Par la fenêtre, 3

‘(…)  si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois- je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux.’

Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation seconde

Un à un, comme dans un calendrier de l’Avent démoniaque, comme mûs par un automate pervers, mes voisins, les personae, émergent du sommeil, ouvrent leurs fenêtres, jetent un regard endormi à la rue qui est globalement à peu près la même qu’hier. En pyjama avec des traces d’oreiller sur le visage, ils portent encore sur eux la tiédeur de la nuit. Digérant la nouvelle avant le café — un mois de plus de confinement, kyrielle de recommandations, d’obligation, de prescriptions, ton présidentiel larmoyant, paternalisme délirant, écusson ‘RESTEZ CHEZ VOUS’ implanté en haut à droite du télécran Orwellien, contre-prescriptions en tous genres, appels, contre-appels; etc — déglutissant péniblement la nouvelle ils s’accrochent aux balcons, aux volets, ils baillent, grattent leurs cheveux en bataille. Leur résolution est floue, dans tous les sens du terme. Ils évoluent lentement. Ils sont flous, imprécis — plus rien du mouvement résolu, du rush matinal vers les métros, les scooters, les trottinettes du Travail. Ils se tournent précautionneusement vers la cuisine et le premier café, comme s’ils avaient peur de perdre une poignée de pixels dans un mouvement trop brusque, une touffe d’identité, une parcelle de détermination. Ils perdent, nous perdons, je perds chaque jour un peu plus en visibilité.

 

Sans titre (suite)

a.

Soudain, l’orage éclate. Les rares passants courent pliés en deux jusqu’au métro. Une odeur d’herbe mouillé monte du parc en même temps qu’un air d’ancienne normalité. Demi-saison, dimanche, orage, rester chez soi. Mais c’est une fausse normalité, et un faux dimanche. ‘We can’t return to normal, because normal was the problem in the first place.’

 

b.

Je dessine du marbre sur Autocad. Indentations, fjords, isthmes, continents, archipels. Lignes de force, évidentes ou secrètes. Nébuleuses. Filaments. Réseaux. Monstres. Créatures. Nuages. Sommes-nous les seuls à voir cette beauté secrète ? Soudain, cette terreur : aurions-nous, la Terre et nous, des destins séparés ? Est-ce que nous allons devoir partir?

 

c.

Dans la cage d’escalier, dans un silence absolu, entre le troisième et le quatrième étage, précise et inattendue, une saveur de bergamotte.

 

d.

There’s a cold chill / in my heart

There’s a cold chill / in my heart*

 

e.

Sommes-nous la Création, ou le Problème ? Sommes-nous la création du problème ? Et qui doit le résoudre ? Nous ? Et où-cela ?

 

f.

Nietzsche, Fragments posthumes 1885-1887 : ‘Terreur d’avoir découvert la fausseté de tout.’

 

 

*Baxter Dury, Claire

Foucault

Parmi les plaisirs si rares du confinement, alors que les pétitions pètent, les brûlots brûlent, les débats débattent, celui-ci entre tous : écouter la voix métallique, précise malgré le crachottement de l’enregistrement audio sur YouTube, de Michel Foucault dans sa série de cours au Collège de France intitulés Sécurité, Territoire, Population. 1978. Il y parle du concept étrange, statistique, de population, des pandémies de peste et de variole et des mesures prises, il parle des sociétés de contrôle, des sociétés disciplinaires ou légales, il y parle du concept de sécurité, du gouvernement et du Prince — et il réhabilite Machiavel qui a tellement mauvaise réputation. Il est précis, patient, articulé, méticuleux. Il est absolument tranquille. Il est indébordable et on entend une mouche voler. Il est immarcescible. Il est comme un dieu, en vérité. La joie secrète, en l’occurrence, c’est de savoir qu’il reste beaucoup d’épisodes.

