Remote control

D’un commun accord, non

D’une ellipse partagée, non

D’un blip, ou d’une absence partagés, non

Disons, manipulant de concert un même objet invisible – que toutefois nous ne pouvons toucher ni connaître – non

Nous avons décidé, établi, laissé faire, vécu longuement dans le spectre de l’avènement de – non

D’un état de fait, non

D’un État plutôt

D’une conformation insidieuse

D’un angle mort de la pensée

D’un revers

D’une conformation gazeuse

Evanescente,

Disons d’un règne, mais dont nous serions les sujets à notre corps défendant,

Qui serait,

La croyance

Le milieu atmosphérique permettant

Qu’il y ait la rationalité.

Dog blues

Nous aimons les longues fugues, genre crépuscule, pavés mouillés

Nous aimons les poings serrés dans le noir

Nous aimons ‘pour le plaisir de gagner et de perdre’ (Giacometti)

Nous aimons fumées interlopes et tunnels secrets

Nous aimons les sourires inflexibles et fins (Pablo)

Nous aimons

.

.

.

Cette vie-là.

Frammenti

I.

Dès lors que vous avez une raison, vous ne nous lâcherez plus, c’est bien ça?

II.

Nous sommes passés dans le revers de notre monde et de nous-mêmes. Ce sont les mêmes choses que nous voyons, mais depuis l’intérieur. Nous voyons les étais, les machines, les mensonges. Nous sommes dans l’horreur des Hilfkonstruktionnen, mais de l’intérieurs, prisonniers. Et le remède, l’échappée, la fuite, sont encore des constructions j’en ai bien peur. Pouvons-nous tenir debout tous seuls? Décidément, non.

III.

Vous appelez à une révolution. Fort bien, alors, tournons, tournons.

IV.

Il y a le monde comme mystère, et nous dedans. Il y a les fumées, les troubles et la nuit, il y a les vapeurs et les visions, et aussi, il y a la joie sauvage, parfois. Et oui, on est absolument seul pour affronter tout. Mais n’est-ce pas bien ainsi?

V.

Nous sommes tellement élusifs et vaporeux qu’un rien nous détruit. Mais aussi, à partir de la moindre petite anfractuosité, du moindre petit relief sur le rien, nous construisons un monde.

VI.

De raison je ne connais point. Appelez-moi constructeur, ou omble.

Sans titre

Tu es là

Assis dans la cuisine

A manger ta Pink Lady qui vient du Chili

Un peu molle

Un oeil sur l’écran à écouter vaguement le souvenir du calme de la cour, tout à l’heure

Tu n’es pas vraiment tout à fait là, en fait, jamais vraiment

Mais tout à l’heure il y a eu ce mot qui a tout suggéré qui a esquissé un monde de sensations et d’idées

Comme si tout a coup tu prenais appui sur un instant

Une infractuosité

Une transparence

Une impossibilité

Comme si tu commençais, voilà, solidement adossé ou opposé à quelque chose

Une sorte de naissance, mais totale, absolue, spontanée

Une sorte d’éclair

Ce mot c’est

.

.

.

Shraddha

Aventure Moderne

Pris dans les systèmes. Pris dans les rationalités qui ont accouché de la sandwicherie famélique, du cinéma désert, des cafés et restaurants qui font faux alors que pourtant ils ont tout pour — mais que manque-t-il donc? Pris dans la chambre de l’appart-hôtel en mélaminé blanc et orange avec le frigo qui gargouille dans le silence, par la fenêtre ouverte, la rue intérieure déserte où joue un enfant solitaire et unique — en face, les bureaux déserts, les bureaux toujours déserts. Une civilisation, une pensée ordinatrice ont fait cela : l’ensemble d’immeubles étiré en une longue courbe face au parc. Plaques de verre et terre cuite. Appartements de standing. Restaurants qui… conviennent, sont prévisibles, contiennent tout ce qu’il faut. Pelouse rase et verte, arbres luxuriants, tramways glissant en silence dans la grâce du soir. Des couples passent avec poussette. Les femmes sont élégantes et désirables dans leurs robes d’été et leurs sandales. Les enfants babillent au volume qui est convenable. Les hommes ont des pantalons blancs ou bleu ciel avec des mocassins à picots et des pulls sur les épaules. Ou encore de souples vestes d’été. Tout est clair. Tout a été programmé ici, je veux dire, tout a fait l’objet d’une programmation. Les appartements bioclimatiques qui donnent sur le parc, où ronronne le bienveillant génie domotique. Les hôtels de différents standing. Le musée des Beaux-Arts. Le Centre des Congrès. Les bureaux. Cabinets de conseil. Audit financier. Optimisation fiscale. Expertise comptable. Tout a été programmé et les gens aussi : ils ont fait des études, ils sont resté dans leur milieu, ils acceptent leur destin et mieux, ils l’encouragent. C’est ce fonctionnement huilé, suisse, sans friction qui me fascine. Son irréalité m’attire. Déambulant avec ma valise, j’ai l’impression d’être un pixel échappé au programme. Je sens l’aventure moderne, la constellation poétique du secret : un décor construit pour moi, un mensonge dont j’aurais la clé, un très ambitieux poème construit par des architectes et des urbanistes pour contourner, pour divertir l’essentiel, l’essence. Je titube dans le reflet des murs de verre, dans le babil des gens qui semblent des automates de cire. Les hommes faux. Qu’y a-t-il derrière leurs conversations? Est-ce un monstrueux codage? Que dit-il?

