise que le vivre et le mieux que vivre, que l’être et le bien-être des individus sont effectivement devenus pertinents, et pour la première fois je crois dans l’histoire des sociétés occidentales, pour l’intervention du gouvernement.

Si la gouvernementalité de l’Etat s’intéresse, et pour la première fois, à la matérialité fine de l’existence et de la coexistence humaines, à la matérialité fine de l’échange et de la circulation, si cet être et ce mieux-être, la gouvernementalité de l’Etat le prend pour la première fois en compte, et ceci à travers la ville – et à travers des problèmes comme ceux de la santé, des rues, des marchés, des grains, des routes, etc. – c’est parce que le commerce est pensé à ce moment-là comme l’instrument principal de la puissance de l’Etat, et donc comme l’objet privilégié d’une police qui a pour objectif la croissance des forces de l’Etat.

Bon. Voilà la première chose que je voulais vous dire à propos de ces objets de la police, de leur modèle urbain et de leur ordonnancement autour des problèmes du marché et du commerce.

Deuxième remarque, toujours à propos de cette police dont je vous parlais la dernière fois, deuxième remarque, c’est que cette police manifeste l’intervention d’une raison et d’un pouvoir d’Etat, donc dans des domaines qui sont, semble-t-il, nouveaux. En revanche, les méthodes qui sont employées par cette police – ces méthodes me paraissent relativement et même entièrement traditionnelles. Bon. Bien sûr, l’idée d’un pouvoir de police va, dès le début du XVIIème siècle, être parfaitement distinguée d’un autre type d’exercice du pouvoir royal, et qui est le pouvoir de justice, le pouvoir judiciaire. Police n’est pas justice, et là-dessus, tous les textes en sont d’accord : que ce soit les textes de ceux qui, effectivement, soutiennent, justifient la nécessité d’une police ; ou que soit les textes des juristes, des parlementaires qui manifestent à l’égard de cette police une certaine méfiance. De toute façon, la police est perçue comme n’étant pas de la justice. Bien sûr, elle dérive du pouvoir royal tout comme la justice, mais elle se garde, elle reste bien séparée de cette justice. Elle n’est pas, la police n’est pas, à ce moment-là, du tout pensée comme un sorte d’instrument entre les mains du pouvoir judiciaire, une sorte de manière d’appliquer effectivement la justice réglée ; ce n’est pas un prolongement de la justice, ce n’est pas le Roi agissant à travers son appareil de justice, c’est le Roi agissant directement sur, donc, ses sujets, mais dans une forme non judiciaire. Un théoricien comme Bacquet dit : ‘Le droit de police et le droit de justice n’ont rien de commun avec l’autre. On ne peut pas dire que le droit de police appartienne à quiconque d’autre qu’au Roi.’ C’est donc l’exercice souverain du pouvoir royal sur ces individus, sur les individus qui sont ses sujets, c’est cela, en cela que consiste la police. Autrement dit, la police c’est la gouvernementalité directe du souverain en tant que souverain. Disons encore que la police, c’est le coup d’Etat permanent. Coup d’état permanent qui va s’exercer, qui va jouer, au nom et en fonction des principes de sa rationalité propre, sans avoir à se mouler ou à se modeler sur les règles de justice qui ont par ailleurs été données.

Spécifique donc, dans son fonctionnement et dans son principe premier, la police doit l’être aussi dans les modalités de son intervention – et encore à la fin, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, on trouve dans les instructions de Catherine II –(…) il s’agissait pour elle de constituer un code de police – et dans les instructions qu’elle donne, et qui sont inspirées par les philosophes français, elle dit : ‘ Les règlements de la police sont d’une espèce tout à fait différente de celle des autres lois civiles. Les choses de la police sont des choses de chaque instant, alors que les choses de la loi sont des choses définitives et permanentes. La police s’occupe des choses de peu, alors que les lois s’occupent des choses importantes. La police s’occupe perpétuellement des détails. Et enfin, elle ne peut agir que promptement et immédiatement.’ Bon. On a donc, là, par rapport au fonctionnement général de la justice, une certaine spécificité de la police. Mais quand on regarde comment, effectivement, cette spécificité a pris corps, on s’aperçoit qu’en fait la police ne connaît et n’a connu, au XVIIème et au XVIIIème siècle qu’une forme, qu’un mode d’action et d’intervention. Bien sûr, ça ne passe pas par l’appareil judiciaire, ça vient directement du pouvoir royal, c’est un coup d’état permanent. Mais c’est un coup d’état permanent qui se donne pour instrument, quoi ? Eh bien, le règlement, l’ordonnance, l’interdiction, la consigne, etc. C’est sur le mode réglementaire que la police intervient. C’est encore dans les instructions de Catherine II qu’on dit : ‘La police a plus besoin de règlements que de lois.’ On est dans monde du règlement indéfini, du règlement permanent, du règlement perpétuellement renouvelé, du règlement de plus en plus détaillé, mais on est toujours dans le règlement, on est toujours dans cette forme malgré tout juridique si elle n’est pas judiciaire, qui est celle de la loi – ou tout au moins de la loi dans son fonctionnement mobile, permanent et détaillé qu’est le règlement. Mais si vous voulez, morphologiquement, la police n’intervient pas, même si elle est tout à fait différente de l’institution judiciaire, avec des instruments modes d’intervention qui sont tout à fait, radicalement, différents de ceux de la justice. Que la police soit un monde essentiellement réglementaire, c’est si vrai qu’un des théoriciens de la police du milieu du XVIIIème siècle, Guillaute, écrivait que la police devait être essentiellement réglementaire, mais, dit-il, ‘faut-il encore éviter, tout de même, que le royaume ne devienne un couvent.’

On est dans le monde du règlement, on est dans le monde de la discipline. C’est-à-dire qu’il faut bien voir que cette grande prolifération des disciplines locales et régionales, à laquelle on a pu assister depuis la fin du XVIème siècle jusqu’au début du XVIIIème siècle, dans les ateliers, dans les écoles, à l’armée, etc., cette prolifération se détache sur le fond d’une tentative de disciplinarisation générale, de réglementation générale des individus et du territoire du royaume, dans la forme d’une police qui aurait un modèle essentiellement urbain. Faire de la ville une sorte de quasi-couvent, et du royaume une sorte de quasi-ville, c’est bien ça l’espèce de grand rêve disciplinaire qui se trouve à l’arrière-fond de la police. Commerce, ville, réglementation, discipline : je crois qu’on a là les éléments les plus caractéristiques de la pratique de police telle qu’elle était entendue en ce XVIIème et première moitié du XVIIIème siècle.

***

Bon, voilà (…) pour caractériser donc ce grand projet de la police. Eh bien maintenant je voudrais revenir à ce dont on était parti tout à fait au début (…) et justement ce qui concernait la police des grains et le problème de la disette. Ceci nous place donc au milieu, fin du premier tiers du XVIIIème siècle. Et je crois – puisqu’au fond je n’ai rien fait d’autre (…) que de vous commenter ces textes sur les grains et la disette (…). Eh bien je crois que l’on peut mieux comprendre l’importance du problème posé, à propos de la police des grains et de la disette, on peut mieux comprendre l’importance du problème, l’acharnement des discussions, on peut mieux comprendre aussi la percée théorique et la mutation pratique qui étaient en gestation dans tout ça, à partir de ce problème, de ces techniques et des ces objets spécifiques à la police. Il me semble qu’à travers le problème des grains, à travers le problème de leur commercialisation et de leur circulation, à travers le problème de la disette aussi, on voit, à partir de quel problème concret d’une part, et dans quelle direction d’autre part s’est faite la critique de ce qu’on pourrait appeler l’Etat de police. La critique de l’Etat de police, le démantèlement, la dislocation de cet Etat de police, auxquels on avait pensé si fort et avec tant d’espoir au début du XVIIème siècle, cette dislocation je crois qu’on y assiste dans la première moitié du XVIIIème siècle, à travers un certain nombre de problèmes (…), les problèmes économiques et les problèmes de la circulation des grains en particulier. Reprenons un peu, si vous voulez, un certain nombre des thèmes et thèses qui étaient évoqués, à ce moment-là, à propos de la police des grains. Première thèse (…) – je me réfère à la littérature en gros physiocratique, mais pas exclusivement physiocratique — le problème n’étant pas, si vous voulez, tellement le contenu positif de chaque thèse, que ce qui est en jeu dans chaque thèse, ce dont on parle, et autour de quoi s’organise le problème.

Bon. Première thèse de cette littérature physiocratique – ou plus généralement littérature des économistes. Bon. Première thèse, si l’on veut éviter les disettes, c’est-à-dire que si l’on veut que le grain soit abondant, il faut d’abord et avant tout qu’il soit bien payé. Bon. Cette thèse, elle s’oppose si vous voulez, au niveau même de ce qu’elle affirme, elle s’oppose au principe qui était celui mis en œuvre dans toute la politique mercantiliste antérieure, où on disait : premièrement il faut qu’il y ait beaucoup de grain, deuxièmement il faut que ce grain soit bon marché, c’est parce que ce grain sera bon marché que l’on pourra avoir des salaires aussi bas que possible, c’est lorsque les salaires seront aussi bas que possible que le prix de revient des marchandises à commercialiser sera bas, et lorsque ce prix sera bas on pourra les vendre à l’étranger, et c’est en les vendant à l’étranger que l’on pourra importer le plus d’or possible. Bon. Donc, c’était une politique de bon marché des grains pour le bas salaire des ouvriers. Bon. Or, avec la thèse des physiocrates dont je vous parlais à l’instant, en insistant comme un moment absolument fondamental, sur le lien qu’il y aurait entre l’abondance du grain et son bon prix, c’est-à-dire son prix relativement élevé, vous voyez que les physiocrates, d’une façon générale la pensée des économistes du XVIIIème siècle, non seulement oppose un certain nombre de thèses à d’autres thèses mais surtout, elle réintroduit dans l’analyse et dans les objectifs d’une intervention politique : l’agriculture, le bénéfice agricole, les possibilités de l’investissement agricole, le bien-être paysan, le plus que vivrede cette population que constitue la paysannerie. Autrement dit, le schéma qui était entièrement ordonné autour du privilège de la ville se trouve par là-même battu en brèche. Les limites implicites du système de la police, limites qui avaient été fixées par le privilège urbain, eh bien ces limites éclatent et débouchent sur le problème de la campagne et de l’agriculture. Problématique des économistes qui réintroduit l’agriculture comme élément fondamental dans une gouvernementalité rationnelle, la terre, si vous voulez, apparaît maintenant à côté de la ville, au moins autant que la ville, plus que la ville comme objet privilégié de l’intervention gouvernementale. Une gouvernementalité qui prend en considération la terre. Non seulement elle prend en considération la terre, mais cette gouvernementalité ne doit plus se centrer sur le marché, sur l’achat et la vente des produits, sur leur circulation, mais d’abord en tout cas sur la production.

