Je croise toujours à la même heure
Le camion rouge de la brasserie du parc
Et alors que se passe-t-il
Mélange de satisfaction et d’insatisfaction
De sens et d’absurde
Tu voudrais quelque chose
Qui explique tout, qui justifie tout,
Qui n’existe pas.
Je croise toujours à la même heure
Le camion rouge de la brasserie du parc
Et alors que se passe-t-il
Mélange de satisfaction et d’insatisfaction
De sens et d’absurde
Tu voudrais quelque chose
Qui explique tout, qui justifie tout,
Qui n’existe pas.
– « What do you call life? », said Saint-John.
– « Fighting, revolution », she said.
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La révolution chez Woolf, c’est la solitude. C’est l’état de solitude, avec ses faiblesses, son sublime royaume, ses fragilités face aux autres qui, eux, suivent tous les « traces de craie invisibles » qui leur dictent leur comportement. Son indétermination, aussi, ce grand flou où les mots ne sont plus que des sons charmants, comme des éléments de la nature qu’on voit pour la première fois. Rachel flotte, plane à dix mille mètres, tombe en arrêt devant un arbre, un peigne, un homme, un rocher. Que sont donc ces choses pour la psyché pure, c’est-à-dire, l’être sauvage, l’être révolutionnaire qui tourne en lui-même, monadique?
Et la révolution dans la révolution, c’est que cette solitude, c’est celle des femmes, celles que personne ne voit, celles que personne n’écoute « sauf si elles sont jolies ». Terra incognita, continent noir que certains sensibles comme Hewett essaient de comprendre – on n’a pas dit, conquérir. Rachel qui zone en fredonnant entre l’heure du déjeuner et celle du thé, qui arbore sa vacuité apparente comme un emblème d’impressivité, qui moque le monde ridicule des hommes, les banques, les tribunaux, les mines, les usines.
La société, c’est une transaction, une abdication originelle dès l’enfance : la psyché renonce à être une psyché, elle acquiert, elle avale difficilement le monde des fins, des buts, des causes, des moeurs, de la morale, des raisons. Mais au prix, grâce à cette invisibilité il existe un monde où l’on vous fout la paix, un monde très grand, exaltant, inconnu.
« After standing still for a minute or two he turned and began to walk towards the gate. With the movement of his body, the excitement, the romance and the richness of life crowded into his brain. He shouted out a line of poetry, but the words escaped him, and he stumbled among lines and fragments of lines which had no meaning at all except for the beauty of the words. He shut the gate, and ran swinging from side to side down the hill, shouting any nonsense that came into his head. “Here am I,” he cried rhythmically, as his feet pounded to the left and to the right, “plunging along, like an elephant in the jungle, stripping the branches as I go (he snatched at the twigs of a bush at the roadside), roaring innumerable words, lovely words about innumerable things, running downhill and talking nonsense aloud to myself about roads and leaves and lights and women coming out into the darkness—about women—about Rachel, about Rachel.” He stopped and drew a deep breath. The night seemed immense and hospitable, and although so dark there seemed to be things moving down there in the harbour and movement out at sea. He gazed until the darkness numbed him, and then he walked on quickly, still murmuring to himself. “And I ought to be in bed, snoring and dreaming, dreaming, dreaming. Dreams and realities, dreams and realities, dreams and realities,” he repeated all the way up the avenue, scarcely knowing what he said, until he reached the front door. Here he paused for a second, and collected himself before he opened the door. »
“D’you think Garibaldi was ever up here?” she asked Mr. Hirst. Oh, if she had been his bride! If, instead of a picnic party, this was a party of patriots, and she, red-shirted like the rest, had lain among grim men, flat on the turf, aiming her gun at the white turrets beneath them, screening her eyes to pierce through the smoke! So thinking, her foot stirred restlessly, and she exclaimed:
“I don’t call this life, do you?”
“What do you call life?” said St. John.
“Fighting—revolution,” she said, still gazing at the doomed city. “You only care for books, I know.”
“You’re quite wrong,” said St. John.
“Explain,” she urged, for there were no guns to be aimed at bodies, and she turned to another kind of warfare.
“What do I care for? People,” he said.
“Well, I am surprised!” she exclaimed. “You look so awfully serious. Do let’s be friends and tell each other what we’re like. I hate being cautious, don’t you?”
