Retour à la place des Fêtes. Quarante ans après l’inauguration des tours, imparfait exercice du style internationnal, vingt ans après la tentative de rénovation et du ‘retour à la ville’, aujourd’hui d’autres stratégies sont à l’oeuvre : la démocratie participative, loin d’être convaincante, et la rénovation énergétique, qui va peut-être plus intéressante que prévu. Mais surtout, on s’aperçoit que les choses restent ouvertes et que le temps de la ville n’est pas celui d’une vie d’homme. Une génération survient, détruit tout et échoue à reconstruire la ville des temps nouveaux. La suivante s’en désole, essaie de revenir idéologiquement en arrière, de réparer, se rate encore. La troisième se moque de tout cela et se contente de rénover le tout, de capoter, de planter des arbres. Le sujet n’est finalement pas dans la succession des points de vue, mais dans l’objet lui-même qui les traverse : les tours de la place des Fêtes, d’espoirs en opprobre, d’opportunités foncières en passoires thermiques, de progrès social en symbole de l’autocratie, traversent le temps et sédimentent la ville. Par la distance qu’elles prennent avec leurs créateurs, par l’effondrement des doctrines qui les ont portées, elles constituent un mystère, un gisement, une épaisseur qui intrigue. Tout à coup, même si on ne comprend plus du tout comment on en est arrivés là, on trouve que c’est pas mal, ces barres, ces ‘sucres’ prismatiques, cette densité, cette hauteur. On évolue là-dedans comme dans une jungle de bribes d’histoires, de fragments d’ordonnancements brisés, d’idées périmées. Et c’est très stimulant, loin de l’hologramme mortifère de la ville historique qui vitrifie la pensée. On dirait bien que c’est le retour de ‘l’ouvert’ rilkien. Par les déchirures dans la continuité de la pensée des hommes, ou de leurs coutumes, ou de leurs moyens, ou de leur culture ; par des accidents en somme se créent des situations ouvertes qu’il faut savoir percevoir. Après tout, le Mouvement Moderne lui-même, devenu Style Internationnal, se caractérisait par la béance de ses conceptions : cet espace abstrait, géométrique, sans milieu ni contexte, sans anectode ni pittoresque, sans narration, sans rien. Il existe une vidéo sur Youtube ou l’on voit le vieux Barjavel arpenter le chantier de la place des Fêtes, vers 1975, et se lamenter de la destruction de Belleville. Dans les photos de l’époque, depuis la Mouzaïa, on voit des contrastes hallucinants entre le vieux bâti pré-haussmannien, tout en ornements, en signes de connivence, et les blanches et lisses surfaces de l’ère industrielles, qui se dressent sur la butte comme des rédempteurs. Aujourd’hui encore, la place des Fêtes agit comme un sas de décompression, une chambre de vide. L’irruption d’un langage dans un espace réputé vide – l’est-il? L’irruption de ‘l’ouvert’ Rilkien sur les décombres de l’histoire, comme la possibilité d’une création. On pense à la Rome mnésique de Freud, où toutes les époques coexistent… Ou aux villes mystérieuses des nouvelles de JG Ballard, au lyrisme de catastrophe. Mais nous, ici, c’est plutôt les décombres invisibles qui nous ravissent, qui nous enlèvent. Entre les tressautements de la pensée consciente, l’être profond de la ville, par éclats, apparaît…
Catégorie : Journal
Futurition
Oh le jeu cruel! Dans la nef de la chambre des Communes, il y a des lignes blanches et rouges, sur le tapis, que l’on ne peut pas franchir, ou alors, seulement à un certain moment et d’une certaine manière, avec une génuflexion, un signe de la tête ou un claquement de talons. Et il existe d’autres lignes invisibles, interdites, qui rôdent en alarmes sournoises, minées, entre les fils de micros noirs qui pendent comme de sinistres ombilics. Impavide, le Speaker Bercow distribue les bons et les mauvais points aux MPs, un coup à droite, deux coups à gauche, qui se lèvent et se rassoient mécaniquement comme les pistons d’un orgue infernal. Jeu cruel, politesse cruelle qui blesse l’être jusqu’au sang : au moindre signe, il faut céder la parole à l’autre, l’adversaire, ou pire encore, à l’ami supposé d’à côté, ou au pseudo-ami de derrière. Clair obscur. Jeu d’alliances mouvantes, de lignes qui cisaillent les nerfs. Les genoux sifflent. Et l’on dit, entrecoupés des interminables formules de politesse, les mêmes mots qu’on a déjà dit, et l’on ne dit pas les mots que l’on voudrait dire, que l’on voudrait hurler. Le temps semble s’être arrêté, alors qu’on a perdu depuis longtemps toute notion de but à atteindre, de cohérence ou de stratégie.