Enfin, troisièmement, cette gouvernementalité ne s’intéresse plus tellement au problème du ‘comment vendre le moins cher aux autres ce qu’on a produit au plus faible prix’, mais elle se centre sur le problème du retour, c’est-à-dire comment est-ce que la valeur du produit peut être restituée à celui qui en a été le producteur premier, à savoir le paysan ou l’agriculteur. Donc, ce n’est plus la ville, mais la terre. Ce n’est plus la circulation, mais la production. Ce n’est plus le bénéfice de la vente mais le retour, c’est tout cela qui apparaît maintenant comme l’objet essentiel de la gouvernementalité. Une désurbanisation au profit d’un agro-centrisme, substitution ou en tout cas, émergence du problème de la production par rapport au problème de la commercialisation, c’est je crois la première grande brèche dans le système de la police, au sens où on entendait ce terme au XVIIème et au début du XVIIIème siècles.

Deuxième thèse, (…) si le grain est bien payé, c’est-à-dire si on laisse monter en quelque sorte le prix du grain autant qu’il en a envie, autant que c’est possible en fonction de l’offre et de la demande, en fonction de la rareté et du désir des consommateurs… eh bien si on laisse le grain monter, qu’est-ce qui va se passer ? Eh bien le grain ne continuera pas à monter indéfiniment, son prix se fixera, il se fixera ni trop haut, ni trop bas, il se fixera simplement à un taux juste. C’est la thèse du juste prix. Et le prix se fixera à ce taux qui est juste, pourquoi ? Eh bien premièrement parce que, si le grain est à un prix assez élevé, les agriculteurs n’hésiteront pas à ensemencer autant qu’il sera possible puisque le prix justement est bon et qu’ils en espèrent justement beaucoup de bénéfices, s’ils ensemencent beaucoup les récoltes seront meilleures, plus les récoltes seront bonnes moins il y aura évidemment de tentation d’accumuler le moment de rareté, donc tout le grain sera commercialisé, et si le prix est bon eh bien les étrangers, vont, bien entendu, essayer d’envoyer le plus de blé possible pour bénéficier de ces bons prix, de sorte que, plus le prix sera élevé, plus il tendra à se fixer et à se stabiliser.

Eh bien ce second principe, vous voyez qu’il met en cause quoi ? Non plus l’objet urbain, si vous voulez, qui était l’objet privilégié de la police. Il met en cause autre chose : l’instrumentation principale du système de police, à savoir justement la réglementation. Cette réglementation dont je vous disais tout à l’heure qu’elle était, sous sa forme d’une discipline généralisée, la forme essentielle dans laquelle on avait pensé la possibilité et la nécessité de l’intervention de la police. Maintenant, le postulat de cette réglementation policière, c’était bien entendu que les choses étaient indéfiniment flexibles, et que la volonté du souverain, ou encore cette rationalité immanente à la ratio, à la raison d’Etat, pouvaient obtenir des choses ce qu’elles voulaient. Or, c’est bien cela qui est mis en question dans l’analyse des économistes : les choses ne sont pas flexibles, et elles ne sont pas flexibles, si vous voulez, pour deux raisons. La première, c’est que non seulement il y a un certain cours des choses que l’on ne peut pas modifier, mais, en essayant de le modifier, précisément, on les aggrave. C’est ainsi, expliquent les économistes, que lorsque le grain est rare, il est cher. Si l’on veut précisément empêcher que le grain qui est rare ne soit cher, par des règlements qui en fixent le prix, qu’est-ce qui va se passer ? Eh bien, c’est que les gens ne voudront pas vendre leur grain. Que, plus on essaiera de faire baisser les cours, plus la rareté s’aggravera, plus la rareté s’aggravera, plus les cours tendront à monter. Et par conséquent, non seulement les choses ne sont pas flexibles mais en quelque sorte elles sont rétives, elles se retournent contre ceux qui veulent les modifier contre leur cours, on obtient exactement le résultat inverse de celui qu’on voulait. Rétivité par conséquent des choses, mais non seulement cette règlementation ne va pas dans le sens qu’on souhaite, mais tout simplement elle est inutile. Et la règlementation de police est inutile, puisque justement, comme le montre l’analyse dont je vous parlais tout à l’heure, il y a une régulation spontanée du cours des choses. La réglementation non seulement est nocive, mais pire encore elle est inutile. Et il faut donc substituer à la réglementation par l’autorité de police une régulation qui se fait à partir de, et en fonction du cours des choses elles-mêmes. Deuxième grande brèche qui est ainsi ouverte dans le système de la Polizei, de la police.

Troisième thèse, que l’on trouve chez les économistes, c’est que la population ne constitue pas un bien. Là encore, rupture essentielle. Dans le système de la police, celui que j’évoquais la dernière fois, la seule manière dont la population était prise en considération, c’était d’y voir : premièrement le facteur nombre – y-a-t-il assez de population ? Et la réponse était toujours, il n’y en a jamais assez. Il n’y en a jamais assez, pourquoi ? Parce qu’on a besoin de beaucoup de bras pour travailler beaucoup et fabriquer beaucoup d’objets. On a besoin de beaucoup de bras pour éviter que les salaires ne montent trop et pour, par conséquent, garantir un prix de revient minima de ces choses que l’on doit fabriquer et commercialiser. Enfin, il faut beaucoup de bras, à condition, bien sûr, que ces bras soient tous au travail. Il faut beaucoup de bras et beaucoup de bras au travail à condition qu’ils soient dociles et qu’ils appliquent les règlements qu’on leur impose. Nombreux, travailleurs, dociles, ou plutôt, beaucoup de travailleurs dociles, tout ceci assurera le nombre en quelque sorte efficace dont on a besoin pour une bonne police. La seule donnée, si vous voulez, naturelle que l’on fasse entrer dans la machine, c’est le nombre. Faire en sorte que les gens se reproduisent, et se reproduisent le plus possible. Et en dehors de cette variable nombre, les individus qui constituent la population ne sont rien d’autre que des sujets, des sujets de droit ou des sujets de police si vous voulez, des sujets en tout cas qui ont à appliquer des règlements.

Avec les économistes, on va avoir une toute autre manière de concevoir la population. La population comme objet de gouvernement, ça ne va pas être un certain nombre, ou le plus grand nombre d‘individus au travail et appliquant des règlements ; la population ça va toujours être autre chose. Pourquoi ? D’abord, eh bien parce que le nombre en soi n’est pas pour les économistes une valeur. Bien sûr, il faut assez de population pour produire beaucoup, et surtout assez de population agricole. Mais il n’en faut pas trop, justement, pour que les salaires ne soient pas trop bas, c’est-à-dire pour que les gens aient intérêt à travailler et pour qu’ils puissent aussi par la consommation dont ils sont susceptibles, soutenir les prix. Donc il n’y a pas de valeur absolue de la population mais simplement une valeur relative, il y a un nombre optimum de gens qui sont souhaitables sur un territoire donné, et ce nombre varie en fonction des ressources et du travail possible, et de la consommation nécessaire et suffisante pour soutenir les prix et d’une façon générale, pour soutenir l’économie. Et deuxièmement, ce nombre qui n’est pas en soi une valeur absolue, on n’a pas à le fixer autoritairement, on n’a pas à faire comme ces utopistes du XVIème siècle qui disaient, eh bien voilà, quel est en gros le nombre de gens suffisant et nécessaire pour constituer une cité heureuse. En fait, le nombre des gens, il va se régler lui-même, il va se régler, eh bien en fonction précisément des ressources qui seront mises à la disposition. Déplacement de la population, éventuellement régulation des naissances (…), en tout cas il y a une régulation spontanée de la population qui fait, et cela tous les économistes le disent, Quesnay en particulier insiste : vous aurez toujours le nombre de gens qui est naturellement déterminé par la situation en un point donné. La population en un point donné, eh bien, si vous prenez les choses à une certaine échelle du temps, ce nombre va être réglé en fonction de la situation et sans que vous ayez à intervenir aucunement par une régulation. La population n’est donc pas une donnée indéfiniment modifiable. C’est la troisième thèse.

La quatrième thèse que l’on trouve chez les économistes, c’est celle-ci : laisser jouer la liberté de commerce entre les pays. Là encore, différence fondamentale avec le système de la police. Dans le système de la police (…) il s’agissait de faire en sorte que l’on expédie vers les autres pays le plus de marchandise possible, pour extraire de ces pays le plus d’or possible et assurer le retour de cet or, ou la venue de cet or dans le pays – et c’était ceci qui était l’un des éléments fondamentaux de cette croissance des forces qui était l’objectif de la police. Bon. Il va s’agir maintenant, non pas, du tout, de vendre en quelque sorte à toute force pour rapatrier ou importer le plus d’or possible. Il va s’agir maintenant, dans ces nouvelles techniques de gouvernementalité qu’évoquent les économistes, d’intégrer les pays étrangers à des mécanismes de régulation qui vont jouer à l’intérieur de chaque pays. Profiter des hauts prix qui sont pratiqués dans les pays étrangers pour y expédier le plus de grain possible, et laisser les prix que l’on pratique chez soi monter pour que le blé étranger, le grain étranger puisse venir. On va donc laisser jouer la concurrence. Mais la concurrence entre quoi et quoi ? Non pas justement la concurrence – compétition entre les Etats (…), qui était le système de la police et de l’équilibre des forces dans l’espace européen. On va laisser jouer une concurrence entre les particuliers. Et c’est précisément ce jeu de l’intérêt des particuliers se faisant concurrence les uns aux autres et cherchant, chacun pour soi, son maximum de profit, c’est cela qui va permettre à l’Etat, ou encore à la collectivité, ou encore à la population toute entière d’empocher en quelque sorte les bénéfices de cette conduite des particuliers, c’est-à-dire d’avoir des grains au juste prix et d’avoir une situation économique qui soit la plus favorable possible. Le bonheur de l’ensemble, le bonheur de tous et de tout, il va dépendre de quoi ? Non plus justement de cette intervention autoritaire de l’Etat, qui va réglementer, sous la forme de la police, l’espace, le territoire et la population, le bien de tous va être assuré par le comportement de chacun, dès lors que l’Etat, dès lors que le gouvernement saura laisser jouer les mécanismes de l’intérêt particulier, qui se trouveront ainsi, par des phénomènes de cumulation et de régulation, servir à tous. L’Etat n’est donc pas, le principe du bien de chacun [il faut] que l’Etat n’intervienne que pour régler ou pour laisser plutôt se régler le mieux-être de chacun, l’intérêt de chacun, de manière à ce qu’il puisse en effet servir à tous. L’Etat comme régulateur des intérêts, et non plus comme principe à la fois synthétique et transcendant du bonheur de chacun à transformer en bonheur de tous. C’est là, je crois, un changement capital qui nous met en présence de cette chose qui va être pour l’histoire du XVIIIème, du XIXème siècle, et du XXème aussi, un élément essentiel, c’est à dire : quel doit être le jeu de l’Etat, quel doit être le rôle de l’Etat, quelle doit être la fonction de l’Etat par rapport à un jeu qui en lui-même, est un jeu fondamental et naturel, et qui est celui des intérêts particuliers.

