Les yeux fermés dans un demi-sourire
Son visage est fait pour s’offrir à la chaleur du soleil
Qui est rare ici
Les yeux fermés dans un demi-sourire
Son visage est fait pour s’offrir à la chaleur du soleil
Qui est rare ici
Serpente
Entre les blés coupés et ceux qui attendent la moisson
Le vent et la pluie y tracent des runes parcourues par l’ombre des nuages
‘Pas des mots, mais un langage’ dit Tranströmer
Par delà les blés qui attendent la moisson
Je scrute l’orée de la forêt
Vert sombre
Noire avec les stries blanches des bouleaux
— et de ce rideau je voudrais que surgisse quelque animal fabuleux.
Les plaisirs obscurs de l’aéroport
Aller et venir comme un quidam, une simple silhouette, une esquisse de personnage
Entre des tables sous cellophane, des boutiques anesthésiées, des systèmes informatiques fatigués
Derrière leurs écrans leurs masques leurs lunettes, d’autres quidams comme moi codent le monde à coups de petites croches, de petits chiffres, on verrait presque les zéros et les uns surgir de leurs appareils et de leur tête
Étrange et absurde communion mais c’est bien dans ce monde que nous vivons
— pas dans l’autre, celui qui existe.
La République du Laptop comme triste emblème
Les rares enfants qui sont là ont l’air faux, en plastique, mûs par des impulsions électriques
On ne sait trop ce qu’on attend, quelle catastrophe
On se loge dans une condition, un confort, un carcan d’indicible…
Une simplification peut-être aussi.
L’éléphant tout cubique
Renfrogné
De l’enseigne du Palais des Glaces
La promesse simple, humide, légèrement bombée et brillante
Du trottoir, du ciel, du matin
Le regard extraordinairement lointain
De l’employé du Monoprix qui fume sa cigarette appuyé à la devanture
Les lumières stellaires du supermarché
Et des vibrations ici et là
Ne pas cesser de vouloir
D’aimer
Naïvement, comme à neuf, comme la première fois
Décrire le monde
S’étonner d’être
Un de ces phénomènes.
Il existe au-dessus d’un immeuble gris et sans âme
Un édiculon du même gris et dont l’âme est peut-être la machinerie qu’il héberge
C’est lui que je regarde
Plus que ses semblables dont les portes de fer battent au vent
Antennes de télévision en déshérence
Vieux morceaux de zinc qui se morfondent face au ciel
Graffitis oubliés, signes des jours meilleurs et des couchers de soleil
Le monde des toits que j’aime depuis l’enfance quand je m’ennuyais à l’école et que je m’échappais
Par les yeux
C’est lui qu’il faut regarder entre tous donc
Pour que l’ouverture se produise ce sentiment de plénitude et d’assise
Ferme sur le sol courbe du monde
Ferme sur la course du monde
J’entends déjà le guru qui gronde : ‘point de visualisation!’
Ce n’est pas de la visualisation me défendrais-je
C’est attraper l’avers du monde
La face qu’on ne voit pas
A moins d’être
Furtivement
Un héros
Dans le parc
Depuis l’étrange construction qui enjambe la voie ferrée qui ne mène nulle part
— une sorte de belvédère
On voit bien
Les immeubles neufs qui s’élancent avec une sorte de bonne volonté dans la laideur
Ils sont laids parce qu’ils sont un peu en avance
Ils sont de leur temps et nous pas encore — nous devons apprendre ce qu’est notre temps
Une jeune fille enchaîne les punches sur les gants plats de son entraîneur, gauche, droite ça fait un bruit sourd
Un cadre dans l’informatique entreprend de se suspendre avec des élastiques aux tubulures de fer gris, il va se soumettre à des exercises effrayants
La bonne volonté, énorme, ruisselle sur le monde
Une alarme au loin retentit, la vague musique d’une enceinte portative
Des ouvriers en orange s’agitent
On ne sait pas trop ce qui se passe, beau ou laid ce n’est pas la question
Mais quelle est donc
La question
Les temps ne sont pas accomplis, il ne sont pas jointifs, il y a cette béance, cette ouverture comme une gueule de baleine géante qui nous happe
L’Ouvert, voilà
L’oeil de l’Ouvert de Rilke nous regarde
Et règne sur les choses.
Rue Lepic
Scorpions brâme son antienne chez le charcutier
Pendant que
Lentement, comme un animal méticuleux l’ascensoriste progresse dans sa gaine barre par barre
(Lui il écoute plutôt de la variété moldave)
Un instant j’habite cet instant
Dans l’aquarium de la rue Lepic
J’étends mes nageoires invisibles.
Je marche sur le boulevard de Belleville
Surface brillante, bombée, lisse, brillante, noire
Je marche sur le boulevard de Belleville
Boule de feu, pensées, animalcules gris, chaos à-demi éteint
Je marche sur le boulevard de Belleville
La fille en jupe jaune
Le lent défilement des façades des gens des autobus qui passent
Le pigeon qui se repose là-haut
Je marche sur le boulevard de Belleville…
Le tour du serrurier module des bruits stridents
Qui se mêlent harmonieusement au chant du canari jaune que d’abord je n’avais pas vu sur le comptoir
Dans sa cage
Voilà ce qu’il faudrait : n’être d’aucun poids et écrire comme la très fine pointe d’un sismographe à plumes
Jaunes
C’est impossible je sais mais toujours j’essaie
L’écriture ce n’est que cet essai.