Eh bien, non, le Vaisseau avance, il fonce même en craquant de toutes ses vieilles boiseries, avec ses fuites d’eau et ses escouades de pompiers qui attendent. Vers quoi? Vers la falaise, vers le précipice, vers l’abîme. Vers l’échéance, ou l’échouage, du 12 avril ou du 22 mai. Vers l’échec, vers l’humiliation ultime qui consisterait à organiser des élections européennes, ou un contre-référendum. Vers, toute honte bue comme un calice, la révocation de l’article 50 comme un simple cauchemar, un canular d’état, une crise de démence sénile du royaume, une absence coupable. Ou encore, vers le néant qui consisterait à ne rien faire, un ‘soft Brexit’, une union douanière complaisante qui ne serait qu’une resucée de la situation actuelle. On ne sait plus. On ne sait plus quoi écrire après le mot humiliation, alors que depuis le début on se jurait bien de n’agir que par orgueil.
Voire… Toujours on sent cette œil de la tragédienne, certes angoissé à mort, mais néanmoins roublard, caché derrière le décorum et la farce comme derrière un rideau de scène. Innocent, crédule, l’observateur s’arrache les cheveux avec ses pourquoi, pourquoi? Mais, petit, une ruse millénaire te précède ici. Pourquoi, demandait Castoriadis, les Egyptiens consacraient toutes leurs ressources à la construction de pyramides? Ou les Parisiens du Moyen-Age à celle de Notre-Dame? Parce que cela donnait un sens à leur vie, répond-il. Un haut et un bas, un but à atteindre, des craintes et un espoir. La cathédrale ou la pyramide, le pharaon ou la religion chrétienne sont de pures création de ce que Castoriadis appelait l’imaginaire instituant. D’elles découlent, par la suite, tout un système de valeurs, toute une signification sociale, toute une civilisation qui est comme un canal dans lequel se glisse l’humanité sous forme de société. Alors pourquoi un ancien empire, un pays qui a la cinquième économie du monde et une influence bien plus grande encore, pourquoi un tel pays consacrerait pendant trois ans, tout son temps, toutes ses ressources et semble-t-il toute sa raison à une entreprise aussi insensée que le Brexit? Eh bien, pour se réinventer. Pour se faire sa pyramide ou sa cathédrale, fussent-elles cimentées de peurs, d’angoisse identitaire, de nostalgie ou de mauvaise foi. Il y a peut-être une noire énergie nietzchéenne là-dedans, un mal nécessaire, une antique erreur nécessaire pour que l’énergie séminale, primitive des pulsions se libère enfin dans ce pays corseté. Peut-être assistons-nous, cramponnés au cuir vert des banquettes, aux convulsions effrayantes d’une naissance.