Bon. Vous voyez comment, à travers cette… discussion sur les grains, sur la police des grains, sur les moyens d’éviter les disettes, ce qu’on voit se dessiner, c’est bien entendu tout une forme nouvelle de gouvernementalité, opposée presque terme à terme à la gouvernementalité qui s’était dessinée dans l’idée d’un Etat de police. Bien sûr, on trouverait certainement au XVIIIème siècle, à la même époque, on trouverait bien d’autres signes de cette transformation de la raison gouvernementale, de cette naissance d’une nouvelle raison gouvernementale. Mais je crois tout de même que ce qui est important, ce qui est important de souligner, c’est que, en gros, c’est bien du côté de ce qu’on appelle, ou de ce qu’on appellera l’économie que tout ça se passe. En tout cas, ceux qui ont été les premiers, au XVIIIème siècle, à faire la critique de l’Etat de police, il faut bien voir que ce ne sont pas les juristes. Bien sûr, il y a eu grogne et rogne chez les juristes, au XVIIème, moins d’ailleurs au XVIIIème, lorsque, mis en présence de l’Etat de police et de ce que ça impliquait quant aux modalités directes d’action du pouvoir royal et son administration, ils ont été, jusqu’à un certain point réticents, parfois critiques à l’égard de la naissance de cet Etat de police, mais c’était toujours en référence à une certaine conception traditionnelle du droit et des privilèges qui étaient reconnus par ce droit aux individus. Il ne s’agissait pour eux de rien d’autre que de limiter un pouvoir royal qui devenait à leurs yeux de plus en plus exorbitant. Il n’y a jamais eu chez les juristes, même chez ceux qui ont critiqué l’Etat de police, de tentatives de critiquer ou d’efforts pour définir un nouvel art de gouverner. En revanche, ceux qui ont fait la critique de l’Etat de police en fonction de l’éventualité, de la possibilité, en fonction de la naissance d’un nouvel art de gouverner, eh bien ça a été les économistes. Eh bien, je crois qu’il faut en quelque sorte mettre en parallèle ces deux grandes familles, qui se répondent à un siècle d’intervalle et qui étaient en réalité profondément opposées – (…) dès le début du XVIIème siècle, on a eu ce qui a été présenté, ce qui a été perçu à l’époque comme une véritable secte, comme une sorte d’hérésie et qui a été : les politiques, la politique. Les politiques, c’était ceux qui définissaient un nouvel art de gouverner, dans des termes qui n’étaient plus ceux de la grande… conformité à l’ordre du monde, à la sagesse du monde, à cette sorte de grande cosmo-théologie qui servait de cadre aux arts de gouverner du Moyen-Age et du XVIème siècle encore. Les politiques, c’était ceux qui ont dit : laissons de côté ces problèmes du monde et de la nature, cherchons quelle est la raison intrinsèque à l’art de gouverner, définissons un horizon qui puisse permettre de fixer exactement quelles doivent être les principes rationnels et les formes de calcul spécifiques à un art de gouverner, et découpant ainsi dans le grand monde cosmo-théologique de la pensée médiévale et de la pensée de la Renaissance, découpant ainsi le domaine de l’Etat, ils ont défini une nouvelle rationalité. Hérésie fondamentale, hérésie des politiques. Bon. Eh bien, presque un siècle après, est apparue une nouvelle secte, perçue également, d’ailleurs, comme secte, c’était celle des économistes. Les économistes qui étaient hérétiques par rapport à quoi ? Non plus par rapport à cette grande pensée cosmo-théologique de la souveraineté, mais hérétiques par rapport à une pensée ordonnée autour de la raison d’Etat – hérétiques par rapport à l’Etat, hérétiques par rapport à l’Etat de police – et c’est eux qui ont inventé un nouvel art de gouverner, en termes, toujours en termes de raison bien sûr, mais d’une raison qui n’était plus la raison d’Etat, ou plus seulement, qui était pour dire les choses plus précisément la raison d’Etat modifiée par cette chose nouvelle, ce domaine nouveau qui était en train d’apparaître et qui était l’économie. La raison économique est en train – non pas de se substituer à la raison d’état – mais de donner un nouveau contenu à la raison d’Etat – et de donner par conséquent de nouvelles formes à la rationalité d’Etat. Nouvelle gouvernementalité qui naît avec les économistes, plus d’un siècle après que l’autre gouvernementalité soit apparue au XVIIème siècle. Gouvernementalité des politiques qui va nous donner la police ; gouvernementalité des économistes qui va, je crois, nous introduire à quelqu’une des lignes fondamentales de la gouvernementalité moderne et contemporaine.

Bien sûr, il faut garder à l’esprit que l’on est toujours dans l’ordre de la raison d’Etat. C’est-à-dire qu’il va toujours s’agir, dans cette nouvelle gouvernementalité esquissée par les économistes, de quoi ? Eh bien, de se donner pour objectif l’augmentation des forces de l’Etat dans un certain équilibre. Equilibre extérieur dans l’espace européen ; équilibre intérieur sous la forme de l’ordre. Bon. Mais cette rationalité d’Etat, cette raison d’Etat qui continue en effet à dominer la pensée des économistes, elle va se modifier et sur quelques-unes de ces modifications essentielles que je voudrais revenir.

Premièrement, vous voyez qu’une analyse, comme celle que j’évoquais (…) à propos de la police des grains et de la nouvelle économie dans laquelle on pensait ce problème. Vous voyez que cette analyse se réfère à tout un domaine de processus qu’on peut dire en quelque sorte, jusqu’à un certain point, naturels. Bon. (…) Dans la tradition, (…) en gros médiévale ou celle encore de la Renaissance, un bon gouvernement, un royaume bien ordonné (…) c’était celui qui faisait partie de tout un ordre du monde qui était voulu par Dieu. Inscription par conséquent du bon gouvernement dans ce grand cadre cosmo-théologique. Bon. Par rapport à cet ordre naturel, la raison d’Etat avait donc introduit un découpage, une rupture même radicale, c’était l’Etat. L’Etat qui surgissait et qui faisait apparaître une réalité nouvelle avec sa rationalité propre. Rupture donc avec cette vieille naturalité qui encadrait la pensée politique du Moyen-Age. Non naturalité, artificialité absolue si vous voulez, rupture en tout cas avec cette vieille cosmo-théologie – ce qui avait d’ailleurs entraîné les reproches d’athéismes (…). Bon. Artificialisme de cette gouvernementalité de police. Artificialisme de cette raison d’Etat. Mais voilà que maintenant, avec la pensée des économistes, va réapparaître la naturalité, ou plutôt, une autre naturalité. C’est la naturalité de ces mécanismes qui font que, quand les prix montent, eh bien si on les laisse monter ils vont d’eux-mêmes s’arrêter. C’est cette naturalité qui fait que la population est attirée par des hauts salaires, et puis elle est attirée jusqu’à un certain moment où les salaires se stabilisent et du coup, la population n’augmente plus. Etc. C’est donc une naturalité, dont vous voyez qu’elle n’est plus tout de même, qu’elle n’est même plus du tout du même type que la naturalité du cosmos qui encadrait et soutenait la raison gouvernementale du Moyen-Age ou du XVIème siècle. C’est une naturalité que l’on va opposer justement à l’artificialité de la politique, de la raison d’Etat, de la police. On va l’opposer à elle, mais selon des modes qui sont tout à fait spécifiques et particuliers. Ce ne sont pas des processus de la nature elle-même, entendue comme nature du monde, c’est une naturalité spécifique à quoi ? Eh bien, aux rapports des hommes entre eux. A ce qui se passe spontanément lorsqu’ils cohabitent, lorsqu’ils sont ensemble, lorsqu’ils échangent, lorsqu’ils travaillent, lorsqu’ils produisent quelque chose, etc. C’est-à-dire que c’est une naturalité de quelque chose qui, au fond, n’avait pas encore eu d’existence jusque-là, et qui est sinon nommée, du moins qui commence à être pensée et analysée comme telle : c’est la naturalité de la société. La société comme étant une naturalité spécifique à l’existence en commun des hommes : c’est cela que les économistes sont, au fond, en train de faire émerger comme champ d’objets, comme domaine possible d’analyse, comme domaine de savoir et d’intervention. La société comme champ spécifique de naturalité propre à l’homme, c’est cela qui va faire apparaître comme vis-à-vis de l’Etat, eh bien ce que l’on appellera la société civile. Qu’est-ce que c’est que la société civile, sinon précisément, ce quelque chose, que l’on ne peut pas penser comme simplement le produit et le résultat de l’Etat, mais ce n’est pas non plus quelque chose qui est comme l’existence naturelle de l’homme. La société civile, c’est ce que la pensée gouvernementale, les nouvelles formes de gouvernementalité nées au XVIIIème siècle font apparaître comme corrélatif nécessaire de l’Etat. De quoi l’Etat doit-il s’occuper, qu’est-ce qu’il doit prendre en charge, qu’est-ce qu’il doit connaître, qu’est-ce qu’il doit, sinon réglementer, du moins réguler, et de quoi est-ce qu’il doit respecter les régulations naturelles – non pas d’une Nature en quelque sorte ultime, non pas non plus d’une série de sujets indéfiniment soumis à une volonté souveraine et ployables à ses exigences : l’Etat a en charge une société, une société civile. Et c’est la gestion de cette société civile que l’Etat doit assurer. Mutation — bien entendu — fondamentale par rapport à une raison d’Etat et à une rationalité de police qui continuaient à n’avoir affaire qu’à une collection de sujets. C’est le premier point que je voulais souligner.