Personae

Je les vois, mes frères et soeurs humains, ils évoluent à la lisière de leurs fenêtres, ils apparaissent, ils disparaissent, à vingt heures ils applaudissent pendant deux minutes, ils tapent sur leurs casseroles avec des cuillères de bois, ils sifflent comme au théâtre. Ou peut-être, mes camarades d’aquarium, devrais-je dire. Et puis, il y a les autres miens, ma mère collée à la caméra de son ordinateur comme à un hublot, tous les visages familiers et aimés pressés aux vitres de ces fenêtres lointaines. Les amis qui se langissent du week-end à la mer comme d’un nouveau Graal, les étudiants qui attendent leur destin. Une routine s’installe qui semble être l’expression même de l’établissement humain. La civilisation du Covid. Ce n’est pas de la résignation c’est plutôt qu’un ordre, un nomos s’installe. Une vie plus précautioneuse, plus chiche sans doute, mais tout de même bien la vie. Vers vingt-trois heures les lumières s’éteignent, c’est à dire que les grands carrés dorés des aquariums s’éteignent, mais on distingue encore les petits rectangles bleus des télévisions, les lucioles virevoltantes des téléphones prêtes à traverser la nuit.

Colony 1

C’est devenu mon métier de regarder chaque soir le soleil se coucher. Le disque rouge orange surdimensionné manoeuvre précautioneusement pour atterrir entre la Défense et le Sacré-Coeur. Les jours invariablement beaux du confinement — laissons aux Dieux l’interprétation de ce signe — on recréé, tout de même, le dôme de pollution familier où s’irise la lumière. Je me dis que cela pourrait tout aussi bien être un coucher de soleil sur Mars une fois que nous l’aurons colonisée, une fois que nous aurons recréé une atmosphère. Que ferons-nous alors? Nous boirons des drinks dans la lumière rouge, nous embrasserons ce que nous aimons, nous ferons l’amour et nous dormirons sous les étoiles.

Sans titre (Ballard)

 

 

  1. Parmi toutes les images stupéfiantes qui me bombardent et que je happe comme le cachalot le krill, le devenir et la destinée du masque me fascinent. D’accessoire asiatique, utilitaire, médical, anodin et pour tout dire déplacé, il s’est catapulté au premier plan de notre société. Chacun fabrique fébrilement son masque, c’est à dire sa persona, comme les acteurs de la Grèce antique, son apparence sociale. Il devient accessoire érotique en se collant étroitement au visage, révélateur des yeux comme un nouveau voile post-apocalyptique. Il se pare de motifs, s’essaye à des coupes élégantes, devient en quelques jours l’emblème du nouveau cool. On voit apparaître d’étranges additions techniques, des valves, des clapets, des embouts qui suscitent des fantasmes, qui suggèrent une évolution darwinienne accélérée vers un nouvel état, vers une nouvelle espèce. Ce sont des branchies métaphysiques qu’il nous faut de toute urgence. Tout, comme ces visières de plexiglass des caissières du Monoprix – je jurerais qu’elles n’étaient pas là hier – nous suggère une préparation, une acclimatation progressive de l’humain vers une nouvelle mise à jour, une nouvelle disposition, une nouvelle mutation. Peu à peu les pièces constituantes de notre scaphandre humain se mettent en place, s’adaptent à nos corps. Tout humanisme, je l’affirme, est un transhumanisme.

 

  1. Dans la cour de mon immeuble, structure paysagère des années soixante-dix d’ordinaire désertée, quoique plaisante, sont apparus des éphèbes et des nymphes qui bronzent sur leur serviette éponge. N’espérez pas arrêter leur regard, derrière la serviette éponge, l’écran du téléphone portable ou du laptop, les lunettes de soleil. Tels des idoles lascives, ils trônent. Leurs amours, leur patron, leur amis, le monde lui-même et ses désespérés soubresauts sont des rumeurssuperposées qu’ils mixent de leurs yeux de bronze et de leurs oreilles bioniques. Tout est dans le fading. Ce sont les Opérateurs Silencieux. Les DJ du collapse. Ils reposent confortablement au soleil, sûrs de leurs forces physiques et psychiques, de leurs gamètes, de leur capacité à paramétrer toute chose, c’est-à-dire, à diriger. Eux naviguent déjà aux instruments depuis belle lurette. Il n’y a plus que des instruments, et pas vraiment de tempête, c’est ça qu’ils savent, et nous pas. Ils attendent dans leur cocon personnel qui est leur salle d’attente. Il n’y a pas de confins pour eux. Il y a l’infinité de la sensation au bout des doigts, des yeux, il y a l’infinie variation et la puissance du Contrôle en toute chose. Ils commandent. Ils attendent tranquillement l’embarquement.