Vers quoi alors, file la barque de Bercow? Vers le surgissement de l’altérité radicale, pour parler comme Castoriadis. Vers le surgissement de l’imaginaire en prise directe avec le génie et la psyché d’un grand peuple. Ou vers la futurition, pour parler comme Jankélévitch dans ‘L’irréversible et la nostalgie’, qui se réjouissait que même les pires conservateurs participent à la création de l’avenir ‘de mauvaise grâce… en menant un combat d’arrière garde toujours malheureux et toujours désespéré.’ L’ironie est ici que c’est précisément les conservateurs Tories, en créateurs insoupçonnés, qui ont déclenché tout le processus avec le funeste référendum. A ce stade, forts de cette hypothèse, nous ne pouvons que suivre que la marche intrépide et crispante du Vaisseau… N’attendons-nous pas tous que quelque chose surgisse? Theresa May attend, et si toute sa résilience absurde n’espérait que cette étincelle de la dernière minute? Les 27 attendent, pour l’instant vainqueurs mais pas rassurés, pas convaincus. Combien de Trafalgar n’ont pas encore eu lieu? Et dans les bunkers fantasmatiques du No Deal, à Whitehall, de jeunes civil servants enthousiastes attendent de nouvelles batailles d’Angleterre…
Soleil noir
La chimère, ou la ‘licorne’ c’est que l’empire va retrouver sa grandeur, lier des accords de commerce fabuleux avec la Chine et toutes les économies du monde. L’empire…le règne sur les mers loin des lourdeurs du continent. Le royaume fait penser à l’héroïne de Sunset Boulevard de Billy Wilder, la grande actrice sur le retour à qui personne n’ose pas dire que tout est fini, que les spotlights sont définitivement éteints. Le Brexit, dernier grand lifting d’une tragédienne ? Ou renaissance ? Est-ce que les civilisations, mortelles comme nous, peuvent remonter la pente ? Est-ce seulement déjà arrivé? Est-ce que Rome pourrait triompher des barbares ? La Grèce de Rome ? Le Royaume-Uni des Etats-Unis ? L’Occident de l’Orient ? Cela ne semble pas être le vent de l’histoire. Heureusement, il nous reste le mythe qui lui, se repaît de la décrépitude et de la mort, qui trouve tellement plus esthétique l’ancienne grandeur que la nouvelle. En diplomatie, on appelle cette influence d’astre mort le soft power. En réalité, ce sont plutôt les élucubrations séniles d’anciennes gloires que l’on écoute poliment, patiemment. Le Brexit est un requiem, et il est sublime. Avec pompe, avec décorum – we must behave with decorum, comme le rappelle le speaker Bercow – nous ordonnançons notre testament. Par la révolution de nos soleils morts, nous agissons sur la marche du monde futur. Nous sommes morts et notre toute-puissance n’est peut-être pas si imaginaire que cela, puisque nous sommes le mythe. Le mythe de l’empire retrouvé est magnifique parce qu’il est impossible. Comme l’Egypte, comme la Grèce antique. Et c’est parce qu’il est impossible, c’est au nom de l’impossible qu’on y brûle chaque jour des tombereaux de raison. Le Brexit est une cérémonie sacrée, un sacrifice de la raison devant le mythe.
Les mots sont impuissants et usés : ils ont tous été utilisés en vain pour dire ce qui se passe. Les ‘raisons’ aussi bien sûr, refusées les unes après les autres au rythme des indicative votes qui s’épuisent en solutions. Huit solutions proposées, huit refus. Puis quatre autres. Quatre refus encore. La chambre des Communes ressemble aux cercles de l’enfer. On rejoue sans cesse la même pièce en huis clos. On compte et recompte fébrilement les ralliements et les trahisons. A les écouter, à les voir – ça reste fascinant, quoique franchement pénible – on a l’impression que le Royaume devrait rester comme cela, en orbite déjantée, intouchable, infrangible dans son bunker de mots circulaires et de haines recuites, dans ces forces formidables et contraires qui s’annulent, dans son immarcescible gloire suspendue, comme vitrifiée. Mais qu’est-ce qui se joue là de si important, de si essentiel, de si vital ? Quelle combat atavique et éternel, qui implique qu’on y sacrifie tout, le common sense et accessoirement toutes les affaires du pays ? Une impossibilité existentielle, comme si tout le monde voulait se tenir au plus près de sa plus haute idée, chacun devenant une cime impossible, une caricature de soi-même, une chose incommunicable, sacrée et ridicule à défendre plus que tout. Rees-Mogg, Corbyn, Soubry, Johnson, May : curieux jeu d’échec ou chacun est une tour d’ivoire, un cavalier aveugle, un cheval fou. Il n’y a plus d’intérêts, de stratégies ni mêmes d’idées : il n’y a plus que six cent cinquante ‘nons’ cabrés, ‘nons’ paniques. Chaque soir, Bercow l’annonce avec une gravité espiègle : ‘The noes have it ! The noes have it !’