« Le monde des objets, qui est immense, est finalement plus révélateur de l’esprit que l’esprit lui-même. Pour savoir ce que nous sommes, ce n’est pas forcément en nous qu’il faut regarder. Les philosophes, au cours de l’histoire, sont demeurés trop exclusivement tournés vers la subjectivité, sans comprendre que c’est au contraire dans les choses que l’esprit se donne le mieux à voir. Il faut donc opérer une véritable révolution, en s’apercevant que c’est du côté des objets que se trouve l’esprit, bien plus que du côté du sujet. »
François Dagognet, entretien avec Roger-Pol Droit, Le Monde. 1993, in Antoine Picon, La matérialité de l’architecture, 2018.
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Il y a donc une encore nouvelle objectivité, une nouvelle « neue Sachlichkeit ». Ce qui fait la beauté du pont sur le Salginatobel, c’est la vibration, l’oscillation perpétuelle entre deux états, le paradoxe. D’un côté, il y a l’intentionnalité, l’état de l’art, la raison, les calculs, la méthode. Et de l’autre, il y a l’objet du monde, minéral, quasi-géologique, recouvert de lichens, souvenir du bois de la forêt de Schuders qui l’a soutenu, de la gravière Sandegga qui a fait le béton, etc. Même si nous pouvons isoler, discrétiser cet objet, le prendre avec les pincettes de la raison et de l’analyse, il appartient au monde. Il est à la même distance, vertigineuse ou bien infinitésimale, c’est selon, de nous que les sapins de la forêts, les rocs de la montagne. Il oscille, il vibre. Il n’est pas plus séparé du monde que nous. Certes, nous y trouvons des régularités, des « émergences » comme dit Picon, mais comme dans la nature : structure végétale, minérale, structure ou composition de l’air. Et ce long détour par la raison, la méthode, le calcul facilite, accélère même l’adhésion, l’inclusion au monde par le rejet de l’artifice, de la métaphore, du symbole. Il y a là une pureté fulgurante, une accession simultanée au statut d’objet d’art et d’objet de la Nature : c’est ici la même chose. L’esprit est dans la chose, la chose est dans l’esprit. Le récit de la construction du pont – et de sa conception malicieusement cachée derrière le seul impératif économique – montre cet effort d’une culture, d’un « pays » ou d’un « climat » pour parvenir plus qu’à un but utilitaire, à une expression. Les bois et les charpentiers de la montagne, les graviers du torrent, le ciment et les ferrailles de Coire, l’invraisemblable échafaudeur qui chute dans le ravin, survit, l’immense Maillart : tout et tous s’élèvent, s’émulent, s’émulsionnent en une expression d’une pureté remarquable qui est un acte de nature. Sous la même pesanteur, dans le même air, à la même pression. Dans la même institution imaginaire aussi, rangés sous la même morale, appartenant au même monde. Tous, nous tous, chose, esprit et monde.
Il m’a dit qu’il m’envoyait Suárez pour réparer la porte. Suárez. Sa tête, comme un ravin, et cette porte qui ne ressemble à rien. Les choses que l’on répare plus par habitude. Il fait chaud. On pousse ses actions, on ratiocine, on fait des listes, on essaye de se tromper soi-même, l’après-midi avance de mauvaise grâce. On regarde la porte. Suárez regarde la porte. On regarde Suárez. Cette porte est navrante. Cette porte nous regarde. Cette après-midi est navrante, on mange une glace, on parle des plantes vertes, du tuyau d’arrosage, des vélos électrique, des magasins bio. On parle de rien en fait. On est là, jeunes et vieux, presque sagement, à simuler un ordre qui n’existe pas. Une société. Si l’identité n’existe pas, la société non plus. Mais quoi alors? La porte ferme mal, la poignée est cassée, Suárez constate froidement que ce n’est pas du boulot, et puis, de toute façon, il fait trop chaud.
« The vision of her own personality, of herself as a real everlasting thing, different from anything else, unmergeable, like the sea or the wind, flashed into Rachel’s mind, and she became profoundly excited at the thought of living.
“I can by m-m-myself,” she stammered, “in spite of you, in spite of the Dalloways, and Mr. Pepper, and Father, and my Aunts, in spite of these?” She swept her hand across a whole page of statesmen and soldiers.
