Les mots de Du Bellay

AFFECTION : Disposition, sentiment ; ardeur, passion

ARTIFICE : Art

BALLER : Danser

COMMETTRE : Confier

CONTEMPTIBLE : Méprisable

DÉLIVRE : Libre, dégagé

DISCORS : Désaccord, désordre, chaos

DIVERTIR : Détourner

ÉLECTION : Choix

EMBLER : Ravir avec violence ou par surprise

ÉMENDER : Corriger

ENNUI : Tourment, désespoir

ENVIEUX : Qui reproche

ÉPICERIES : Épices

ÉPOINDRE : Aiguillonner, stimuler

ERREUR : Errance

ESBANOYER : S’esbanoyer, s’ébattre

FREDON : Vocalise, refrain

FUREUR : Enthousiasme poétique

IDOLE : Image, spectre

JOURNEL : Diurne

MARTEL : Tourment

MOLESTIE : Désagrément

MONDAIN : Qui appartient au monde terrestre

NAGER : Naviguer

NAULAGE : Passage à bord d’un bâteau

NOURRITURE : Éducation

NUAUX : Nuées, nuages

ODEUR : Parfum

OMBRE : Apparence

OTIEUX : Oisif, paresseux

PARANGON : Comparaison, modèle

PARAPHRASTE : Auteur d’une paraphrase

POUDRE : Poussière

SENTENCE : Opinion, pensée belle et forte

SOULOIR : Avoir coutume

SUPERBE : Orgueilleux

TEMPÉRIE : Climat tempéré

TORT : Tordu

VÉNUSTÉ : Grâce, charme

VULGAIRE : Langue usuelle (le français)

Aphorismes, K., vers 1917

À la Une

7.

Parmi les moyens de séduction dont dispose le Malin, un des plus efficaces est d’inciter au combat.

Eines der wirksamsten Verführungsmittel des Bösens ist die Aufforderung zu Kampf.

—-

25.

Quelle joie prendre au monde, si ce n’est y trouver refuge?

Wie kann man sich über die Welt freuen, außer wenn man zu ihr flüchtet?

—-

26.

Les cachettes sont innombrables, le salut en est un, mais il y a autant de possibilités de salut que de cachettes.

Le but existe, mais pas le chemin. Ce que nous appelons chemin, c’est notre indécision.

Verstecke sind unzählige, Rettung nur eine, aber Möglichkeiten der Rettung wieder so viele wie Verstecke.

Es gibt ein Ziel, aber keinen Weg; was wir Weg nennen, ist Zögern.

—-

31.

Je n’aspire point à la maîtrise de moi-même car ce serait vouloir exercer une action sur un point aléatoire du rayonnement infini de la vie de mon esprit.

Mais si je suis contraint d’édifier des défenses autour de moi, c’est en restant inactif que je m’en acquitterai au mieux: me contentant d’admirer la monstrueuse complexité des choses, je n’engrangerai alors que le réconfort que cette vue, a contrario, offre.

Nach Selbstbeherrschung strebe ich nicht. Selbstbeherrschung heißt: an einer zufälligen Stelle der unendlichen Ausstrahlungen meiner geistigen Existenz wirken wollen.

Muß ich aber solche Kreise um mich ziehen, dann tue ich es besser untätig im bloßen Anstaunen des ungeheuerlichen Komplexes und nehme nur die Stärkung, die e contrario dieser Anblick gibt, mit nach Hause.

—-

35.

L’Avoir n’existe pas, seul existe l’Être, un Être qui réclame le dernier souffle, l’étouffement.

Es gibt kein Haben, nur ein Sein, nur ein nach letzem Atem, nach Ersticken verlangendes Sein.

—-

44.

Tu t’es harnaché pour ce monde, tu es ridicule.

Lächerlich hast du dich aufgeschirrt vor diese Welt.

—-

47.

On leur donne le choix: devenir des rois ou les messagers des rois. Comme les enfants, ils veulent tous être des messagers: il n’y a donc que cela. Ils parcourent le monde et, en l’absence de rois, ils échangent entre eux des messages qui ont perdu tout sens. Ils aimeraient mettre fin à leur existence pitoyable mais n’osent pas: ils ont prêté serment.