Alors ? L’observateur trépigne devant son téléphone, dérisoire fenêtre qui donne sur le bateau ivre de la Chambre. Il n’ose invoquer Shakespeare, les trois filles du roi Lear pour qui aucun hommage au père n’est trop beau, cachant les drames, les haines et les pulsions, les hypocrisies. L’impossible héritage qui rend fou. Il note la cérémonie, la pompe, la lenteur. Il voit le sceptre de la Reine et les livres couchés sur la table. Il voit les deux coffres qui se font face et le cuir vert des banquettes qui se font face, comme le métro vers l’enfer, a dit un ‘MP’ inspiré et amer. Que veut dire ‘atavique’ ? Y-a-t-il une ruse des civilisations, des cultures comme il y aurait une ‘ruse de l’espèce’ pour ne pas mourir ? Sommes-nous en présence d’une stratégie évolutionniste qui serait à l’œuvre ? Disparaître, mourir, se sublimer pour ne devenir qu’une chanson de geste civilisationnelle, une épopée, un mythe comme l’Iliade ? Qu’on apporte les Troyens… ‘S’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes’, écrit Rilke. Fort bien, nous aurons donc les meilleures abîmes du monde, nous serons la crise la plus mystérieuse, la plus noire, nous constituerons, en tournant frénétiquement sur nous-mêmes, notre propre trou noir et le monde tournera aussi, fasciné, autour de nous. La mort nous donnera cette aura. Le soleil noir du Brexit nous donnera ce lustre. Nous serons la culture, nous serons la politique (même dégueulasse), et nous serons l’histoire.
On voit bien, quand même, qu’on va vers un énième accord ‘spécial’, un énième ‘deal’ ou rabais, où la formidable spécificité, insularité, britishness, etc. sera respectée par des diplomates européens fatigués et nauséeux, pour sauver les apparences. Brexiters et Remainers pourront parader. Mais ce n’est finalement pas la question. La question, que vérifie la tragédienne rouée derrière ses voiles, d’un coup d’œil, c’est : est-ce que je fascine encore le monde ? Ai-je encore cette force d’attraction, dans ce nouvel avatar fatal, funèbre, et sombre ? Agent secret de sa propre influence, mimant sa propre mort, le Royaume s’exporte à travers les limbes, devient gazeux, immatériel. Il reconquiert le monde par une sorte d’antémonde, il met en scène son hystérie, il trépigne. Nous ne pouvons plus lâcher cette série. What’s next ? What’s next ?
Theresa is lost – but ain’t we all?
Brexit, derniers rounds. De ça non plus, on n’est pas très sûr. ‘On’ n’est plus sûr de rien. On fonce vers le cliff-edge, vers l’anéantissement, vers l’accomplissement de quelque chose, nul ne sait quoi. Tels des Ponce Pilate mi-navrés, mi-goguenards, les 27 ont fixé un nouvel échéancier : 12 Avril si c’est non (auquel cas, tout recommence ou tout finit, c’est selon) ; ou bien 22 Mai si c’est oui, c’est-à-dire, dans l’improbable cas ou le Parlement ratifie le fameux ‘deal’ de Theresa May. Dans une remarquable démonstration d’irrationalité, les dires et les actions, la politique et ses supposées conséquences ont cessé tout rapport logique : des gens disent des choses, et d’autres choses se passent, mais il n’y plus de rapport. No fucking clue, disent-ils. Ce n’est pas qu’on ait basculé dans l’irrationnel, c’est qu’on y était depuis le début : l’UE, ou la Chine qui supplieraient à genoux pour obtenir un accord de commerce, les 300 millions par semaine gagnés sur l’Europe, les méchants migrants arrêtés aux portes du Royaume, la grandeur retrouvée et autres fadaises. Reprendre le contrôle, qu’ils disaient.
Aujourd’hui, tout le monde accable May, ce qui n’est pas difficile. Sa rigidité. Sa surdité. Son manque d’empathie. Son manque de talent politique. Plus grave : son manque de ruse, de malignité, de subtilité, de feeling. Son obstination pathologique contre toute logique. Etc, etc. On ressort le père pasteur, la rigidité protestante, l’absence d’enfants, l’absence de pathos. On moque cruellement ‘Maybot’ ou encore ‘Lino’.