“In spite of them all,” said Helen gravely. »
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Virginia Woolf, 1915.
Ce qui est beau c’est l’abandon, c’est-à-dire, l’intentionnalité flottante, l’intentionnalité qui s’épuise en de faibles, dernières ondes dans le cosmos. Ce qui est beau, ce sont les traces infinitésimales de nous-mêmes – comme ici, dans ce village abandonné, dans ce rêve des années soixante-dix figé dans le silence – traces comme transformées en nature, en béton, en montagne, en planches de mélèze brûlées par le soleil. Ce qui est beau, c’est le transfert, ou l’oscillation permanente à la fine pointe de l’instant – acumen mentis – entre, disons, nous-mêmes, le Moi et le Monde, la nature, toutes constructions ou créations devenues Nature. Car alternativement nous nous reconnaissons dans l’un et dans l’autre, nous nous oublions dans l’un et dans l’autre. Nous habitons ce monde, c’est à dire que nous y construisons notre habitation, il est notre habitation (Bauen). Nous nous reconnaissons dans ce monde, dans ces seracs désolés, dans ce grondement lointain, et mystérieusement nous reconnaissons le monde en nous – mon Dieu cette attraction, ce battement au moment de sauter de l’avion hier! L’architecture est l’inconfortable véhicule de cela avec son « incapacité à vraiment parler* ». C’est la quasi extinction de nos actions dans le monde, la ruine, la disparition de cette volonté et même de toute pensée au profit de faibles traces, de succédanés, d’un langage mutique, de faibles rayons émettant dans l’infini du cosmos qui donne tout le prix à cette vie, à ce monde. L’abandon. La beauté absolument confondante de l’abandon.
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* Antoine Picon, La matérialité de l’architecture, 2018
« Qui peut mettre la fin de sa vie en relation avec son commencement est le plus heureux des hommes. [1064] »
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« Comment arriver à se connaître soi-même ?
Jamais par l’observation, uniquement par l’action.
Essaie de faire ton devoir et tu sauras aussitôt ce que tu vaux. [1087)
Mais quel est ton devoir? Les exigences de la journée. [1088] »
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« Qui agit dans la joie et se réjouit de ce qui
est accompli est heureux. [1092]
Pour agir il faut du talent, pour faire le bien
il faut du bien. [1093] »
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« Une réponse juste est comme un baiser plein d’amour. [1189] »
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« Quand on est confronté au grand talent d’un autre, il n’est d’autre moyen de salut que l’amour. [1271] »
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« Ne pouvant se satisfaire au nécessaire, les hommes s’affairent autour de l’inutile. [1302] »
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« Dans la société, tous les hommes sont égaux. Aucune société ne peut être fondée autrement que sur la notion d’egalité, mais pas sur celle de liberté. Je vais trouver l’égalité dans la société; mais la liberté, la liberté morale qui me fait accepter ma soumission, c’est moi qui l’apporte. [124] »
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« Ce que l’on invente, on le fait avec amour ; ce que l’on apprend, on le fait avec sûreté. [362] »
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« Celui qui a un phénomène sous les yeux pense déjà au-delà ; celui qui n’en entend que parler, ne pense rien du tout. [504] »
« Si vous cherchez en vous-mêmes, vous trouverez tout; et réjouissez-vous si au-dehors – donnez-lui le nom que vous voudrez – il y a une nature qui dit Oui et Amen à tout ce que vous aurez trouvé! [511] »
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« Les objets ne sortant du néant que par les idées qu’en ont les hommes, ils retournent au néant dès que les idées se perdent : la courbure de la Terre, le bleu de Platon. [519] »
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De là-haut, nous remarquions, les autoroutes sont élégantes, tracés glissés dans le paysage, sous le tapis vert des vallées. Vues à distance, elles paraissaient se justifier elles-mêmes avec leurs boucles, leurs méandres, leurs délinéaments. Elles étaient, n’avaient-elles pas toujours été là? Nous pouvions les nommer aussi bien que les sommets, les vallées, les villages. Le Corbusier dit en 1925 : » L’oeuvre humaine est une mise en ordre. Vue du ciel, elle apparaît sur le sol en figures géométriques. » Mais qui juge de cet ordre?