Le second point aussi, c’est que dans cette nouvelle gouvernementalité – et corrélativement à ce nouvel horizon de naturalité sociale – eh bien vous voyez qu’apparaît le thème d’une connaissance. Et d’une connaissance qui est – j’allais dire spécifique au gouvernement mais ça ne serait pas tout à fait exact. En effet, avec ces phénomènes naturels dont les économistes parlaient, à quoi a-t-on affaire ? Bon. A des processus qui peuvent être connus par des procédés de connaissance qui sont du même type que n’importe quelle connaissance scientifique. La revendication de rationalité scientifique est posée – qui n’était absolument pas posée par les mercantilistes – et posée en revanche par les économistes du XVIIIème siècle, qui vont dire que la règle de l’évidence doit être celle que l’on applique à ces domaines-là. Par conséquent, ce ne sont, plus du tout, ces sortes de calculs de forces, calculs diplomatiques, etc. que la raison d’Etat faisait intervenir au XVIIème siècle. C’est une connaissance qui dans ses procédures mêmes doit être une connaissance scientifique. Deuxièmement, cette connaissance scientifique, elle est absolument indispensable pour un bon gouvernement. Un gouvernement qui ne tiendrait pas compte de ce genre d’analyses, de la connaissance de ces processus, qui ne respecterait pas le résultat de ce genre de connaissances, eh bien ce gouvernement serait voué à l’échec. On le voit bien, par exemple, lorsque, contre toutes les règles et de l’évidence, et de la rationalité (…) il réglemente le commerce des grains, fixe des prix maximums, etc. Il agit à l’aveugle, contre ses intérêts, littéralement, il se trompe. Et il se trompe en termes scientifiques. Donc, une connaissance scientifique, (…) indispensable au gouvernement. Mais ce qui est très important, c’est que ce n’est pas une connaissance en quelque sorte, du gouvernement lui-même, interne au gouvernement. C’est-à-dire que ce n’est plus du tout une connaissance à l’art de gouverner, ce n’est plus simplement un calcul qui devrait naître à l’intérieur de la pratique de ceux qui gouvernement, mais vous avez une science qui est en quelque sorte en tête-à-tête avec l’art de gouverner. Science qui est extérieure et qu’on peut parfaitement fonder, établir, développer, prouver de bout en bout, même si on n’est pas gouvernant, même si on ne participe pas de cet art de gouverner. Mais les conséquences de cette science, les résultats de cette science, le gouvernement ne peut pas ne pas les connaître. Vous voyez l’apparition d’un rapport du pouvoir et du savoir, du gouvernement et de la science qui est d’un type tout particulier. Cette espèce d’unité qui continuait encore à fonctionner, cette espèce de magma, si vous voulez, plus ou moins conçu, d’un art de gouverner qui serait à la fois savoir et pouvoir, science et décision : ceci commence à se décanter, à se séparer. En tout cas, deux pôles apparaissent. Une scientificité qui va de plus en plus se réclamer de sa pureté théorique, qui va être l’économie. Et puis, qui va, en même temps, revendiquer le droit d’être prise en considération par un gouvernement qui aura à modeler sur elle ses décisions. C’était le second point, je crois, important.

Troisième point important, dans cette nouvelle gouvernementalité, eh bien c’est bien sûr le surgissement sous des formes nouvelles du problème de la population. C’est-à-dire que jusqu’alors, au fond, il ne s’agissait pas tellement de la population, que du peuplement, ou encore du contraire, de la dépopulation. Nombre, travail, docilité, de tout cela je vous ai déjà parlé. Maintenant, la population va apparaître comme une réalité à la fois spécifique et relative. Relative aux salaires, relative aux possibilités de travail, relative aux prix, etc. Mais également, spécifique. Spécifique en deux sens. Premièrement, la population a ses propres lois, de transformation, de déplacement, etc. Et elle est tout autant soumise à des processus naturels que la richesse elle-même. La richesse se déplace, la richesse se transforme, la richesse augmente ou diminue… Eh bien, par des processus qui ne sont pas les mêmes, mais qui sont du même type ou en tout cas qui sont tout aussi naturels, la population va se transformer, va croître, décroître, de déplacer, etc. Il y a donc une naturalité intrinsèque à la population, et d’autre part, autre caractère spécifique de la population, c’est qu’il se produit, entre chacun des individus et tous les autres, toute une série d’interactions, d’effets circulaires, d’effets de diffusion, etc., qui dont qu’il y a de l’individu à tous les autres un lien, un lien qui n’est pas constitué et voulu par l’Etat, mais qui est spontané. C’est cette loi de la mécanique des intérêts qui va caractériser la population. Naturalité de la population, loi de composition des intérêts à l’intérieur de la population, voilà que la population, vous le voyez, apparaît comme une réalité. Autrement dense, épaisse, naturelle que cette série de sujets qui étaient soumis au souverain et à l’intervention de la police – même s’il s’agit de la police au sens large et plein du terme tel qu’on employait le mot au XVIIème siècle. Et du coup va apparaître, si la population est effectivement dotée de cette naturalité, de cette épaisseur si vous voulez, et de ces mécanismes internes de régulation, vous voyez qu’il va falloir que l’Etat prenne en charge, non plus tellement des individus à soumettre, et à soumettre à une réglementation – mais prendre en charge cette réalité nouvelle. Prise en charge de la population dans sa naturalité, et ça va être le développement, eh bien d’un certain nombre, sinon de sciences du moins de pratiques, de type d’intervention qui vont se développer dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Ça va être, par exemple, la médecine sociale, ou ce qu’on appelait à ce moment-là l’hygiène publique ; ça va être le problème de la démographie, etc. Tout ceci qui va faire apparaître une nouvelle fonction de l’Etat, de prise en charge de la population dans sa naturalité même. La population comme collection de sujets est relayée par la population comme ensemble de phénomènes naturels.

Quatrième grande modification de la gouvernementalité, eh bien c’est ceci. C’est que, si effectivement, les faits de population, les processus économiques obéissent à des processus naturels, ça veut dire quoi ? ça veut dire que bien sûr on ne va pas pouvoir… il n’y aura non seulement aucune justification mais même tout simplement aucun intérêt à essayer de leur imposer des systèmes réglementaires d’injonction, d’impératif, d’interdiction, etc. Le rôle de l’Etat, et par conséquent la forme de gouvernementalité qui va désormais lui être prescrite, cette forme de gouvernementalité va avoir pour principe fondamental de respecter ces processus naturels, ou en tout cas d’en tenir compte. De les faire jouer ou de jouer avec eux. C’est-à-dire que d’une part, l’intervention de la gouvernementalité étatique devra être limitée, mais en même temps qu’elle sera limitée, ou plutôt, cette limite qui sera posée à la gouvernementalité ne sera pas simplement une sorte de borne négative. A l’intérieur du champ ainsi délimité va apparaître tout un domaine d’intervention : d’interventions possibles, d’interventions nécessaires, mais qui n’auront pas forcément, mais qui n’auront pas d’une façon générale, et qui très souvent n’auront pas du tout la forme de l’intervention réglementaire. Il va falloir manipuler, il va falloir susciter, il va falloir faciliter, il va falloir laisser faire, il va falloir, autrement dit, gérer, et non plus, réglementer. Cette gestion, elle aura pour objectif quoi ? Non pas tellement d’empêcher les choses, mais de faire en sorte que les régulations nécessaires et naturelles jouent, ou encore, faire des régulations qui permettront les régulations naturelles. Il va donc falloir encadrer les phénomènes naturels de telle manière qu’ils ne dévient pas, ou qu’une intervention maladroite, arbitraire, aveugle ne les fasse dévier, c’est-à-dire qu’il va falloir mettre en place quoi ? Des mécanismes de de sécurité. C’est-à-dire que le mécanisme de sécurité, ou l’intervention, disons, de l’Etat, ayant essentiellement pour fonction d’assurer la sécurité de ces phénomènes naturels qui sont les processus économiques ou qui sont les processus intrinsèques à la population : c’est cela qui va être l’objectif fondamental de la gouvernementalité. De là, enfin, eh bien l’inscription de la liberté. De la liberté non seulement comme droit des individus, légitimement opposés au pouvoir, aux usurpations, aux abus du souverain ou du gouvernement, mais la liberté qui est devenue maintenant un élément indispensable à la gouvernementalité elle-même. On ne peut bien gouverner maintenant qu’à la condition effectivement que la liberté, ou un certain nombre de formes de liberté, soient respectées. Ne pas respecter la liberté, c’est non seulement exercer des abus de droit par rapport à la loi, mais c’est surtout ne pas savoir gouverner comme il faut. L’intégration des libertés et des limites propres à ces libertés à l’intérieur du champ de la pratique gouvernementale, c’est devenu maintenant un impératif. Et vous voyez maintenant comment se disloque cette grande police sur-réglementaire dont je vous avais parlé, cette réglementation générale du territoire et des sujets, qui caractérisait encore la police du XVIIème siècle, eh bien tout ceci doit évidemment être remis en question, et on va avoir maintenant un système en quelque sorte double. D’une part on va avoir toute une série de mécanismes, qui relèvent de l’économie, qui relèvent de la gestion de la population, et qui vont avoir justement pour fonction de faire croître les forces de l’Etat ; et puis, de l’autre côté, un appareil ou un certain nombre d’instruments qui vont assurer que… le désordre, les irrégularités, les illégalismes, les délinquances, etc., seront empêchées ou réprimées. C’est-à-dire que ce qui était l’enjeu de la police au sens classique – dans le sens du XVIIème et XVIIIème siècles — : faire croître les forces de l’Etat en respectant l’ordre général – ce projet unitaire va se disloquer. Ou plutôt, ce projet unitaire va prendre corps maintenant dans des institutions ou dans des mécanismes différents. D’un côté, on aura des grands mécanismes d’incitation – régulation des phénomènes – ça sera l’économie, ça sera la gestion de la population, etc. Et puis alors, vous aurez avec des fonctions simplement négatives, l’institution de la police au sens moderne du terme qui sera simplement l’instrument par lequel on empêchera que se produisent un certain nombre de désordres. Croissance dans l’ordre, et toutes les fonctions positives vont être assurées par toute une série d’institutions, d’appareils, de mécanismes, etc. Et puis, l’élimination du désordre, ça sera ça, la fonction de la police. Et du coup, la notion de police bascule entièrement, se marginalise, et prend le sens purement négatif que nous lui connaissons.