On pourrait aussi se dire qu’il faut un sacré soldat pour diriger une action à la fois cruciale et foncièrement, structurellement impossible. Le Brexit, c’est le dragon parfait, le golem ultime issu de la psyché profonde d’un peuple : importantissime et impossiblissime, voilà le couple infernal du moteur qui tourne, qui tourne. Et on y engloutit des tonnes de courage britannique, de cruauté thatcherienne, de tourments et de plaisirs coupables. May, soldat qui n’est plus qu’armure vide, canard sans tête, qui s’entête à en perdre sa voix, accuse les députés, accuse le peuple, le Labour, l’Europe, jamais elle-même. Incarnation de la volonté, fut-elle stupide, jamais elle ne plie. Il y a quelque chose de médiéval et effectivement robotique chez elle. L’indéfectible force lancée contre le mur de l’impossible Brexit. Qui va cligner des yeux le premier?
C’est peut-être qu’on ne peut pas être une idée, ou un peuple, encore moins un pays. C’est trop abstrait, et surtout trop peu humain. Le moindre adolescent sait qu’on gagne à sourire, à reconnaître ses erreurs, à mettre en scène un minimum sa faillible humanité. Les précédents historiques d’inflexibilité ne font pas envie. Je ne sais pas s’il faut en blâmer Martin Luther, l’anglicanisme, ou une dame qui s’obstine à agir avec la stupidité des hommes.
Greta, ou l’infortune de la vertu
Partout, sur nos écrans névrotiques, dans nos rêves et nos demi-sommeils intranquilles, portée en effigie christique par les collégiens grévistes du vendredi, partout le petit visage blême et résolu de Greta Thunberg. Parfaite Némésis médiatique, incarnation de la colère des dieux et du châtiment, icône graphique frappante à la Poltergeist ou à la Shining, elle hante nos esprits fatigués et engueule tout ce qui dépasse de la douzaine d’années avec un aplomb formidable, c’est vrai. Poker-faced entre ses tresses blondes, elle dézingue, elle défourraille et s’étonne, en pinçant beaucoup et en riant peu, de ce que les politiques la louangent alors qu’elle ne cesse de les éreinter dans la presse et sur les réseaux sociaux. Portée par une énergie mystique et communicative, elle guide les foules, qui la réclament, qui l’adorent. Alors, voyez-vous, alors se pose encore et toujours le problème de la vertu.
La vertu a toujours un côté redondant, tautologique. La vertu est un truisme, une sorte d’énorme machine qui s’enfonce dans un vide devenu massif à force d’évidence. A raison, bien sûr. Bien sûr, Greta a raison : il faut sauver la planète, et les enfants, et les plantes et les animaux avec, et accessoirement l’espèce humaine avec. Ce n’est finalement pas mon propos et je n’irai certainement pas me ranger avec les derniers vieux réactionnaires, les patriarches du pétrole et autres négationnistes. Mais la raison, l’évidence, le bon sens vous ont vite des airs de rouleau compresseur. ‘Car non moins que savoir, douter me plaît’, écrit Dante dans l’Enfer.
Et puis, il y a encore autre chose. La vertu c’est aussi l’expression du plus grand nombre, l’expression nécessaire par l’espèce de la conduite à mener pour assurer sa survie, ce que les grecs appelaient le Nomos. Evidemment que la notion de conduite à tenir est essentielle à toute survie, c’est l’idée même de la culture, de la raison, de la conscience. Encore et encore, notre jeune walkyrie a raison. Mais alors, où est le problème? Y-en-a-t-il seulement un?
Le problème, c’est le mode d’imposition de la société sur l’individu. Cette fameuse ‘conduite’, nécessaire à la survie de l’espèce – et de la société, c’est sans doute la même chose – tend toujours à s’abstraire, à se mythifier, à gagner l’horizon de ce que Castoriadis appelait les ‘significations imaginaires sociales’, c’est-à-dire les grands ancrages irrationnels comme la religion, les idéologies, dont secondairement la ‘raison’ découle. Au nom de ces constructions – Castoriadis a pris le marxisme en exemple dans ‘L’institution imaginaire de la société’, mais on pourrait tout aussi bien dire le catholicisme ou l’économie de marché -, on finit par construire une raison immanente qui justifie toutes sortes d’actions. On suspend son jugement, littéralement on l’accroche, en haut, au ciel des idéaux… Car enfin, ‘avoir raison’, cela suffit-il? Cela suffit-il?
