Airport

Les plaisirs obscurs de l’aéroport

Aller et venir comme un quidam, une simple silhouette, une esquisse de personnage

Entre des tables sous cellophane, des boutiques anesthésiées, des systèmes informatiques fatigués

Derrière leurs écrans leurs masques leurs lunettes, d’autres quidams comme moi codent le monde à coups de petites croches, de petits chiffres, on verrait presque les zéros et les uns surgir de leurs appareils et de leur tête

Étrange et absurde communion mais c’est bien dans ce monde que nous vivons

— pas dans l’autre, celui qui existe.

La République du Laptop comme triste emblème

Les rares enfants qui sont là ont l’air faux, en plastique, mûs par des impulsions électriques

On ne sait trop ce qu’on attend, quelle catastrophe

On se loge dans une condition, un confort, un carcan d’indicible…

Une simplification peut-être aussi.

Rue du Faubourg du Temple (Husserl 1)

L’éléphant tout cubique

Renfrogné

De l’enseigne du Palais des Glaces

La promesse simple, humide, légèrement bombée et brillante

Du trottoir, du ciel, du matin

Le regard extraordinairement lointain

De l’employé du Monoprix qui fume sa cigarette appuyé à la devanture

Les lumières stellaires du supermarché

Et des vibrations ici et là

Ne pas cesser de vouloir

D’aimer

Naïvement, comme à neuf, comme la première fois

Décrire le monde

S’étonner d’être

Un de ces phénomènes.

Virabhadrâsana

Il existe au-dessus d’un immeuble gris et sans âme

Un édiculon du même gris et dont l’âme est peut-être la machinerie qu’il héberge

C’est lui que je regarde

Plus que ses semblables dont les portes de fer battent au vent

Antennes de télévision en déshérence

Vieux morceaux de zinc qui se morfondent face au ciel

Graffitis oubliés, signes des jours meilleurs et des couchers de soleil

Le monde des toits que j’aime depuis l’enfance quand je m’ennuyais à l’école et que je m’échappais

Par les yeux

C’est lui qu’il faut regarder entre tous donc

Pour que l’ouverture se produise ce sentiment de plénitude et d’assise

Ferme sur le sol courbe du monde

Ferme sur la course du monde

J’entends déjà le guru qui gronde : ‘point de visualisation!’

Ce n’est pas de la visualisation me défendrais-je

C’est attraper l’avers du monde

La face qu’on ne voit pas

A moins d’être

Furtivement

Un héros

ZAC des Batignolles

Dans le parc

Depuis l’étrange construction qui enjambe la voie ferrée qui ne mène nulle part

— une sorte de belvédère

On voit bien

Les immeubles neufs qui s’élancent avec une sorte de bonne volonté dans la laideur

Ils sont laids parce qu’ils sont un peu en avance

Ils sont de leur temps et nous pas encore — nous devons apprendre ce qu’est notre temps

Une jeune fille enchaîne les punches sur les gants plats de son entraîneur, gauche, droite ça fait un bruit sourd

Un cadre dans l’informatique entreprend de se suspendre avec des élastiques aux tubulures de fer gris, il va se soumettre à des exercises effrayants

La bonne volonté, énorme, ruisselle sur le monde

Une alarme au loin retentit, la vague musique d’une enceinte portative

Des ouvriers en orange s’agitent

On ne sait pas trop ce qui se passe, beau ou laid ce n’est pas la question

Mais quelle est donc

La question

Les temps ne sont pas accomplis, il ne sont pas jointifs, il y a cette béance, cette ouverture comme une gueule de baleine géante qui nous happe

L’Ouvert, voilà

L’oeil de l’Ouvert de Rilke nous regarde

Et règne sur les choses.

Sans titre

Je marche sur le boulevard de Belleville

Surface brillante, bombée, lisse, brillante, noire

Je marche sur le boulevard de Belleville

Boule de feu, pensées, animalcules gris, chaos à-demi éteint

Je marche sur le boulevard de Belleville

La fille en jupe jaune

Le lent défilement des façades des gens des autobus qui passent

Le pigeon qui se repose là-haut

Je marche sur le boulevard de Belleville…

Rue des Abbesses, huit heures

Le tour du serrurier module des bruits stridents

Qui se mêlent harmonieusement au chant du canari jaune que d’abord je n’avais pas vu sur le comptoir

Dans sa cage

Voilà ce qu’il faudrait : n’être d’aucun poids et écrire comme la très fine pointe d’un sismographe à plumes

Jaunes

C’est impossible je sais mais toujours j’essaie

L’écriture ce n’est que cet essai.