Jacques Ellul, Sur la technique, #1

« Actuellement je reconnais qu’il existe, de plus en plus nombreux, des technocrates, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui prétendent diriger la nation en fonction de leur compétence technique. […] Ils dictent intégralement les décisions à prendre aux politiques et aux administratifs.

Ces techniciens se sont multipliés incroyablement du fait de la multiplication même des techniques de tous ordres. […] dès lors, le technicien est le personnage clé de tout. […] Ils constituent la nouvelle classe dirigeante et nous vivons en réalité dans un régime aristocratique : ils sont les Aristoï, les Meilleurs. […] Les aristocrates ne peuvent jamais être tenus pour responsables. Qui les jugerait? […] Leur capacité technicienne s’applique partout et leur permet d’exercer la totalité des pouvoirs. Ils se situent tous au point crucial de chaque organisme de gestion et de décision »

In Le Bluff technologique, 1988, p. 40 à 43.

Rue Hassard

c’est là

quinze plus tard

à attendre on ne sait quoi

intact

seul, tout seul

comme un trésor

comme un tombeau diapré – et les aciers brillent et les bois grignotent la lumière en silence et l’esprit, l’esprit..

comme un intérieur qui aurait sa vie propre

comme une intentionnalité qui ne serait plus la vôtre ou plutôt – qui contiendrait, précèderait et continuerait la vôtre

l’architecture

on croit la faire

mais c’est elle qui par un étrange tour

– vous fait.

Atlas

assis devant sa boutique seul

il

ratiocine

il

vitupère

renvoyant d’un geste vague un contradicteur imaginaire dans les ténèbres de l’arrière-boutique

c’est sa façon d’être, direz-vous

sa façon de fabriquer un monde dans lequel

il

pourra

n’être pas content.

THREE POEMS

I. BLUE

the void, you said

I glide along the deserted boulevards

a Chinese lady walks up, a mask on her face

her body forms an angle with the Earth like a motionless dance

glide

become

think

swim in the void

seventeen yellowing, twisted palm trees herald the end of summer

a thousand times the architecture the blue sky the line, what?

summer in your eyes

– summer in the blue

eyes

of the Night.

II. DESCOLA

Paris

seagulls, garden – crossed

crossed?

bicycles abandoned on the esplanade

on the gravel, no one

garden, birds, invisible borders

invisible beings,

everywhere.

III. THE EYE

I try to draw it

it’s dark – with secret sparkles

like an empire.

MD la nuit

Le blanc. Les caractères le ‘e’ muet sur le blanc. Les délinéaments, les béances, les monades, les méchancetés, les grâces. La grâce. « Autour de l’enfant tournoie le monde, (…) tout entier contenu dans ses yeux. (L’été 80) » La typographie, si l’on veut, et le silence. La bêtise, l’obstination de la chose. L’Ouvert. Ce qui survient, obstiné, indifférent, grossier, Intrus.  Golfes, béances, Hinterlands.

Mais tout ça ce sont des mots. L’écriture ce n’est pas ça. C’est plutôt le Ça de ce ça. C’est ce qui surgit étrange, comme un milieu, une volonté gélatineuse, – rien à voir avec ‘soi’. Et Duras est peut-être celle qui l’a approché de plus près, ce Ça, et celle qui s’y est maintenue le plus longtemps. Le Ça – ailleurs elle dit ‘the thing’ ce qui finalement le décrit assez bien – le Ça n’a pas de finalité narrative. Encore moins, stylistique. Mais comment non? Tout le monde s’extasie, Duras, aah le style. Non. Ils n’y comprennent rien, puisqu’ils n’écrivent pas. Puisqu’ils ne se livrent pas sans ambage, sans retenue, sans raison, sans calcul, sans concession à ‘the thing’. L’écriture c’est l’écriture, comme un monstre, un golem, un volcan. La mer. L’écriture c’est la mer, monstrueuse, indifférente et cruelle. Ou la Nuit, la nuit du texte, dit-elle. « Un livre ouvert, c’est aussi la nuit. Je ne sais pas pourquoi les mots que je viens d’écrire me font pleurer. » (Écrire, 1993)

MD, l’été 80

C’est ce déplacement de soi vers l’écrit qui est l’écrit. (1982)

Écrire, c’est aller dans ce périmètre où l’on n’est plus personne.

« Est-ce que ce qui compte ce n’est pas la foi? Pas la foi en Dieu, merci. Pas non plus la foi en soi-même. Non juste la foi, pour elle-même. »

Tu sais, il suffit de très peu de choses pour faire un modèle, pour partir, foncer. Une phrase, un regard. (1985)

Autour de l’enfant tournoie le monde, ce jour-ci tout entier contenu dans ses yeux. (L’été 80)

Gdansk, non, presque personne ne peut voir ce qu’est Gdansk. Tout à coup la vérité éclate : presque personne n’est encore capable de ressentir le bonheur de ce qui se passe à Gdansk. Je suis seule, et dans ce bonheur.

Je suis dans une solitude que je reconnais, qu’entre toutes nous reconnaissons, sans recours aucun désormais, irrémédiable, la solitude politique. C’est ce bonheur que je ne peux dire à personne qui m’empêche d’écrire. C’était ça. (L’été 80)

Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé. (L’été 80)

–/

Elle est belle. C’est invisible.

Le sait-elle?

– Non, non.

(Détruire dit-elle, 1969)

Sans titre

ciel plombagine

je me promène j’erre je vaque

à l’intérieur de moi un animal se manifeste

idiosyncrasie écrasée

à l’affût des choses qui arrivent

à l’affût des mots qui arrivent

(ce que j’appelle, plus le jour est gris : l’aventure)

je ne sais plus bien

faire la différence.

L’été 25

Beauté du jour gris argent, équanime, indifférent, sans vitesse. Un homme dort dans son taxi, emporté vers l’ailleurs. Les choses se tiennent, les rares gens aussi, dans une dignité de squelette, de structure. Une civilisation envahie par le vide, par la vacuité. Une civilisation à vide, ou alors, un vide qui peu à peu s’aventure, s’enhardirait à mesure que l’intentionnalité partout reculerait. Place du Danube, les travaux attendent leur complétion avec toujours cette air de béance – cette pompe qui avidemment aspire l’Ouvert. Les trous béants dans les pavés neufs, pour les futurs arbres. Squelettes et surfaces. Le chuintement des voitures de loin en loin sur les pavés. Ici et là de légers bruits mécaniques, comme des murmures. Ce sont peut-être les seuls jours de l’année, c’est peut-être le seul jour où l’on saisit cette mécanique des choses et des êtres en notre absence. A la piscine, comme toujours, le bassin du plongeoir est fermé. Il repose sous sa tente de plastique blanc, derrière ses vitres, immaculé. Le plongeoir en béton ressemble à celui de Max Frisch, en plus petit. L’eau se déverse, se ridule, repose étale, reflète éperdument dans le silence d’un autre monde, d’une autre civilisation, d’un vaisseau spatial à l’arrêt. C’est beau.