Falsche Bewegung

Wim Wenders 1975

Le deuxième élément du triptyque, mais très différent des deux autres, Alice in Den Städten et Im Lauf der Zeit. Le seul film en couleur des trois, le seul avec la présence explicite de Peter Handke au scénario — même s’il est toujours un peu là –, le seul aussi où intervient, presque classiquement, des notions telles que ‘le scénario’, ‘l’histoire’, ‘les personnages’ ou ‘les acteurs’. C’est peut-être plus du Handke (dont le roman est lui-même inspiré du Wilhem Meister de Goethe) filmé que du Wenders rendu littéraire. Troublantes présences d’Hannah Schygulla, égérie de Fassbinder, et Nastassja Kinski, quatorze ans, vénéneuse, sublime, extraordinairement noble. Plus un ancien nazi, un poète improbable, un industriel suicidaire, et les provinces allemandes, ce passé qui ne passe pas, ce présent-futur inquiétant des cités dortoirs, cette route, toujours, ce paysage existentiel à la fenêtre du train ou de la voiture, ce paysage changeant sur le visage cinématographique de Thérèse (Schygulla) ou dans les yeux incandescents, animaux de Mignon (Kinski). Entre ou à travers tout cela flotte le héros (Das Held) Wilhem, qui est toujours pour moi Philip Winter, ou un double fantasmé et mutique de Philip Marlowe (Rüdiger Vögler).

Voici le beau monologue de ‘l’industriel’:

‘Je voudrais parler de la solitude. Je crois qu’elle n’existe pas. C’est plutôt un sentiment artificiel (künstlich), créé du dehors. Une fois, j’étais assis dans cette pièce dans un état d’hébétude. Plus loin dans la pièce il y avait des mégots de la veille. C’est là que j’étais assis, aussi hébété qu’aujourd’hui. Hier j’étais là, et aujourd’hui ici. Et cette image de moi-même m’a tellement touché que j’ai cru qu’on me caressait. La solitude, c’était donc ça. J’étais fier à force de solitude, transporté de solitude. Submergé par la solitude. La solitude fut créée de manière semblable un autre soir où j’étais assis sur la terrasse. Je buvais du vin et le temps passait sans effort. Alors, des gens ont longé la forêt et ils ont regardé de mon côté. ‘Comme je dois leur paraître seul’, me suis-je dit. Et aussitôt je fus à nouveau bercé par la solitude artificielle du dehors. C’est un état purement théâtral, qui naît à l’instant où on se sent être l’acteur de soi-même. Pourtant, c’est pendant ces moments hypocrites de solitude que je me sens renaître. Tel est le paradoxe de la solitude, l’impression envahissante de confort que je ressens alors.’

Im lauf der zeit (Ich bin meine Geschichte)

Wim Wenders 1976

L’extase primale, celle dont on ne se remet pas vraiment, c’est la photographie. Ici c’est Wenders lui-même, avec Robby Müller (aussi Paris Texas, Dead Man et Ghost Dog de Jarmush). Ça m’a fait le même effet que Persona de Bergman (Sven Nykvist photographie, aussi sur le Sacrifice de Tarkovsky). Apprentissage du profane que je suis, donc : on cherche à comprendre, alors qu’on éprouve encore, alors qu’on est impressionné, littéralement, pas l’image du film et tout ce qu’elle déclenche en soi.

Musique lente, paysage lent, errance sur fond de gris lumineux, le noir et blanc est encore plus beau que dans Alice in den Städten. Le film s’étire, l’été, le long de la frontière de la RDA d’alors, entre Lünebug (Basse-Saxe) et Hof (Bavière). Entre deux nulle part, ‘west of no east’. La photo est telle que tout est émouvant, le grain de bardeaux de bois sur un mur, des bateaux en papier qui flottent sur l’eau noire d’une rivière, et les paysages, bien sûr, qui s’ouvrent métaphoriquement sur l’Est qui devient un Ouest bizarre, un horizon, une ambition, une recherche. Ils ouvrent sur une errance magnifique, Rimbaud, Kerouac. L’existence pure, sauvage, fragile, traversée par toutes les émotions en même temps qu’une puissance tranquille, du voyage. Mieux, du mouvement, du vecteur qui est la pure force de l’âme nourrie par la substance même du monde.

