Sur Kafka encore. L’invention, ou l’institution de la rationalité. La rationalité comme nouvelle religion dans un monde irrationnel. L’irrationalité du rationnel (Voir Simone Weil, l’usine). A voir dans l’économie ou les cultes de la droite. Dans la pensée manchestérienne – la main invisible d’Adam Smith, quand on y réfléchit cinq secondes, a tout du rite magique, de la superstition la plus noire : le marché magique, ou le ‘moins d’état’ qui résout tout magiquement. Travers à voir encore dans n’importe quelle forme d’administration qui ressemble tout de suite à du mauvais Kafka. Les mots de passe, les impasses. L’absurdité en emblème. Le ‘pourquoi mort’ accroché à la poupe du navire de Paul Celan. Notre propension, depuis l’enfance, à nous exprimer sagement en 1, 2, 3. A faire des plans. Notre croyance coupable dans les raisons – en réalité nous agissons tout au contraire, ou simplement en dehors des raisons. Les superstitions déguisées en rationalité, et dès lors adorées comme des idoles. Les significations imaginaires de la rationalité comme seul vaudou socialement acceptable. La terreur de ce qui est caché, enfoui, obscur. La terreur des pulsions, des rêves. (Die Trieben, Freud). La tentative désespérée de rendre les choses claires. « Did you ever go clear? » demandait ironiquement Leonard Cohen dans Famous blue raincoat. K. le talmudique, le cabalistique qui rédige des courriers d’assurance chez Generali. Qui administre tant bien que mal son usine d’amiante. Bienvenue dans notre monde…
Catégorie : Journal
To Fr. Ka.
Est-ce que toutes les ‘raisons’ ne sont pas mystérieuses? (Pensée d’un homme irrationnel. Ou stupide.)
Manchette (II)
“La vérité du polar hard-boiled, c’est qu’il doit non seulement avoir été le roman de la misère moderne, mais devenir la misère moderne du roman.
Il ne veut rien avoir de poétique, sauf ironiquement. Le polar achevé doit être comme une HLM qui serait parfaite. Aucun détail, aucun problème de plomberie, ne doit s’interposer entre le consommateur et son objet. Même la distraction doit être parfaite, comme une cuisine équipée. Alors le consommateur ne peut plus se consoler par des protestations sur les détails. Il est forcé de tout accepter parce que c’est parfait, ou de tout rejeter d’un coup parce que c’est l’horreur.”
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Jean-Patrick Manchette, Chroniques, 318, 1996.
Manchette (I)
“ Vers 13 h 30, Gerfaut se tapa des francfort-frites dans une brasserie. Il faisait de nouveau beau et clair mais on n’y voyait pas très loin à cause de la pollution atmosphérique. Les passantes étaient vêtues d’étoffes légères. Mais le reste, les voitures piétinant dans un nuage de gaz et de F.I.P. 514, les yeux cernés des gens qui se hâtaient, les tours de béton, le potin, la chair aqueuse et trafiquée des saucisses sous la dent de Gerfaut, tout cela, c’était la merde.
Gerfaut aurait prétéré un lieu où il pourrait voir autour de lui quelque chose qui ne soit pas son visage, où tout ne lui parlerait pas de lui-même, un paysage inanimé.”
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Jean-Patrick Manchette, Le Petit Bleu de la côte ouest, 1976.
Bérénice
Les éléments de la composition chimique du corps humain défilent lentement en haut de la scène enfumée. Oxygène 65%. Carbone 18%. Hydrogène 10%. Etc. Puis ça s’amenuise jusqu’à des éléments infinitésimaux. Chlore 0,2%. Traces infimes jusqu’à la disparition. Or. Aluminium. Arsenic. Brome. Puis plus rien. Dans la scène noire descend une sorte de lame brillante. Bérénice entre. Elle est seule. Elle sera seule tout le temps. La voix est une piste sonore, tantôt claire, tantôt passée par le vocoder, décomposée en ondes, en spectres, en sinusoïdes, en bruits jusqu’à l’inaudible. Bérénice est seule, Titus est brusquement devenu un fantôme incompréhensible, un jeune spectre qui joue avec Antiochus sur une longueur d’onde différente, tout à coup sur une planète différente. Au fond, derrière un rideau, se meut, comme une mer, la masse indistincte des sénateurs, comme un tableau de Piero della Francesca qui serait repeint par Francis Bacon. C’est : l’ordre, la loi, la règle qui nous brise les reins et l’âme. Les rideaux de Castellucci sont vivants, maléfiques : une paire de bras se tendent, puis tombent, des rideaux noirs coulent comme de l’encre ou du mazout dans un cauchemar. Et toute cette machinerie, cette mécanique précise qui tombe des cintres comme du ciel : néons, rubans, draperies. Tout est écrit de toute façon. Titus passe, mince, impérial, enfantin, il joue son rôle royal et hermétiques avec Antiochus. Les pompes, les ors, la gloire : combien de pourcent d’humain là-dedans, combien de pourcent de coeur. Des formes humaines se meuvent sous des draperies, c’est beau, c’est incompréhensible, de quelle forme relève-t-on, que veut dire “humain”, quel est le code. Bérénice parle elle crie elle pleure elle raille elle supplie elle se tait elle sanglote elle mendie. Rome s’en fout. C’est l’Etat qui compte, on pourrait aussi bien dire, c’est l’Eglise. Les rideaux claquent et grondent sourdement, quelque chose de capital se joue ici. La décomposition du langage, a dit A. Oui, c’est ça, Racine vocodé, la langue poussée dans ses ultimes retranchements comme à la fin quand Bérénice balbutie, effondrée dans sa robe pourpre. L’ultime baroud du langage, après il n’y a plus rien. Ne me regardez pas, crie-t-elle, puis le cri se décompose jusqu’à n’être plus qu’un rythme : ta-ta ta-ta-ta-ta. Quand on écrit, c’est le genre de trucs qu’on entend, une espèce de musique primordiale, de bas remous, de plissements ou de frémissements du néant qui ensuite devient du signal, puis du langage. Le langage – l’âme?- ce serait ça, une étroite bande passante – combien de pourcentage de l’univers, quelle quote-part des signaux et des bruits qui transitent et naviguent dans le néant en tous sens – où il y aurait du sens, de l’humanité, de l’amour. Autour, rien. Ne me regardez pas.
