A&E, suite

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Petite Ceinture

un couple marche entre les rails, sur les ballasts

elle en manteau lui en blouson de cuir

silhouettes minuscules dans la ville énorme

de loin en loin ils s’arrêtent – tournés l’un vers l’autre, pour discuter un point –

comme un train.

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– L’aventure et l’ennui, c’est la même chose…

– Ça ne peut pas être la même chose?

– Si. Quand j’attends sous la pluie, c’est l’ennui – mais c’est presque tout de suite l’aventure, ce qui surgit…

– D’accord, mais l’aventure alors?

– Eh bien, c’est pareil. Au coeur de l’action la plus violente, de l’émotion la plus forte il y a comme un soupir, un havre, une distance. C’est l’ennui.

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sur les chapeaux des dentistes

les motifs

qui se voulaient joyeux

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rue de Belleville

bitume

vent d’ouest

un oiseau boit

à une flaque d’eau

18

rue de Belleville

l’identité est une plaisanterie

un vieil homme sort de chez lui

cheveux de neige

frissonne un instant

cligne des yeux

– comme surpris

d’être lui.

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boulevards de ceinture

c’est l’aube à vélo et

dans une cuvette de brouillard

le panneau de publicité émet le cri

d’une bête blessée.

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se propulsant sur une trottinette une dame a dit ceci (rue Francoeur)

réchauffer

une pizza

pour cinq filles

sages

– au même moment le soleil se couchait.

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rue des deux ponts

après une brève concertation

une fraction de seconde en vérité

deux souris traversent le trottoir et s’engouffrent dans un soupirail

flèches grises.

Sans titre – (janvier)

1.

dans le parc embrumé au matin

cet instant où les bûcherons attendent

bras ballants devant la masse des

sapins de Noël morts

qu’ils s’apprêtent à broyer.

2.

les fonds des visioconférences

comme les bords de la boîte

de notre ennui.

3.

nous n’avons plus vraiment de conversations

trop lâches pour aborder les sujets

à la place, des exercices, des mimiques, des rires horribles.

4.

besoin irrépressible de m’ensevelir dans des archives grises, dans le silence de la Staatsbibliothek.

5.

le virage de la rue de Belleville

pâle soleil

l’inconnaissable.

6.

Furcht und Ehlend…

7.

la salle d’attente

on y a un air de bête pauvre, dit Camus

elle est à nos mesures puisque

on s’y angoisse.

8.

le marché aux livres

brume et sentiment de lointain

bonheur, vif, très court, froid

Fragments

—-

Bolaño. Ce pavillon silencieux de l’Université Inconnue. La modernité, le montage – scène que l’on repasse sous différents angles. Phares dans la nuit. Policiers. Détective fatigué. Le camping Estrella del Mar à Castelldefels.

—-

Négociations avec la réalité. Travailler cinq heures, lire trois. Répondre à toutes les sollicitations, et puis se taire, disparaître.

—-

Herbe fraîche, senteur de la terre noire humide, oiseaux – perruches, corneilles – ciel blanc, chaleur pâle, pensées périphériques. Pensées qu’on n’aperçoit qu’à peine. Personnages secondaires qui tiennent toute l’histoire. Personnages qui surgissent.

—-

Qu’est-ce que la poésie? Les livres qui dorment. L’espace blanc pris dans les méandres du point d’interrogation. La légère suspension qui vit dans toute question. Ou entre les questions plutôt. La librairie sud-américaine, rue Saint-Blaise à Paris, est fermée tous les jours, sauf les jeudis de quinze à dix-huit heures.

Poèmes sans suite

—-

un fauteuil usé

de velours bleu vert

dans le hall désert de l’immeuble

attend

comme dans un film.

—-

petites maisons blanches logées entre les pins

elle s’était perdue en allant chercher les croissants.

—-

admettons que tu sois un mille-feuille, lui dit-il

à quel étage situerais-tu

tes prétendues

raisons.

—-

par les toits s’échappe la ville

ce halo de lumière blanche

quelqu’un, accroché au plus haut bastingage, – dans le gris – a écrit en grandes lettres :

ELSASS

ta voix au téléphone

nerveuse impatiente inquiète et

par-dessous

– vivante.

—-

au secours

non

plutôt

à

notre secours,

revient

Roberto Bolaño.

—-

dans le parc abondonné

brusquement tropical

deux mexicains en poncho kaki écoutent des vieux airs

des enfants s’avancent les yeux ronds les bras ouverts dans les allées qui ne mènent nulle part

d’étranges musiques se mélangent et parfois les danses correspondent

sous la pluie

des hommes vêtus de noir démontent rageusement des structures

absurdes.

—-

j’ai nagé

dans un pâle soleil glorieux des années soixante-dix

nostalgie d’une ancienne science-fiction

dans le quartier morne

carrelages blancs frémissants qui attentent

le futur l’avenir.

Sans titre

rue Vercingétorix

ou peut-être était-ce

rue André Gide

un homme

précède la fumée de sa cigarette

une boule de pétanque brille un instant dans l’air du soir

rotondité suspendue au-dessus de celle de la Terre

jardins cris ombres fontaines reflets

surgissent comme du néant

c’est 15 août.