Es wurde ihnen die Wahl gestellt, Könige oder der Könige Kuriere zu werden. Nach Art der Kinder wollten alle Kuriere sein. Deshalb gibt es lauter Kuriere, sie jagen durch die Welt und rufen, da es keine Könige gibt, einander selbst die sinnlos gewordenen Meldungen zu. Gerne würden sie ihrem elenden Leben ein Ende machen, aber sie wagen es nicht wegen des Diensteides.

—-

48.

Croire au progrès ne veut pas dire croire qu’un progrès s’est déjà produit : ce ne serait pas une croyance.

An Fortschritt glauben heißt nicht glauben, daß ein Fortschritt schon geschehen ist. Das wäre kein Glauben.

—-

80.

La vérité est indivisible, donc incapable de se connaître elle-même ; qui veut la connaître ne peut qu’être dans le mensonge.

Wahrheit ist unteilbar, kann sich also selbst nicht erkennen ; wer sie erkennen will, muß Lüge sein.

—-

92.

La première fois que l’on adora les idoles ce fut certainement par peur des choses mais, en même temps, par peur de la nécessité des choses et aussi par peur d’en être responsable. Cette responsabilité semblait si énorme qu’on n’osait même pas l’attribuer à un être unique extérieur à l’humanité car sa médiation n’aurait pas suffi à alléger la responsabilité des hommes. Comme le commerce avec un être unique eût été trop entaché de responsabilité on rendit chaque chose responsable d’elle-même et on alla jusqu’à lui attribuer une certaine responsabilité sur l’homme.

Die erste Götzenanbetung war gewiß Angst vor den Dingen, aber damit zusammenhängend Angst vor der Notwendigkeit der Dinge und damit zusammenhängend Angst vor der Verantwortung für die Dinge. So ungeheuer erschien diese Verantwortung, daß man sie nicht einmal einem einzigen Außermenschlichen aufzuerlegen wagte, denn auch durch Vermittlung eines Wesens wäre die menschliche Verantwortung noch nicht genug erleichtert wor-den, der Verkehr mit nur einem Wesen wäre noch allzusehr von Verantwortung befleckt gewesen, deshalb gab man jedem Ding die Verantwortung für sich selbst, mehr noch, man gab diesen Dingen auch noch eine verhältnismäßige Verantwortung für den Menschen.

—-

96.

Les joies de cette vie ne lui appartiennent pas, elles sont notre peur de nous élever à une vie supérieure ; les tourments de cette vie ne lui appartiennent pas, elles sont notre propre tourment à cause de cette peur.

Die Freuden dieses Lebens sind nicht die seinen, sondern unsere Angst vor dem Aufsteigen in ein höheres Leben; die Qualen dieses Lebens sind nicht die seinen, sondern unsere Selbstqual wegen jener Angst.

—-

109.

(…)

Il n’est pas nécessaire que tu sortes de chez toi, reste à ta table et écoute. Non, n’écoute même pas, contente-toi d’attendre. N’attends même pas, reste tranquille et seul. Le monde s’offrira à toi pour que tu lui ôtes son masque; il ne peut faire autrement et, en extase, il se roulera à tes pieds.

(…)

Es ist nicht notwendig, daß du aus dem Hause gehst. Bleib bei deinem Tisch und horche. Horche nicht einmal, warte nur. Warte nicht einmal, sei völlig still und allein.

Anbieten wird sich dir die Welt zur Entlarvung, sie kann nicht anders, verzückt wird sie sich vor dir winden.

—-

Printemps glacial (III)

“C’était le printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait dans sa victoria, étendait une couverture sur ses jambes, répondait aux amis qui s’en allaient en même temps que lui et lui demandaient de revenir avec eux, qu’il ne pouvait pas, qu’il n’allait pas du même côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux s’étonnaient, et de fait, Swann n’était plus le même. On ne recevait plus jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait plus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les endroits où on en rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il avait l’attitude inverse de celle à quoi, hier encore, on l’eût reconnu et qui avait semblé devoir toujours être la sienne. Tant une passion est en nous comme un caractère momentané et différent qui se substitue à l’autre et abolit les signes jusque-là invariables par lesquels il s’exprimait ! En revanche ce qui était invariable maintenant, c’était que, où que Swann se trouvât, il ne manquât pas d’aller rejoindre Odette. Le trajet qui le séparait d’elle était celui qu’il parcourait inévitablement et comme la pente même, irrésistible et rapide, de sa vie.”