Ce qui me conviendrait mieux, sans doute, c’est une Greta avec plus d’humour et un peu moins prêtresse. Mais peut-être que j’en demande trop?
Dans le taxi
Chacun y va de sa théorie, de sa petite conspiration personnelle sur le seuil de laquelle il se tient, buté, rentré, renfrogné. Les nouvelles qu’on nous cache, les complots qu’on nous prépare, le mépris qu’on nous oppose. And so on… Chacun est retranché dans les circonvolutions de sa propre mauvaise foi, labyrinthe colimaçonique dont tout le monde a oublié les raisons premières et le début. Chacun est transformé en oreille géante, méfiante, repliée. Les raisons sont enterrées et on a jeté les clés. Car c’est de peur qu’il s’agit évidemment : la grande peur antique, primitive, du dimanche soir, de l’hiver, de la nuit où rien ne luit. Le taxi glisse dans les rues noires.
Sans titre
Une ombre.
Non, l’ombre d’une ombre.
Même pas : une très légère compression dans la transparence du temps, dans l’insignifiance des pensées. Un raccord vraiment très fin, indécelable, l’oeuvre d’une monteuse hors de pair au scalpel aiguisé : une joallière.
La trace que laisserait un neutrino solitaire traversant une piscine sombre, cachée dans les montagnes et observée désespérément par une équipe de scientifiques nippons en combinaison blanche. Des regards anxieux devant des écrans, des diodes, des capteurs. Des regards qui regardent au travers d’eux-mêmes. Dans le silence des montagnes.
Une explosion, mais vraiment très très infinitésimale. Une sorte de déclenchement que personne ne pourrait voir ou sentir. Enfin, presque personne.
Ou alors : le mouvement que ferait un très ancien poisson au fond d’un puits, posé sur un lit de sable sur une espèce de dalle de pierre, quand tout à coup il déciderait de se retourner. Ce mouvement-là.
Voilà, c’était ça. Quelle idée de raconter cela avec des mots.
Pour rappel
Les hommes errent sans direction, désempennés. Les hommes gisent amputés de leur haut et de leur bas, de leur gauche et de leur droite. Les hommes n’ont plus personne à protéger, alors ils flippent. Encore et encore, ils se présentent à la cour de récréation pleins d’espoir avec leur beau ballon rouge brillant et leurs yeux brillants. Mais niet, zéro, personne ne veut jouer avec eux. Cruel. Les hommes sont les derniers tycoons chancelants, ils titubent, ils marmonnent, ils se raccrochent au bar qui glisse. A moins que ce soit eux qui glissent, qui dérapent. Vers quoi? Vers leur nouvelle condition, où selon toutes prévisions, recoupements, il va falloir qu’ils soient eux-mêmes. C’est ça leur nouveau job, leur nouvelle usine : eux-mêmes. O, heavy burden! Alors, ils commencent. Gauches, rougissants, quêtant l’approbation, lissant leurs barbes, risquant un regard en coin vers maman, plus maladroits que des canetons. Plus rien à sauver, si ce n’est soi-même. Dieu! Quel mécompte! Mais, je le redis, c’est prodigieusement intéressant …
Das Unheimliche
Dès la gare, saisi par ce sentiment indéfinissable, familier, étrange, oppressant. Maintenant je le comprends dans ce que Freud appelle ‘l’inquiétante étrangeté’. Croiser son double, ou ses souvenirs, ou soi-même plus jeune. Une sorte de picotement désagréable, de fourmillement qui vient des tréfonds. On n’est plus très sûr de ce que l’on est quand on se croise dans les miroirs. Est-t’on ‘cet espèce de pédant déchu’ qu’on est devenu dans la grande ville, caché? Ou cet autre qui vivait là, et rêvait d’être ailleurs? A travers les grandes fenêtres du café Exelsior, la vitrine d’un magasin de perruques, des passants en manteau sur le trottoir, mais tout cela dans une lumière irréelle, jaune, douce, plate comme dans les albums de Tintin de l’enfance. Il y a de la Syldavie ici, de l’Europe Centrale, je pourrais être à Vienne. L’inquiétante étrangeté, c’est la familiarité du souvenir retrouvé intact, intouché après toutes les viscissitudes de la vie épuisées à l’effacer. C’est cette étrange résonnance des choses les plus banales, les plus familières qui se retrouvent projetées dans la fiction du souvenir, dans la nuit démesurée du souvenir.