D’un mot, si vous voulez, la nouvelle gouvernementalité qui au XVIIème siècle, avait cru pouvoir s’investir toute entière dans un projet exhaustif et unitaire de police, eh bien cette nouvelle gouvernementalité se trouve maintenant dans une situation telle que, d’une part, elle aura affaire, elle devra se référer à un domaine de naturalité qui est l’économie ; elle devra gérer des populations ; elle aura aussi à organiser un système juridique de respect des libertés ; elle aura enfin à se donner un instrument d’intervention direct mais négatif qui va être la police. Bon. Pratique économique. Gestion de la population. Un droit public articulé sur le respect de la liberté et des libertés. Une police à fonction régressive. Vous voyez que l’ancien projet de police tel qu’il était apparu en corrélation avec la raison d’Etat, eh bien, cet ancien projet de police se disloque, ou plutôt se décompose entre quatre éléments, donc — pratique économique, gestion de la population, droit et respect des libertés, police – quatre éléments qui viennent s’ajouter au grand dispositif diplomatico-militaire qui lui, n’a guère été modifié au XVIIIème siècle. Et nous avons donc l’économie ; la gestion de la population ; le droit avec l’appareil judiciaire, respect des libertés ; un appareil policier ; un appareil diplomatique ; un appareil militaire : vous voyez que l’on peut faire parfaitement faire la généalogie de l’Etat moderne et de ses appareils, non pas précisément à partir, d’une, comme ils disent, ontologie circulaire de l’Etat s’affirmant lui-même et croissant comme un grand monstre ou une machine dogmatique, on peut faire la généalogie de l’Etat moderne, et de ses différents appareils, à partir d’une histoire de la raison gouvernementale. Société, économie, population, sécurité, liberté : ce sont ça les éléments de la nouvelle gouvernementalité — et de la gouvernementalité dont nous connaissons je pense, encore maintenant les formes soumises à des modifications contemporaines.

(…) Je voudrais encore ajouter ceci. Vous vous souvenez comment à propos de la pastorale, au Moyen-Age, j’avais essayé de vous montrer comment cette pastorale et ce gouvernement des hommes — qui s’était mis en place, développé avec l’intensité que vous savez à ce moment-là – avait suscité, comme projet de conduire les hommes, un certain nombre de contre-conduites. Ou plutôt, comment, corrélativement s’étaient développés, et l’art, le projet, les institutions destinées à conduire les hommes, et puis les contre-conduites qui s’y étaient opposées – c’étaient toutes ces espèces de mouvements, de résistances ou de transformations de la conduite pastorale que j’avais énumérées. Eh bien, je crois qu’on pourrait dire au fond, que c’est un peu la même chose, quant à suivre l’analyse, quant à la gouvernementalité sous sa forme moderne. Et au fond, je me demande si on ne pourrait pas établir un certain nombre – je ne dis pas exactement d’analogies mais en quelque sorte de correspondances. J’avais essayé de vous montrer comment entre l’art pastoral de conduire les hommes et les contre-conduites qui lui étaient absolument contemporaines, vous aviez toute une série d’échanges, d’appuis réciproques, et c’étaient au fond, un peu des mêmes choses qu’il était question. Eh bien, je me demande si on ne pourrait pas faire l’analyse de ce qu’on pourrait appeler les contre-conduites dans le système moderne de la gouvernementalité de la façon suivante. En disant qu’au fond, les contre-conduites que l’on voit se développer en corrélation avec la gouvernementalité moderne prennent elles-aussi appui, ont si vous voulez les mêmes éléments que cette gouvernementalité. Et qu’en gros, on a vu se développer, à partir du milieu du XVIIIème siècle, toute une série de contre-conduites qui ont essentiellement pour objectif et pour instrument – pour objectif plus précisément de refuser la raison d’Etat et les exigences fondamentales de cette raison d’Etat. Et qui vont prendre appui sur quoi ? Eh bien, elles vont prendre appui sur cela-même que cette raison d’Etat, à travers les transformations que je vous avais indiquées, cela-même que la raison d’Etat avait fini par faire apparaître. C’est-à-dire justement, ces éléments que sont la société, opposée à l’Etat ; la vérité économique, par rapport à l’erreur, à l’incompréhension, à l’aveuglement, etc. ; l’intérêt de tous, par opposition à l’intérêt particulier, la valeur absolue de la population comme réalité naturelle évidente ; la sécurité, par rapport à l’insécurité et au danger ; la liberté par rapport à la réglementation, etc. Disons d’une façon plus schématique et pour résumer tout ceci (…) au fond, la raison d’Etat (…) avait posé comme première loi, loi d’airain à la fois de la gouvernementalité moderne et de la science historique, que, désormais, l’homme a à vivre dans un temps indéfini, de gouvernement il y en aura toujours, l’Etat sera toujours là et n’espérez pas un point d’arrêt. La nouvelle historicité de la raison d’Etat excluait, eh bien, l’empire des derniers jours, en excluait le royaume de l’eschatologie. Eh bien, contre ce thème, qui reste, qui a été formulé à la fin du XVIème siècle et qui va rester, qui reste encore maintenant, eh bien on va voir se développer des contre-conduites qui auront précisément pour principe d’affirmer que le temps viendra où le temps sera fini. Qui ont pour principe de poser la possibilité d’une eschatologie, d’un temps ultime, d’un suspens ou d’un achèvement du temps historique, et du temps politique. Le moment si vous voulez où la gouvernementalité indéfinie de l’Etat sera arrêtée et stoppée par quoi ? Eh bien par l’émergence de quelque chose qui sera la société elle-même. Le jour où la société civile aura pu s’affranchir des contraintes et des tutelles de l’Etat, lorsque le pouvoir d’Etat aura pu enfin être résorbé dans cette société civile – cette société civile dont j’essayais de vous montrer comment elle naissait dans la forme même et dans l’analyse même de la raison gouvernementale – eh bien lorsque cette société civile aura pu effectivement résorber l’Etat, du coup le temps, sinon de l’histoire, du moins de la politique, le temps de l’Etat sera terminé. Eschatologie de révolutionnaires qui n’a pas cessé de hanter le XIXème siècle et le XXème siècle. Première forme de contre-conduite. L’affirmation d’une eschatologie où la société civile l’emportera sur l’Etat.

Deuxièmement, j’avais essayé de vous montrer comment la raison d’Etat avait posé comme principe fondamental l’obéissance des individus et le fait que désormais les liens de sujétion des individus ne devaient plus se faire dans la forme féodale des allégeances, etc., mais devaient se faire dans la forme d’une obéissance totale et exhaustive dans leur conduite à tout ce qui peut être les impératifs de l’Etat. Eh bien maintenant, on va voir se développer des contre-conduites, des revendications dans la forme de la contre-conduite, des revendications qui auront pour sens celui-ci : il doit y a avoir un moment où la population, rompant avec tous les liens de l’obéissance, aura effectivement le droit, le droit en termes non pas juridiques mais en termes de droit essentiels et fondamentaux, de rompre tous les liens d’obéissance qu’elle peut avoir avec l’Etat et avec ceux qui le représentent et, se dressant contre lui, dire désormais c’est ma loi, c’est la loi de mes exigences à moi, c’est la loi de ma nature même de population, c’est la loi des besoins fondamentaux qui doit s’opposer à, qui doit se substituer à ces règles de l’obéissance. Eschatologie par conséquent qui va prendre la forme du droit absolu à la révolte, à la sédition, à la rupture de tous les liens d’obéissance, le droit à la révolution elle-même. Deuxième grande forme de contre-conduite.

Et enfin, à propos de la raison d’Etat, j’avais essayé de vous montrer comment celle-ci impliquait que ce soit l’Etat, ou ceux qui le représentent, qui soient détenteurs d’une certaine vérité sur les hommes, sur la population, sur ce qui se passe à l’intérieur du territoire et dans la masse générale constituée par les individus. L’Etat comme détenteur d’une vérité, eh bien à ce thème les contre-conduites vont opposer celui-ci : la Nation elle-même, dans sa totalité, doit être capable à un moment donné de détenir exactement, en chacun de ses points comme dans sa masse, la vérité sur ce qu’elle est, ce qu’elle veut, et ce qu’elle doit faire. L’idée d’une Nation titulaire de son propre savoir, l’idée encore d’une société qui serait transparente à elle-même et qui détiendrait sa propre vérité – quitte, d’ailleurs, à ce que ce soit un élément de cette population, ou encore une organisation, un parti – mais représentatif de la population toute entière – qui formule cette vérité, de toute façon, la vérité de la société, la vérité de l’Etat, la raison d’Etat, ce n’est plus à l’Etat lui-même de le détenir, c’est à la population, c’est à la Nation toute entière d’en être la titulaire. Là encore, troisième grande forme, je crois, d’eschatologie – enfin troisième grande forme de contre-conduite qui vous le voyez, s’oppose terme à terme à ce qui caractérise la raison d’Etat telle qu’elle est apparue au XVIème siècle, mais qui prend appui sur ces différentes notions, sur ces différents éléments qui sont apparus dans la transformation même de la raison d’Etat. Que l’on oppose la société civile à l’Etat, que l’on oppose la population à l’Etat, que l’on oppose la Nation à l’Etat ; de toute façon, ce sont bien ces éléments qui ont été mis en jeu à l’intérieur de cette genèse de l’Etat et de l’Etat moderne. C’est donc ces éléments qui vont se jouer, qui vont servir d’enjeu à l’Etat – et à ce qui s’oppose à lui. Et dans cette mesure-là, l’histoire de la raison d’Etat, l’histoire de la ratio gouvernementale, l’histoire de la raison gouvernementale, et l’histoire des contre-conduites qui se sont opposées à elle ne sont au fond, ne peuvent être dissociées l’une de l’autre.