—-

“Les êtres nous sont d’habitude si indifférents que, quand nous avons mis dans l’un d’eux de telles possibilités de souffrance et de joie pour nous, il nous semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce qu’Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir. Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la lune brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi devant sa pensée et, depuis, projetait sur le monde la lumière mystérieuse dans laquelle il le voyait.”

—-

Marcel Proust / A la recherche du temps perdu / Un amour de Swann

—-

https://alarecherchedutempsperdu.org/marcelproust/057

Kafka, le château, 2

Là-haut, le Château, déjà étrangement sombre, que K. avait espéré atteindre dans la journée, recommençait à s’éloigner. Mais, comme pour saluer K., à l’occasion de ce provisoire adieu, le Château fit retentir un son de cloche, un son ailé, joyeux, qui faisait trembler l’âme un instant : on eût dit – car il avait aussi un accent douloureux – qu’il vous menaçait de l’accomplissement des choses que votre coeur souhaitait obscurément.

Kafka, Le château, 3

– Qui attendez-vous?

– Un traîneau qui me prenne, dit K.

– Il ne passe pas de traîneau ici, dit l’homme, il n’y a aucune circulation.

– C’est pourtant la route qui mène au Château! objecta K.

– Peu importe, dit l’homme avec une certaine cruauté, on n’y passe pas.

Puis ils se turent tous deux. Mais l’homme réfléchissait sans doute à quelque chose, car il gardait sa fenêtre ouverte : il en sortait de la fumée.

– Un mauvais chemin, dit K. pour lui venir en aide.

Mais l’homme se contenta de répondre:

– Evidemment.

Il ajouta pourtant au bout d’un instant:

– Si vous voulez je vous emmènerai avec mon traîneau.

– Oui, faites-le je vous prie, répondit K. tout heureux, combien me demanderez-vous?

– Rien, dit l’homme.

K. fut très étonné.

– Vous êtes bien l’arpenteur? dit l’homme. Vous appartenez au Château! Où voulez-vous donc aller?

– Au Château, fit K. hâtivement.

– Alors je ne vous prends pas, dit l’homme aussitôt.

Kafka, Le château, 1

– Dans quel village me suis-je égaré? Y a-t-il donc ici un Château?

– Mais oui, dit le jeune homme lentement, et quelques-uns des paysans hochèrent la tête, c’est le Château de monsieur le comte de Westwest.

– Il faut avoir une autorisation pour pouvoir passer la nuit? demanda K. comme s’il cherchait à se convaincre qu’il n’avait pas rêvé ce qu’on lui avait dit.

– Il faut avoir une autorisation, lui fut-il répondu, et le jeune homme, étendant le bras, demanda, comme pour railler K., à l’aubergiste et aux clients :

– A moins qu’on ne puisse s’en passer?

– Eh bien, j’irai en chercher une, dit K. en bâillant, et il rejeta la couverture pour se lever.

– Oui? Et auprès de qui?

– De monsieur le comte, dit K., il ne me reste plus autre chose à faire.

– Maintenant! A minuit! Aller chercher l’autorisation de monsieur le comte? s’écria le jeune homme en reculant d’un pas.

– C’est impossible? demanda calmement K. Alors pourquoi m’avez-vous réveillé?

Le jeune homme sortit de ses gonds.

– Quelles manières de vagabond! s’écria-t-il. J’exige le respect pour les autorités comtales! Je vous ai réveillé pour vous dire à quitter sur-le-champ le domaine de monsieur le comte.

Notre mouvement (Paul Eluard)

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses
Le jour est paresseux mais la nuit est active
Un bol d’air à midi la nuit le filtre et l’use
La nuit ne laisse pas de poussière sur nous

Mais cet écho qui roule tout le long du jour
Cet écho hors du temps d’angoisse ou de caresses
Cet enchaînement brut des mondes insipides
Et des mondes sensibles son soleil est double

Sommes-nous près ou loin de notre conscience
Où sont nos bornes nos racines notre but

Le long plaisir pourtant de nos métamorphoses
Squelettes s’animant dans les murs pourrissants
Les rendez-vous donnés aux formes insensées
À la chair ingénieuse aux aveugles voyants

Les rendez-vous donnés par la face au profil
Par la souffrance à la santé par la lumière
À la forêt par la montagne à la vallée
Par la mine à la fleur par la perle au soleil

Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre
Nous naissons de partout nous sommes sans limites

in Le dur désir de durer, 1946