Le crissement des lames des patins sur la glace arrondie, virginale, bleue, dure, luisante. Le crissement et l’accélération irréversible, le défilement des images de chaque côté du bob, le défilement d’une longue bande d’images tumultueuses sur les plats-bords, contre mes coudes crispés – mais comme depuis la fenêtre d’un train finalement, cela ne me concernait pas plus qu’un plat paysage de campagne qui défilerait à la fenêtre d’un Corail -, voilà c’était ça, le crissement et puis le défilement et puis l’accélération sur la glace dure et bleue.
Catégorie : Poèmes
Sans titre
Un oiseau
S’engage dans la rue de Romainville
Dans son vol bien parallèle aux immeubles il suit sagement la progression des numéros
Puis décroche et décide de se poser sur le quatorze ou le seize
C’est l’unicité qui est remarquable, voyez-vous :
Le gris du pigeon, celui du ciel ou du zinc,
L’ordre des hommes et celui de l’oiseau
– le côté absolument civilisé de l’oiseau plein d’une componction un peu raide –
Et au delà… le sentiment, ou l’idée de l’oiseau qui correspond à l’oiseau
La connexion
L’unicité
L’escalier
A nouveau il y a des portes difficiles à franchir, des escaliers et des ascenseurs qui résistent. A nouveau on apporte avec soi une appréhension qui s’évanouit dans l’évanescence d’un sourire ou d’une coupe de champagne. Mal et remède coexistent dans cette chaleur, dans cette identité où tous puisent, comme dans encrier commun, leurs traits.
Source (le pacte)
Depuis l’incident de la rue de Maubeuge, l’autre soir
Je suis connecté à la source, je suis dans le momentum, comme quand on gagne un demi-sourire aux lèvres.
Alors, c’est d’une désarmante facilité, n’est-ce pas, il suffit de se pencher pour puiser et boire
Et on peut même répandre l’exquis fluide par tous les canaux lumineux
Mais quelque chose me dit que je n’ai pas bien lu tous les petits caractères en bas du contrat
Essaye encore…
Serena
Incarner, qu’elle me dit. Incarner. Faut que t’incarnes. Ce n’est vraiment pas ma spécialité pourtant.
Soit, incarnons.
Incarner, ça pourrait être ça : la carnation de la poupée mécanique, du robot, de l’automate dans la nouvelle de Ballard. Comment s’appelait-elle déjà? Serena.
Carnation ambigüe, tantôt froide porcelaine, tantôt chaud velours de la peau parcourue par l’arbre bleu des veines. Je ne me souviens plus comment finissait l’histoire. Une histoire ‘unheimlich’.
Voilà, tu es contente?
Sans titre
Une ombre.
Non, l’ombre d’une ombre.
Même pas : une très légère compression dans la transparence du temps, dans l’insignifiance des pensées. Un raccord vraiment très fin, indécelable, l’oeuvre d’une monteuse hors de pair au scalpel aiguisé : une joallière.
La trace que laisserait un neutrino solitaire traversant une piscine sombre, cachée dans les montagnes et observée désespérément par une équipe de scientifiques nippons en combinaison blanche. Des regards anxieux devant des écrans, des diodes, des capteurs. Des regards qui regardent au travers d’eux-mêmes. Dans le silence des montagnes.
Une explosion, mais vraiment très très infinitésimale. Une sorte de déclenchement que personne ne pourrait voir ou sentir. Enfin, presque personne.
Ou alors : le mouvement que ferait un très ancien poisson au fond d’un puits, posé sur un lit de sable sur une espèce de dalle de pierre, quand tout à coup il déciderait de se retourner. Ce mouvement-là.
Voilà, c’était ça. Quelle idée de raconter cela avec des mots.
Gray City 1
Ville grise, ville grise,
Il suffit d’un échafaudage posé de travers dans l’air gris du lointain, un lundi
Et nous dansons, dans l’instant oublieux des gouffres
Ville grise, sur tes étagères tes drames et les miens, qu’importe
Nous sommes détours, aventures grises, demi-promesses
Nous sommes musique, fourmillement de petits signes
Et toutes les villes sont les nôtres: dans leur destin nous sommes embarqués.
Poétique du dimanche soir
Rue de Bellevue, Paris, dix-neuvième arrondissement, entre chien et loup. Haut dans le ciel passent deux mouettes qui émettent de curieux cris de canard – elles et un avion sont les derniers éclairés par le soleil couchant. Tout est comme suspendu, en attente, c’est la grande suspension du dimanche soir, comme un silence prolongé en musique. A gauche les gros immeubles prismatiques de Dubuisson, la place des Fêtes et son ordre chaotique, gris-blanc, fade, avorté. A droite, la Mouzaïa roidie contre la pente, résistante, encore là contre toute attente. Tout attend. Les rampes de parking calculées par des ingénieurs qui n’écoutaient pas leurs scrupules forment des orbes allanguies, des figures suppliant qu’on les prenne en photo avec leurs beaux néons brillants. On ne prend pas la photo. Une dame en manteau, foulard, attend figée devant une maison, un bouquet de glaïeuls à la main. Une fillette attend sur sa trottinette qui file, vers le lundi, vers l’école peut-être. Un type passe une cigarette à un autre dans un geste arrêté, figé comme par l’éruption du Vésuve. Tout est rose, bleu gris, gris plomb. Tout est d’une grâce et d’une ellipse infinies, c’est la politesse exquise et le pardon du dimanche soir. Une salle de sport. Un campus de cinéma, neuf, blanc, brillant, bon marché. Un service funéraire de la Ville de Paris désaffecté, drôle de chose -qu’est-ce qu’il y a après? Un Liedl. On ne pense pas vraiment. Il y a la fameuse légère tristesse du dimanche soir, mais ce soir elle est synonyme du bonheur d’être en vie. Dans le sac les légumes pour la soupe du dimanche soir, dans la tête les pensées de ce poème qui tournoient encore un peu avant de s’assembler, en émettant de curieux cris, comme des canards, dans la lumière du soir.
RER A
Je regarde mes compatriotes du pays de l’ombre
Au devant d’eux ils projetent
Un combat englouti, une mesure étroite
– comme un halo qu’ensuite ils déchirent
De leurs cornes invisibles
Les ombles
Nous promenions nos monstres entourés de ouate
Nous étions les champions de l’évitement, les chantres des profondeurs
Pilotes aux yeux démesurés
Nous instrumentions des routes mystérieuses