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à 2:30 ceci :
Nerville
Nerville, dix ans après. Cette fois en train, à l’époque nous prenions l’A15 au petit matin avec Jseb, dans mon souvenir le paysage était toujours blanc et flou, brumeux. Un paysage psychique. C’était difficile, ça nous faisait peur, plus d’une fois je me suis arrêté dans le petit bois, avant la réunion, pour respirer.
Toujours cette lumière blanche, ce silence à travers les vitres du train. Les choses posées, les pavillons de banlieue, les usines, les champs, les routes.
Revoir cette maison après dix ans, ou écouter par inadvertance une musique – After you’ve gone – de brefs instantanés, surprenants, de bonheur, comme les aperçus improbables d’une autre possibilité, d’une autre, toute autre vie.
Et puis, pour répondre à une question je ressors encore une autre maison, Traubach, vingt ans avant. Ce qui est émouvant avec l’architecture c’est qu’elle continue sa vie après qu’on en ait fini avec elle, mais en même temps, qu’elle nous attend. Elle est comme un point de rendez-vous, un havre ou ses mesures et vos mesures se conjuguent, un apprivoisement extraordinaire du monde et du temps. Semer des lueurs, ou des cailloux, dit Gabriel. C’est un privilège, que régulièrement nous oublions harassés que nous sommes, nous les Architekturhünde, nous qui regrettons amèrement de ne pas être meilleurs que nous sommes.
Je me demande toujours ce que font les livres quand nous ne les lisons pas, ou les films quand nous ne les regardons pas. Ils vivent une vie secrète, ils fourmillent de leur code intime. Et l’architecture? Elle mène une vie secrète. Mais encore, elle est habitée, comme Nerville avec F. et C. qui y vivent. “Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, simple et tranquille.” A travers les baies passe la lumière du nord, on voit les molles ondulations du paysage de l’Oise. A travers les baies la lumière du nord coule, irrigue, passe et pour toujours éclaire la table de la salle à manger où C. corrige ses copies. L’architecture est le dispositif qui permet cela – inscrit, logé, serti dans le temps – et c’est terriblement émouvant, c’est à pleurer en fait ce ménagement, cette douceur, cet… accord. Comme dans le poème ‘Immer wieder’ de Rilke, l’architecture est un ordre secret, un accord secret passé avec le monde, “zwischen die Blumen, gegenüber dem Himmel”. Parmi les fleurs et face au ciel.
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https://schabrieres.wordpress.com/2014/08/05/rainer-maria-rilke-encore-et-encore-immer-wieder-1914/
Lyon
Sous un ciel bas, plombé, dans une lumière d’apocalypse la bourgeoisie du sixième arrondissement s’ébat imperturbable, guidée par son seul code, son programme. Elle est monde par dessus le monde, surmonde qui serait une sorte de vêtement moral de bonne coupe, d’oeillère ou de guêtre sursumante. Dans un petit square dejeté qui évoque le réalisme socialiste, une femme solitaire brandit un drapeau de la Palestine molesté par le vent. Tout le monde s’en fout, reliant d’un sourire les sports d’hiver aux vacances de Pâques. Il n’est pas besoin d’action individuelle, puisque tout est pourvu, tout est prévu dans un système collectif. Ce qui m’interroge dans ce quartier, c’est l’architecture, certaines barres de logements ornées de bas-relief en béton ou en bronze ressemblant aux photos qu’A. m’envoie du Kazakhstan. Ambiance effroyable, mais aussi extatique, sereine, prévue, béate. Ici on pourrait être dans une nouvelle de Kafka, une sorte de cauchemar peut-être, d’une population aux yeux fermés ou coincés en position ouverte sur une réalité alternative, idéologique, aux principes gravés en grandes lettres sur des églises laides ou des tours des années soixante-dix.