Voilà au fond ce que je voulais vous dire (…) rien d’autre qu’une petite expérience de méthode pour vous montrer que, à partir de l’analyse relativement locale, relativement microscopique, de ces formes de pouvoir qui sont caractérisées par le pastorat, à partir de là, il était tout à fait possible, je pense sans paradoxe ni contradiction, de rejoindre les problèmes généraux qui sont ceux de l’Etat – à condition justement que l’on extrapole pas, que l’on ne fasse pas de l’Etat une réalité transcendante dont l’histoire pourrait être faite à partir d’elle-même. L’histoire de l’Etat doit pouvoir se faire à partir de la pratique même des hommes, à partir de ce qu’ils font et de la manière dont ils pensent. L’Etat comme manière de faire, l’Etat comme manière de penser. Je crois que ce n’est certainement pas la seule possibilité d’analyse que l’on a quand on veut faire l’histoire de l’Etat ; mais c’est une possibilité qui est je crois suffisamment féconde. Sa fécondité est liée, en tout cas dans mon esprit, au fait que l’on voit qu’il n’y a pas entre le niveau du micro-pouvoir et le niveau du macro-pouvoir, quelque chose comme une coupure ; que quand on parle de l’un, on exclut de parler des autres. En fait, une analyse en termes de micro-pouvoir rejoint sans aucune difficulté l’analyse des problèmes comme ceux du gouvernement et de l’Etat.

Foucault, 3, la police (1/2)

‘Du XVIIème à la fin du XVIIIème siècle le mot ‘police’ a un sens tout à fait différent de celui que nous entendons maintenant. (…) A propos de cette ‘police’ je voudrais faire trois ensembles de remarques.

Premièrement, donc, sur le sens du mot. Disons que du XVème au XVIème siècle, vous trouvez déjà fréquemment ce mot de police, qui désigne à ce moment-là un certain nombre de choses. D’abord, on appelle police tout simplement une forme de communauté, ou d’association qui serait en somme régie par une autorité publique, une sorte de société humaine, dès lors que quelque chose comme un pouvoir politique, comme une autorité publique s’exerce sur elle. Vous trouvez très fréquemment des séries d’expression, des énumérations comme celles-ci : ‘ les états, les principautés, les villes, les polices.’ Ou encore, vous trouvez souvent associés les deux mots que sont les républiques et les polices. On ne dira pas qu’une famille est une police, on ne dira pas qu’un couvent est une police, parce qu’il y manque précisément le caractère de l’autorité publique qui s’exercerait sur eux, mais ce sont tout de même une sorte de société relativement mal définie, enfin, c’est une chose publique. Cet usage du mot police en ce sens va durer pratiquement jusqu’au début du XVIIème siècle. Deuxièmement, on appelle également police, toujours au XVème ou au XVIème siècle, eh bien, l’ensemble des actes qui vont, précisément, régir ces communautés sous autorité publique. C’est ainsi que vous trouverez l’expression presque traditionnelle de ‘police et régiment’ – régiment employé au sens de manière de régir, manière de gouverner, et qui est associé à ‘police’. Enfin, vous avez le troisième sens du mot police qui est tout simplement le résultat. Le résultat, positif et valorisé, d’un bon gouvernement.

Bon, voilà, si vous voulez, les trois significations traditionnelles que l’on rencontre jusqu’au XVIème siècle. A partir du XVIIème, il me semble que le mot de police va prendre une signification qui est assez profondément différente. Je crois qu’on peut en somme la résumer de la manière suivante : à partir du XVIIème siècle, on va commencer à appeler ‘police’ l’ensemble des moyens par lesquels on peut faire croître les forces de l’Etat tout en maintenant le bon ordre de cet Etat. Autrement dit, la police cela va être le calcul, et la technique qui vont permettre d’établir une relation mobile, mais malgré tout stable et contrôlable, entre l’ordre intérieur de l’Etat et la croissance de ses forces. Il y a un mot, d’ailleurs, qui recouvre à peu près cet objet, ce domaine, qui désigne bien cette relation entre la croissance des forces de l’Etat et le bon ordre, ce mot assez étrange, on le rencontre plusieurs fois pour caractériser l’objet même de la police. Ce mot, vous le trouvez au début du XVIIème siècle dans un texte (…) de Turquet de Mayerne qui porte le nom très curieux de ‘La Monarchie Aristo-Démocratique’, texte de 1611 – vous le trouvez cent cinquante ans plus tard dans un texte allemand de Hohenthal de 1776. Et ce mot, c’est tout simplement le mot de ‘splendeur’. La police, c’est ce qui doit assurer la splendeur de l’Etat. Turquet de Mayerne en 1611 dit ‘tout ce qui peut donner ornement, forme et splendeur à la cité’ : c’est cela dont doit s’occuper la police. Et Hohenthal en 1776, dit (…) : ‘j’accepte la définition de ceux qui appellent police l’ensemble des moyens qui servent à la splendeur de l’Etat tout entier et au bonheur de tous les citoyens.’ La splendeur, qu’est-ce que c’est ? Eh bien, c’est à la fois la beauté visible de l’ordre, et l’éclat d’une force qui se manifeste et qui rayonne. La police, c’est donc bien, en effet, l’art de la splendeur de l’Etat en tant qu’ordre visible – et force éclatante. D’une façon plus analytique, si vous voulez, c’est bien ce type de définition de la police que vous trouvez chez celui qui a été finalement le plus grand théoricien de la police, un Allemand nommé Von Justi, et qui donnait dans les ‘Eléments Généraux de Police’, au milieu du XVIIIème siècle, cette définition de la police : ‘l’ensemble des lois et des règlements qui concernent l’intérieur d’un Etat, et qui s’attachent à affermir et à augmenter la puissance de cet Etat, qui s’attache à faire un bon emploi de ses forces’. Le bon emploi des forces, c’est cela l’objet de la police.

(…)

Alors maintenant, une question. De quoi réellement s’occupe la police, s’il est vrai que son objectif général est donc la croissance des formes de l’Etat dans des conditions telles que l’ordre même de cet Etat n’en soit, non seulement pas compromis, mais renforcé ? De quoi réellement s’occupe-t-elle ? Alors je vais prendre un texte, dont je vous ai déjà parlé, et qui est très précoce puisqu’il date du tout début du XVIIème siècle, et qui est une sorte d’Utopie, justement, de ce que les Allemands auraient immédiatement appelé ‘PolizeiStaat’, un Etat de police, et pour lequel les Français n’avaient pas ce mot. Cette Utopie d’un Etat de police, de 1611, a été rédigée par Turquet de Mayerne, donc, dans le texte qui s’appelle ‘La monarchie aristo-démocratique’. Dans ce texte, Turquet de Mayerne commence par définir (…) la police comme tout ce qui doit donner ‘ornement, forme et splendeur’ à la cité. C’est l’ordre de tout ce qu’on pourrait voir dans la cité. Par conséquent, la police c’est bien, pris à ce niveau-là, l’art de gouverner tout entier. L’art de gouverner et exercer la police, pour Turquet de Mayerne, c’est la même chose. Bon, mais si l’on veut maintenant savoir comment exercer la police, il ajoute : ‘il faudrait que dans tout bon gouvernement, il y ait quatre grands offices : le chancelier pour s’occuper de la justice, le connétable pour s’occuper de l’armée et le surintendant pour s’occuper des finances’ – tout ceci étant déjà des institutions existantes – plus un quatrième grand officier qui serait ‘le conservateur et le général réformateur de la police’. Quel serait son rôle, eh bien son rôle serait d’entretenir parmi le peuple, et là je cite : ‘une singulière pratique de modestie, charité, loyauté, industrie et bon ménage.’ Je reviendrai là-dessus plus tard. Ce grand officier — qui est donc au même niveau que le connétable, le chancelier, le surintendant – ce conservateur de la police, qui va-t-il avoir sous ses ordres dans les différentes régions du pays et dans les différentes provinces ? Eh bien, de ce conservateur général de la police relèveront dans chaque province quatre bureaux. Le premier a le nom de bureau de police proprement dite. Qu’a-t-il en charge ? Premièrement, l’instruction des enfants et des jeunes gens. C’est ce bureau de police qui devra veiller à ce que les enfants apprennent les Lettres – et par Lettres, dit Turquet de Mayerne, il s’agit de ‘tout ce qui est nécessaire pour pourvoir à toutes les fonctions du royaume’. Ils devront ensuite apprendre, évidemment, la piété et enfin ils devront apprendre les armes. Ce bureau de police, qui s’occupe de l’instruction donc des enfants et des jeunes gens, devra aussi s’occuper de la profession de chacun. C’est-à-dire qu’une fois la formation terminée, que le jeune homme arrivera à l’âge de vingt-cinq ans, il devra se présenter au bureau de la police. Et là, il devra dire quel type d’occupation il veut avoir dans sa vie – qu’il soit riche, ou non, qu’il veuille s’enrichir ou qu’il veuille simplement ‘se délecter’ – de toute façon, ce qu’il veut faire, il doit le dire. Et il sera inscrit sur un registre avec son choix de profession, son choix de mode de vie – inscrit, une fois pour toute. Et ceux qui par hasard qui ne voudraient pas s’inscrire dans une des rubriques qui sont proposées (…), ceux-là ‘ne devraient pas être tenus au rang de citoyens, mais devraient être considérés comme un rebut du peuple, truand et sans honneur’. Voilà pour le bureau de police. A côté, et toujours donc sous la responsabilité, sous la direction de ce grand officier qui est le réformateur général de la police, on va trouver les autres bureaux. A savoir, le bureau de charité, qui va s’occuper des pauvres, bien sûr des pauvres valides auxquels on donnera un travail – ou que l’on contraindra à prendre un travail –, les pauvres malades ou invalides auxquels on donnera des subventions. Ce bureau de charité s’occupera aussi de la santé publique, en temps d’épidémie et de contagion notamment. Il s’occupera aussi des accidents, ‘des accidents du feu, des inondations, des déluges, et de tout ce qui peut être cause d’appauvrissement qui mette les familles en indigence et misère’. Essayer d’empêcher ces accidents, essayer de les réparer et aider ceux qui en sont les victimes. Enfin, toujours fonction de ce bureau de charité, eh bien, prêter de l’argent. Prêter de l’argent aux menus artisans et aux laboureurs qui se trouveraient en avoir besoin pour l’exercice de leur métier, et de façon à pouvoir les mettre ‘à l’abri des rapines des usuriers’. Un troisième bureau va s’occuper des marchands et qui – là je passe très vite – va réguler les problèmes de marché, les problèmes de mode de fabrication, qui devra favoriser le commerce dans toute la province. Et enfin, quatrième bureau, le bureau des Domaines qui lui s’occupera des biens immobiliers : éviter, par exemple, que les droits seigneuriaux n’écrasent trop le peuple, veiller à l’achat, à la manière dont on achète et on vend les bien-fonds, veiller aux prix de ces ventes, tenir registre des héritages, veiller enfin aux domaines du Roi et aux chemins, aux rivières, aux édifices publics, aux forêts.