Im Lauf der Zeit. C’est la même chose que ça ( Rimbaud Mars 1870) :

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Der amerikanische Freund

Wim Wenders, 1977

Hamburg est comme Elseneur, comme Elgin, shakespearienne et tragique, elle gît dans l’Elbe et la mer du Nord, béante, désertée, perdue. Sur le port s’agitent des personnages, dans des maisons crépusculaires promises à la démolition. C’est toujours le côté hanté de l’Allemagne qui me séduit le plus, passé trop lourd, présent trop lourd, futur trop lourd ou inexistant. La tâche de couleur de la Coccinelle orange dans le paysage charbonneux, sur fond de mer noire, de mouettes gluantes. Käfer, cafard. Et pourtant, ces personnages qui se débattent, Jonathan, l’encadreur, Marianne, sa femme au sourire triste – Lisa Kreuzer qui est l’Allemagne, quel visage ! un paysage tragique et serein, l’amour et la tristesse ensemble – Daniel, l’enfant : tous sont heureux, à peu près logés dans un instant, dans une perspective courte, dans un éclat de rire.

Et puis, il y a les machinations de l’inquiétant Ripley, du monde extérieur généralement inquiétant symbolisé par les machines du port, le téléphone – par l’extraordinaire train kafkaïen qui fonce vers Munich — par les conspirations ourdies du monde de l’art que Jonathan touche d’un orteil, et d’une légère frustration. Tout est tragique, même l’amitié que Ripley cherche désespérément dans sa toxicité foutraque, dans ces extravagances. Tout est ruine aussi, l’Allemagne d’après-guerre, le Nord, la villa au bord de l’Elbe que rien ne vient égayer, même pas les rideaux rouges et le juke-box Wurlitzer. Moi, c’est la tristesse de l’Allemagne que j’aime infiniment, je me souviens de désespoirs intenses au bord du Rhin, l’hiver, à Düsseldorf, ou de joies tristes l’été, au bord du Neckar, à Heidelberg. Un certain romantisme, si l’on veut, et puis quelque chose de plus : une sauvagerie du Nord, la civilisation qui s’échappe par une béance, par le haut, par le mystère, la certitude d’être confronté à quelque chose de beaucoup plus grand que soi, de tragique, et aussi, quelque chose de mystérieusement ouvert. L’Allemagne c’est un appel poétique, c’est une aspiration à disparaître dans le mystère des choses, dans Rilke, dans Handke, dans Goethe et Schiller. Dans Rimbaud, aussi. L’Allemagne c’est l’errance, l’errance la plus ouverte parce qu’elle n’est plus contenue par rien, pas même le ciel et la mer. L’Allemagne c’est métaphysique.

Une Amérique de pacotille flotte dans tout cela, vraie fascination de Wenders mais elle n’est qu’une dimension de l’Allemagne, une de ses dimensions extrêmes ou de ses fantasmes, comme dans le ‘Amerika’ de Kafka. Non, ce qui compte, c’est l’étendue, la tristesse de la mer et du ciel – qui est aussi une joie, bien entendu, une douleur et une joie comme le visage de Lisa Kreuzer –, la noirceur, le tragique de la vie qui est comme un milieu, une mine où brillent les pépites de l’existences, la grâce ou l’arrogance d’un sourire, un subreptice élan d’amitié qui emporte tout sur son passage, et la vraisemblance avec, l’éclat d’un soleil rare sur le bois verni d’un cadre, des bribes d’une chanson de Bob Dylan que murmure Bruno Gantz en balayant son atelier, le cœur en vrac mais avec ce je ne sais quoi de sourire, de défi, d’ironie amère et d’étincelle ineffable en lui. Life. Leben. La vie. Il faudrait partir mais on ne peut pas vraiment – toute la ville est situation d’immigrée statique, tournée vers toutes les directions, tous les ailleurs possibles. Il faudrait prendre ce traitement mais on ne peut pas. Il faudrait tout recommencer mais on ne peut pas. Il faudrait dire oui, ou non, à Ripley mais on ne peut pas. Il faudrait dire oui ou non à sa demande d’amitié éperdue qui est détresse éperdue, mais on ne peut pas. Alors, balayer l’atelier, et chantonner :

I pity the poor immigrant
Who wishes he would’ve stayed home
Who uses all his power to do evil
But in the end is always left so alone
That man whom with his fingers cheats
And who lies with every breath
Who passionately hates his life
And likewise, fears his death

I pity the poor immigrant
Whose strength is spent in vain
Whose heaven is like ironsides
Whose tears are like rain
Who eats but is not satisfied
Who hears but does not see
Who falls in love with wealth itself
And turns his back on me

I pity the poor immigrant
Who tramples through the mud
Who fills his mouth with laughing
And who builds his town with blood
Whose visions in the final end
Must shatter like the glass
I pity the poor immigrant
When his gladness comes to pass