Poneygram

Au cimetière marin, ce sentiment est revenu.

Soleil au zénith, mer scintillante, allées désertes

Marcher lentement, regarder les noms sur les murs qui sont des noms que je connais, maintenant

— Attendre

Ces circonvolutions sont miennes, allées, placettes, venelles

Quelque chose se dépose ici

On marche et on médite sans but

Choses et homme sous le soleil

Érosion de la matière et du temps

Hommes sages qui attendent

Et ce prodigieux sentiment d’être soi

Face à la mer

Rien ou presque

le basculement dans le soir rose

un immeuble blanc années trente

la façon dont ‘école’ est inscrit sur une école

avec des interlignes et des déliés

une certaine candeur, une certaine confiance

un type planté avec casquette et portable devant une vitrine

comme arrêté

les yoyos émotionnels qui s’amenuisent et convergent

en une forme de paix

ils n’auraient pas dû traduire ‘desassossego’ par ‘intranquillité’

la poésie c’est ce qui vient à la frange de l’inquiétude

peut-être

peut-être

Falun (Dalarna 11)

Sur la route 70

On progresse comme immobiles

Dans le paysage immuable qui déroule

Le gris pâle de la route sous le gris bleu du ciel

Champs qui tardent à être moissonnés piquetés par les granges et les fermes rouges

Forêts de pins, sapins et bouleaux

Collines

Lacs et rivières

De loin en loin un regroupement de hangars indiquent les villes

Vastes complexes industriels des mines

Le fer

Le charbon

L’acier

Le cuivre

Et tout cela se recompose en variations depuis notre point de départ vers notre point d’arrivée

Falun donne une indication du Nord

On rêve de s’aventurer plus loin encore

Septentrion

Les sept boeufs qui tirent le ciel

On divague

On rêve de ciels plus pâles encore

De forêts plus retirées

De lacs plus solitaires

Sans titre (Dalarna 10)

Devant le silo désaffecté au bord de la voie ferrée

S’accumulent des trophées dérisoires

Dont l’ironie vient de leur seul déplacement

On voit un bimoteur en morceaux

Une colonne Morris

De belles américaines pourrissantes

Un vieux camion militaire

Tous attendent, un projet peut-être

Mais enfin ils attendent

Oscillant entre intentionnalité et non intentionnalité

Dans cet état qu’on pourrait appeler poétique ou ouvert

— les organes mêmes de leur fonction antérieure rendus béants par l’Ouvert qui les dévore —

Tout dépend comment on les regarde, si on les regarde ou pas, s’ils se considèrent ou pas

Leur destin s’affranchit de leur destination

Et ils décollent, irrésistiblement

Comme ce fuselage sans ailes qui pointe son museau vers le ciel gris

A Hedemora.

Electric counterpoint (Dalarna 9)

Balles de foin qui flottent dans les champs inondés, répétition infinie des bouleaux dans la vapeur du paysage toujours oblique, toujours pâle et sujet à d’infimes variations, que peu-à-peu on apprend à déceler. Il en est de même pour les musiques répétitives que l’on écoute dans la voiture, et de nos silences aussi. Nous devenons experts en nuances, nous guettons la moindre ride sur la Borealis Planitia, le moindre rayon, synonyme de watts pour nos systèmes solaires. Et pour la première fois ce soir, alors que glissait dans le ciel une lueur de mercure doré, à force de scruter la frondaison vert sombre de la forêt, j’ai vu un chevreuil sortir, faire quelques pas vers moi, avant de se rengouffrer dans le noir.