Bon. Eh bien, si l’on regarde le projet de Turquet de Mayerne, que voit-on ? On voit d’abord ceci. C’est donc que la police, qui, à un certain niveau, s’identifie au gouvernement tout entier, apparaît — c’est là son second niveau, sa première précision par rapport à sa fonction générale – comme une fonction d’Etat en face des trois autres, celles de l’armée, de la justice et de la finance qui elles, étaient des institutions traditionnelles. Institutions traditionnelles en face desquelles il faut en ajouter une quatrième, qui va être la modernité administrative par excellence, à savoir la police. Deuxièmement, ce qu’il faut remarquer c’est que quand Turquet de Mayerne définit le rôle du réformateur général, qu’est-ce qu’il dit ? Il dit que ce réformateur doit veiller à la loyauté, à la modestie des citoyens dont il a une fonction morale, mais il doit également s’occuper de la richesse et du ménage, c’est-à-dire de la manière dont les gens se conduisent quant à leurs richesses, quant à leur manière de travailler, de consommer, etc. C’est donc, si vous voulez, un mélange de moralité et de travail. Ce qui me paraît surtout essentiel et caractéristique, c’est que ce qui constitue le cœur même de la police, ces bureaux de police proprement dits, dont je vous ai parlé, ces bureaux de police, quand on regarde de quoi ils s’occupent, à quoi ils doivent faire attention, eh bien on s’aperçoit que c’est l’éducation d’une part, et la profession d’autre part, la professionnalisation des individus. L’éducation qui doit les former de manière à ce qu’ils puissent avoir une profession, et puis ensuite quelle est la profession, ou en tout cas quel est le type d’activité auquel ils se consacrent, auquel ils s’engagent à se consacrer. Donc, on a là tout en ensemble de contrôles, de décisions, de contraintes qui portent sur les hommes eux-mêmes – non pas en tant qu’ils ont un statut, non pas en tant qu’ilssont quelque chose dans l’ordre, la hiérarchie et la structure sociale, mais en tant qu’ils font quelque chose. En tant qu’ils sont capables de le faire, et tant qu’ils s’engagent à le faire tout au long de leur vie. Turquet de Mayerne le fait d’ailleurs remarquer lui-même : ce qui est important pour la police, ce n’est pas la distinction entre nobles et roturiers, ce n’est donc pas la différence de statut, c’est la différence des occupations. Et je voudrais vous citer ce texte remarquable, qui se trouve au début du livre de Turquet de Mayerne, il dit, à propos des magistrats de police : ‘J’ai proposé aux magistrats qui en seront recteurs – il s’agit donc de la police – l’Homme pour vrai sujet, auquel la vertu et le vice s’impriment, afin que, comme par degrés, il soit conduit dès son enfance jusqu’à sa perfection, et afin que, l’ayant amené à une certaine perfection, il soit retenu, lui et ses actions, au terme de la vraie vertu politique et sociale, à quelque chose qu’il s’adonne.’ Avoir l’homme pour vrai sujet. Et l’homme pour vrai sujet, à quelque chose qu’il s’adonne, et en tant précisément qu’il a une activité, et que cette activité doit caractériser sa perfection – et permettre par conséquent la perfection de l’Etat : c’est ça, je crois, qui est un des éléments fondamentaux et des plus caractéristiques ce qu’on entend, désormais, par la police. C’est cela qui est visé par la police : l’activité de l’homme, et l’activité de l’homme en tant qu’elle a un rapport à l’Etat.

Disons que dans la conception traditionnelle, ce qui intéressait le souverain, ce qui intéressait le prince ou la République, c’était ce que les hommes étaient, étaient par leur statut ou étaient encore par leurs vertus, par leurs qualités intrinsèques. Il était important que les hommes soient vertueux. Il était important qu’ils soient obéissants. Il était important qu’ils ne soient pas paresseux, mais qu’ils soient travailleurs. La bonne qualité de l’Etat dépendait de la bonne qualité des éléments de l’Etat. C’était un rapport d’être, c’était un rapport de qualité d’être, c’était un rapport de vertu. Dans cette nouvelle conception, ce qui va intéresser l’Etat, ce n’est pas ce que sont les hommes, ce ne sont même pas leurs litiges comme dans un Etat de justice, ce n’est même pas leur argent, ce qui est la caractéristique d’un Etat de fiscalité, non. Ce qui caractérise un Etat de police, ce qui l’intéresse, c’est ce que font les hommes. C’est leur activité, c’est leur occupation. L’objectif de la police c’est donc le contrôle et la prise en charge de l’activité des hommes, en tant que cette activité peut constituer un élément différentiel dans le développement des forces de l’Etat.

Bon, je crois qu’on est là, si vous voulez, au cœur même de ce qui va constituer l’organisation de ce que les Allemands appellent ‘l’Etat de police’ et que les Français, sans l’appeler comme tel, ont de fait mis en place. A travers le projet de Turquet de Mayerne, on voit, au fond, à quoi s’accroche ce projet de ‘grande police’ : c’est l’activité de l’homme comme élément constitutif de la force de l’Etat. Concrètement, la police devra être quoi ? Eh bien elle devra être, elle devra se donner comme instrument tout ce qui est nécessaire et suffisant pour que cette activité de l’homme s’intègre effectivement à l’Etat, à ses forces, au développement des forces de l’Etat ; et elle devra faire en sorte que l’Etat puisse, en retour, stimuler, déterminer, orienter cette activité d’une manière qui soit effectivement utile à l’Etat. D’un mot, il s’agit de la création de l’utilité étatique à partir de, et à travers l’activité des hommes. Création de l’utilité publique à partir de l’occupation, de l’activité — à partir du faire.

Eh bien, à partir de là, et en ressaisissant là le cœur de cette idée si moderne de la police, je crois que l’on peut facilement déduire les objets dont la police prétend désormais s’occuper. Premièrement, la police va aura à s’occuper, premier souci, eh bien du nombre des hommes. Car c’est très important, aussi bien quant à l’activité des hommes qu’à leur intégration dans une utilité étatique, de savoir combien il y en a – et de faire en sorte qu’il y en ait le plus possible. La force d’un Etat dépend du nombre de ses habitants, c’est une thèse que l’on voit formulée, déjà, tôt dans le Moyen-Age, répétée à travers le XVIème siècle mais qui au XVIIème siècle va prendre un sens précis, dans la mesure où on posera aussitôt le problème de savoir combien d’hommes il faut effectivement, et quel rapport il doit y avoir entre le nombre d’hommes, et l’étendue du territoire, les richesses, etc., pour que la force de l’Etat puisse croître au mieux et de la façon la plus sûre. La thèse, l’affirmation que la force d’un Etat dépend du nombre de ses habitants, vous la trouvez répétée obstinément à travers tout le XVIIème siècle et le début du XVIIIème siècle encore, avant la grande critique et la grande problématisation que feront les physiocrates – mais je prends un texte de la fin du XVIIème et du tout début du XVIIIème, un texte de l’abbé Fleury, qui disait dans les notes des leçons qu’il donnait au Dauphin : ‘On ne peut rendre justice, faire guerre, lever finances, etc., sans qu’il y ait abondance d’hommes vivants, sains et paisibles. Plus il y en a, plus le reste est facile, plus l’Etat et le Prince sont puissants.’ Mais encore faut-il aussitôt dire que ce n’est pas le chiffre absolu de la population qui est ici important, mais son rapport avec l’ensemble des forces, étendue du territoire, ressources, ressources naturelles, richesses, activités commerciales, etc., et c’est toujours Fleury qui dit dans ses notes de cours : ‘Etendue de terre ne fait rien à la grandeur de l’Etat, mais fertilité et nombre d’hommes. Hollande, Moscovie, Turquie, quelle différence ? Etendue déserte nuit au commerce et au gouvernement. Plutôt cinq cent mille hommes en peu d’espace qu’un million dispersé en terre d’Israël.’ De là, si vous voulez, le premier objet de la police, comme le nombre d’hommes, le développement quantitatif de la population par rapport aux ressources et possibilités du territoire qu’occupe cette population. C’est ce que Hohenthal appellera, dans son traité de police, la ‘copia civium’, l’abondance des citoyens.

Premièrement, donc, nombre des citoyens, c’est ça le premier objet de la police. Deuxième objet de la police, les nécessités de la vie. Car il ne suffit pas qu’il y ait des hommes, faut-il encore qu’ils puissent vivre. Et par conséquent, la police va s’occuper des nécessités immédiates, au premier chef bien sûr, les vivres, les objets dits de première nécessité, là encore Fleury dira : ‘Prince est père. Nourrir ses enfants, chercher les moyens de procurer au peuple nourriture, vêtements, logement, chauffage, on ne peut trop multiplier les denrées utiles de la vie.’ Cet objectif de la police, veiller à ce que les gens puissent effectivement soutenir la vie que la naissance leur a donnée, implique évidemment une politique agricole, multiplier le peuple de la campagne par la diminution des tailles, des charges, de la milice, cultiver les terres qui ne e sont pas encore – tout ceci est dans Fleury – cela implique également un contrôle de la commercialisation des denrées, de leur circulation, des provisions qui sont faites pour les moments de disette, etc., bref, toute cette police des grains dont je vous ai parlé au début et qui constitue d’après d’Argenson ‘la police la plus précieuse et la plus importante pour l’ordre public’, ce qui implique également que non seulement la commercialisation de ces vivres et denrées sera surveillée, mais également leur qualité au moment de leur mise en vente, le fait qu’ils ne soient pas gâtés, etc.