 

  1. Sur le toit terrasse des immeubles des années soixante-dix, dans des locaux techniques oubliés, dans des délinéaments laissés au ciel vide, des engins de catapultage attendent patiemment avec leurs vérins repliés sous leurs dômes de béton, des systèmes de mise à feu attendent pointés sur les planètes hospitalières, cachés dans leurs gangues, des panneaux de contrôles dérobés, anciens, attendent dans leurs gaines, des antennes paraboliques guettent la moindre vibration, la moindre cohérence. Tout est dardé, bandé, dans une immobilité de marbre. Tout est enfoui dans une force, dans une gangue de temps. Tous attendent le signal, le moment, l’ouverture, la fenêtre. Et alors, nous embarquerons et nous partirons.

 

Sans titre

Nous pourrions tout aussi bien être occupés à réécrire les droits de l’homme et du citoyen, ou à refonder le contrat social, ou toute autre activité grandiose. Tout le monde s’en fout. Le monde s’en fout. Les corbeaux croassent et les grenouilles coassent, et, la nuit Sirius et Vénus me narguent de leurs rayons alors que je tourne et retourne sur mon oreiller. C’est le côté vexant de la situation : notre foncière inutilité. Nous sommes ramenés à notre fondamental néant, que nous avions fini par oublier à force de bruit et de fureur. Le fantastique emprunt de sens, qui étayait, justifiait notre présence au monde, s’effondre, c’est le krach. Il reste une humanité en roue libre, espèce animale qu’il faut divertir et nourrir à toute force, gaver de lipides et d’électrons. Cela secouerait les humanistes les plus enragés. C’est peut-être après ça que courent les joggers du soir, les joggers légaux. Perpétuel déséquilibre, perpétuelle fuite en avant qui s’auto-alimente comme un moteur fou. Le Covid montre notre prolifération et notre emprise, délirantes à tous égards, sur le monde. Il va falloir nous inventer d’autres dieux, nous tracer d’autres caps. Il va falloir, comme fait dire Yourcenar à l’empereur Hadrien, nous instrumenter vers d’autres fins.

Boarding pass to nowhere

Etonnantes ces nouvelles attestations de sortie en QR code. Ça rappelle vaguement les billets d’avion de quand on prenait l’avion. Le grand maëlstrom devenu malade nous fabrique des tours de manège toujours plus absurdes, toujours plus courts et sans but. A chaque jour son code. On s’embarque pour le Monoprix. On promène nos corps comme des chiens. Je me fatigue moi-même à toujours essayer de comprendre. Je voudrais flotter comme un œil espliègle, par delà le bien et le mal. Jenseits von Gut und Böse…

For a short story

Pitch kafkaïen. Héros solitaire, confiné dans son appartement, crise sanitaire, regarde le monde par la fenêtre, s’informe des nouvelles sur Internet, suit le nombre de malades, de morts, s’inquiète de quand il pourra sortir, dialogue avec ses proches par téléconférence, etc, etc. Puis, par une prise de conscience terrible, soudaine — ou par un rêve terrible qui le réveille — il réalise avec horreur qu’il n’est jamais sorti de chez lui, qu’il a toujours été confiné, qu’il est prisonnier de la fiction de l’Etat — crise sanitaire depuis trois semaines — dans laquelle il tourne comme le hamster dans sa roue. Souvenirs de la vie d’avant (enfance, amours) implantés comme dans Blade Runner, amis sur la vidéo, avatars fabriqués sur mesure. Fiction vertigineuse du temps qui éternellement dure trois semaines, des jours qui recommencent toujours comme la toile de Pénélope. Fiction, décor, cadre de la société totalement inventés, fabriqués, produits. Par la Psyché? par l’Etat? Par un ordinateur? Cela pourrait être totalement terrifiant.