Franz Kafka, Journal
16 décembre 1910
Je ne quitterai plus ce Journal. C’est là qu’il me faut être tenace, car je ne puis l’être que là. Comme j’aimerais expliquer le sentiment de bonheur qui m’habite de temps à autre, maintenant par exemple. C’est véritablement quelque chose de mousseux qui me remplit entièrement de tressaillements légers et agréables, et me persuade que je suis doué de capacités dont je peux à tout instant, et même maintenant, me convaincre en toute certitude qu’elles n’existent pas.
Mardi soir
Un mardi soir, à vingt-deux heures, la vue du camion des Velib violemment éclairé, par la fenêtre, en bas, dans le noir, dans la rue – eux gisant inertes au fond de la remorque, l’employé en combinaison orange qui s’affaire, les saisit un à un en un ordonnancement macabre… Quoi? La barge des décombres, de Celan, sur le Rhin, sur le Styx, sur le Lethé, sur mon sommeil insomniaque.
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Heure d’eau, la barge à décombres
nous conduit au soir, comme elle, nous ne sommes
pas pressés, un Pourquoi mort se dresse à la poupe.
[ein totes Warum steht am Heck.]
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*6 octobre 1957
Hunde
Un local poubelle, peut-être. Un autre, en face de la rue, enfin, peut-être. Un hôtel en Corse. Un hôtel à Genève. Un hôtel dans le seizième. Peut-être. ‘Peut-être’ est notre préfixe, notre bannière, notre très discret panache. Un hôtel, place des Abbesses. Et à chaque fois le rituel, le cinéma, les jeux de rôles, les clients instantanément transformés en Louis IV au petit pied, avec leurs rêves, leurs délires, leurs espoirs. Eh bien, nous y allons. Nous notons des choses dans des carnets imaginaires, nous trans-agissons – dans un mélange dont nous nous inquiétons toujours du dosage-, entre réalité supposée et souhaitée, nous faisons un numéro, comme des trouvères ou des troubadours, dans l’espoir qu’on nous paye. Les clients en face ne donnent pas leur part aux chiens. Enfin, c’est à dire, les chiens c’est nous les ‘Architekturhunde’, les chiens de l’architecture. Nous rongeons nos os d’aventures. L’autre jour pour répondre à une question d’Helena j’ai fouillé dans mes vieilles archives, tous ces prospects, tous ces coups de fil, tous ces escaliers plus ou moins flambants montés et descendus, toutes ces portes poussées, tous ces sourires entendus, tous ces cafés bus, tous ces noms surtout, de gens, de rues, d’endroits : jusqu’au vertige. Ce n’est pas que la madeleine soit amère, mais plutôt, qu’elle s’est multipliée à l’infini aux confins de la mémoire. Mais le plus étonnant, c’est de continuer à faire cela encore et encore, immer wieder… en vertu de… quoi? Un métier, un positionnement dans la société, un choix sans doute, des amis. Une appartenance. Celan : “le crochet à cran d’arrêt ressenti où le pouls osa battre à contretemps.”
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Celan à Ingeborg Bachmann, (Paris,) 2. XI.[19]57
JOUR DES ÂMES
Qu’ai-je fait ?
Ensemencé la nuit, comme s’il pouvait
y en avoir d’autres, plus nocturnes que
celle-ci
Vol d’oiseau, vol de pierre, mille
trajectoires parcourues. Des regards,
volés et cueillis. La mer,
goûtée, gaspillée en boisson et en rêve. Une heure,
enténébrée par les âmes. La prochaine, une lumière automnale,
apportée en offrande à un sentiment aveugle, qui vint à sa rencontre. D’autres, nombreuses,
sans lieu et alourdies par elles-mêmes : aperçues et contournées.
Roches erratiques, étoiles, noires et pleines de paroles :
dénommées
selon un serment rompu.
Et un jour (quand? cela aussi est oublié) :
le crochet à cran d’arrêt ressenti
où le pouls osa battre à contretemps.
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ALLERSEELEN
Was hab ich getan?
Die Nacht besamt, als könnt es
noch andere geben, nächtiger als
diese.
Vogelflug, Steinflug, tausend
beschriebene Bahnen. Blicke,
geraubt und gepflückt. Das Meer,
gekostet, vertrunken, verträumt. Eine Stunde,
seelenverfinstert. Die nächste, ein Herbstlicht,
dargebracht einem blinden
Gefühl, das des Wegs kam. Andere, viele,
ortlos und schwer aus sich selbst: erblickt und umgangen.
Findlinge, Sterne, schwarz und voll Sprache: benannt
nach gebrochenem Schwur.
Und einmal (wann? auch dies ist vergessen):
den Widerhaken gefühlt,
wo der Puls den Gegentakt wagte.
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