Et par là on touche à un troisième objectif de la police, après le nombre des gens, après les nécessités de la vie, on touche au problème de la santé. La santé, pour que les hommes, nombreux et qui subsistent grâce aux vivres et aux éléments de première nécessité qu’on leur fournit, pour que ces individus puissent de plus travailler, s’activer, etc. Et par conséquent pour la police la santé ne sera pas simplement un problème dans les cas d’épidémie, lorsque la peste se déclare, ou lorsqu’il s’agit simplement d’écarter des contagions de lépreux, mais désormais la santé, la santé quotidienne de tout le monde va devenir un objet permanent de souci et d’intervention pour la police. Il va donc falloir veiller à tout ce qui peut entretenir les maladies en général. Cela va être, dans les villes surtout, l’air, l’aération, la ventilation – tout ceci étant lié bien entendu à la théorie des miasmes –, et on va avoir toute une politique d’un nouvel équipement, d’un nouvel espace urbain qui sera ordonné, qui sera subordonné à des principes et des soucis de santé : largeur des rues, dispersion des éléments qui peuvent produire des miasmes et empoisonner l’atmosphère, les boucheries, les abattoirs, les cimetières, etc., donc toute politique de l’espace urbain, liée à ce problème de santé.

Quatrième objet de la police, après la santé, eh bien cela va être précisément : quand on a des hommes nombreux, qui peuvent subsister, et qui sont en bonne santé, veiller à leur activité. A leur activité, entendu d’abord le fait qu’ils ne soient pas oisifs. Mettre au travail tous ceux qui peuvent travailler, c’est la politique à l’égard des pauvres valides. Ne subvenir qu’aux besoins des pauvres invalides – et ce sera aussi, beaucoup plus important, veiller aux différents types d’activités dont les hommes sont susceptibles. Veiller à ce que les différents métiers dont on a besoin, dont l’Etat a besoin, soient effectivement pratiqués. Veiller à ce que les produits soient fabriqués selon un modèle qui soit tel que le pays puisse en bénéficier, etc. Toute cette réglementation des métiers qui est un autre des objets de la police.

Enfin, dernier objet de la police, la circulation. La circulation de ces marchandises, de ces produits qui sont issus de l’activité des hommes. Et cette circulation, il faut l’entendre d’abord au sens des instruments matériels qu’il faut bien lui donner. Donc, la police s’occupera des routes, de leur état, de leur développement, de la navigabilité des fleuves, des canaux, etc. Dans son ‘Traité de Droit Public’, Domat consacre un chapitre qui s’appelle ‘De la police’ et dont le titre complet est ‘De la police pour l’usage des mers, des fleuves, des rivières, des ponts, des rues, des places publiques, des grands chemins et autres lieux publics’. L’espace de la circulation est donc un objet privilégié pour la police. Mais par circulation il faut entendre non seulement ce réseau matériel qui permet la circulation des marchandises et éventuellement des hommes, mais aussi la circulation elle-même, c’est-à-dire l’ensemble des règlements, contraintes, limites, ou au contraire facilitations et encouragements qui vont permettre de faire circuler les hommes et les choses dans le royaume, ou éventuellement hors des frontières. Alors, tous ces règlements typiquement de police, dont les uns vont réprimer le vagabondage, les autres vont faciliter la circulation des marchandises dans telle ou telle direction, d’autres qui vont empêcher que les ouvriers qualifiés ne puissent se déplacer par rapport à leur lieu de travail, ou surtout ne puissent quitter le royaume, etc. C’est tout ce champ de la circulation qui va devenir, après la santé, après les vivres, après les objets de première nécessité, après la population elle-même, eh bien l’objet même de la police.

D’une façon générale, au fond, ce que la police va avoir à régir, ce qui va constituer son objet fondamental, eh bien cela va être toutes les formes de coexistence des hommes les uns à l’égard des autres. C’est le fait qu’ils vivent ensemble, qu’ils se reproduisent, qu’ils ont besoin, chacun pour sa part, d’une certaine quantité de nourriture, d’air, etc., pour respirer, vivre, etc., c’est le fait qu’ils travaillent, qu’ils travaillent les uns à côté des autres à des métiers différents ou semblables, etc., c’est le fait aussi qu’ils sont dans un espace de circulation, c’est toute cette une espèce de -– pour employer un mot qui est anachronique par rapport aux spéculations de l’époque – toute cette espèce de socialité que la police doit prendre en charge. Ce que la police – et cela les théoriciens du XVIIIème siècle le diront – ce dont la police s’occupe au fond, c’est la société. Mais déjà, Turquet de Mayerne dit que la vocation des hommes c’était de s’associer les uns avec les autres, de ‘s’entre-chercher’ les uns avec les autres. Et c’est cette communication, l’acheminement et l’entretènement de cette communication qui est proprement l’objet de la police. La coexistence et la communication des hommes les uns avec les hommes, c’est finalement ça le domaine que doit couvrir cette ‘Polizeiwissenschaft’ et cette institution de la police dont parlent les gens du XVIIème et du XVIIIème siècle. Ce qu’embrasse ainsi la police, c’est au fond un immense domaine dont on pourrait dire qu’il va, eh bien, du vivre au plus-que-vivre. Je veux dire par là que : la police doit s’assurer que les hommes vivent, et en grand nombre ; la police doit s’assurer qu’ils ont de quoi vivre et que par conséquent ils ont de quoi ne pas trop mourir, ou en trop grand nombre. Mais elle doit aussi s’assurer, en même temps, que ce qui dans leur activité, peut aller au-delà de cette pure et simple subsistance, eh bien que tout cela va bien être, en effet, produit, distribué, réparti, mis en circulation d’une manière telle que l’Etat puisse en tirer, effectivement, sa force. Disons d’un mot que dans un système économique, social, on pourrait même dire, dans ce système anthropologique nouveau qui se met en place à la fin du XVIème et au début du XVIIème siècle, qui n’est plus commandé par le problème immédiat du ‘ne pas mourir et survivre ‘, mais qui va être commandé maintenant par le problème ‘vivre et faire un peu mieux que vivre ‘, eh bien, c’est là que la police s’insère, dans la mesure où elle est l’ensemble des techniques qui assurent que vivre, faire un peu mieux que vivre, coexister, communiquer, tout ceci sera effectivement convertissable en force d’Etat.

La police, c’est l’ensemble des interventions et des moyens qui assurent que vivre, mieux que vivre, coexister sera effectivement utile à la constitution, à la majoration des forces de l’état. On a donc, si vous voulez, avec la police, un cercle, qui partant de l’Etat comme pouvoir d’intervention rationnel et calculé sur les individus, va faire retour à l’Etat, retour à l’Etat comme ensemble de forces croissantes ou à faire croître, mais qui va passer par quoi ? Eh bien par la vie des individus, qui va maintenant comme simple vie être précieuse à l’Etat – au fond, ceci, c’était déjà acquis, on savait bien qu’un roi, un souverain était d’autant plus puissant qu’il avait beaucoup de sujets. Cela va passer par la vie des individus, mais cela va passer aussi par leur mieux que vivre, par leur plus que vivre, c’est-à-dire par ce qu’on appelle à l’époque la commodité des hommes, leur agrément, ou encore leur félicité. C’est-à-dire que ce cercle, avec tout ce qu’il implique, fait que la police doit arriver à articuler l’une sur l’autre la force de l’Etat et la félicité des individus. Félicité en tant que mieux que vivre des individus, c’est cela qui doit être en quelque sorte prélevé et constitué en utilité étatique. Faire du bonheur des hommes l’utilité de l’Etat, faire du bonheur des hommes la force même de l’Etat.

Et c’est pourquoi vous trouvez dans toutes ces définitions de la police auxquelles je faisais allusion, un élément que j’avais avec soin mis de côté et qui est le bonheur des hommes. Vous trouvez par exemple chez De la Mare cette affirmation que ‘l’unique objet de la police consiste à conduire l’homme à la plus parfaite félicité dont il puisse jouir en cette vie.’ Ou encore, Hohental (…) dit que la police, c’est ‘l’ensemble des moyens qui assurent — rei publique splendorem– la splendeur de la République – et externam singulorum civilium felicitatem –et la félicité externe de chacun des individus’. Splendeur de la République et félicité de chacun, je reprends la définition fondamentale de Von Justi qui, encore une fois, est la plus claire et la plus articulée, la plus analytique. Von Justi dit ceci : ‘La police, c’est l’ensemble des lois et des règlements qui concernent l’intérieur d’un Etat, qui tendent à affermir et à augmenter sa puissance, à faire un bon emploi de ces forces, (…) et enfin à procurer le bonheur des sujets.’ Affermir et à augmenter la puissance de l’Etat, faire un bon emploi des forces de l’Etat, procurer le bonheur des sujets : c’est cette articulation-là qui est spécifique de la police.

Eh bien, il y a un mot, qui mieux encore que celui d’agrément, de commodité, de félicité désigne ce dont la police s’occupe, ce mot, on le trouve rarement avant la fin du XVIIIème siècle, il a pourtant été employé au début du XVIIème, me semble-t-il d’une façon assez unique, sans avoir été réutilisé dans la littérature française, mais vous allez voir quel écho il aura, et en quoi cela va déboucher sur toute une série de problèmes absolument fondamentaux, ce mot est celui-ci, on le trouve dans Montchrestien, ‘L’économie politique’. Eh bien Montchrestien dit ceci : ‘Au fond, la nature ne peut nous donner que l’être, mais le bien-être, nous le tenons de la discipline et des arts. La discipline, qui doit être égale pour tous, important qu’il est au bien de l’Etat que tous y vivent bien et honnêtement, et les arts, qui depuis la Chute sont indispensables’ pour nous donner ‘le nécessaire, l’utile, le bienséant et l’agréable’. Eh bien tout ce qui va de l’être au bien-être, tout ce qui peut produire ce bien-être au-delà de l’être, et de telle sorte que le bien-être des individus soit la force de l’Etat, c’est cela me semble-t-il, qui est l’objectif de la police.