Brexit 1 : Angstpferd*
Brexit, cheval fou. Cheval d’angoisse et de fantasmes, fantasque grand véhicule emporté bave aux lèvres vers… vers quoi déjà? Une impérieuse nécessité se joue ici, c’est très sérieux, mais on ne peut pas la dire. Enfin, si on peut la dire, mais avec les mots et l’excuse de la rationalité : et on sait qu’ils ne l’épuisent absolument pas. Pas même, il ne l’effleurent. Pourquoi? C’est un peu comme demander aux Achéens pourquoi il faut aller combattre les Troyens. Ou aux gens de Chartres pourquoi il faut reconstruire une cathédrale. Parce que. Pour que les temps s’accomplissent. On ne sait pas, mais ce n’est pas de savoir le problème. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons? Impératif catégorique? Universel veut qu’Albion soit île, forteresse, royaume, centre et étalon de toute chose. Mais finalement, nous autres français voulons la même chose, fantasmons tout pareil. Pour parler comme Malraux, c’est une cérémonie sacrée qui ne connaît pas ce qu’elle sacre. Une cérémonie d’impossibilité. Il faut que l’accord soit impossible, il faut que le traité n’aille jamais, il faut que les ministres puissent démissionner avec fracas, il faut des Rees-Mogg arrogants et des Boris Jonhsson candidement perfides, il faut Theresa May en victime expiatoire ou en grande prêtresse du bal de l’impossible. Pourquoi, ah! pourquoi, pourquoi demandez-vous encore? Parce que. Parce qu’il faut la névrose, le maëlstrom convulsif, centripète, destructeur et créateur, Eros et Thanatos s’aggripant entre plaisir et mort. Shakespeare, que j’aimerais tellement lire maintenant, et tous les elfes et les lutins, et les ‘gentle spirits of the air’, doivent bien rentrer quelque part. Il faut exister, voilà. Il faut s’arracher au néant en flirtant démesurément avec lui. Il faut se faire peur et s’offrir une crise sublime, existentielle, narcissique : mais qui sommes-nous, à la fin? Il faut trépigner comme un sale gamin d’Eton ou de Manchester, avec le maximum de mauvaise foi et de surenchère disponibles, et de regards en coin. Avec, oui peut-être l’EU comme parent oedipien que l’on adore détester, que l’on tue en secret pour exister, même en défilant avec un drapeau bleu et or dans les rues de Londres. Cette pile nucléaire névrotique, ce coeur tourbillonnant en fusion dévorant chaque minute des tombereaux d’arguments et de contre-arguments, ce réjouissant nonsense qui dégouline de partout et qu’on prétend abhorer, corseter… mais c’est nous enfin, disent-ils. Nous, nous, nous, c’est-à-dire, pas eux, pas Bruxelles ni Paris ni Hambourg ni New-York: nous. C’est complétement archaïque, antique, primal comme cri. Ce n’est pas le Leave ou le Remain qui comptent, c’est la crise. C’est l’intensité et la qualité de la crise qui compte. Ce que je trouve absolument fascinant, c’est qu’on est par un hasard de l’histoire en mesure de voir ce qu’il y a sous le capot, dans la psyché d’un peuple. On voit son énergie pure, folle, irrationnelle et pulsionnelle qui bout là devant nous. Peut-être que les anglais ont pensé la même chose de la Révolution Française de 1789. Un volcan n’a pas de raisons après tout, ni de causes ni d’arguments: il fait éruption, c’est tout. Le Brexit, oeuvre commune finalement, oeuvre collective, cheval fou de fantasy sur lequel on monte pour qu’il nous transporte, nous emmène, nous dise qui nous sommes. Quelle fierté alors!
*après un court échange d’idées avec @gabriel_marot que j’aimerais bien continuer…
