Castoriadis, le retour

Fait et à faire, Les carrefours du labyrinthe 5, ‘De la monade à l’autonomie’, 1991.

(…)

Considérons la dimension constitutive de la société et de l’histoire, la dimension instituante. Nous y voyons quelque chose que, à défaut d’un autre terme, il faut bien appeler une source, une capacité des collectifs humains de faire surgir de façon immotivée – bien que conditionnée – des formes, figures, schèmes nouveaux qui, plus qu’organisateurs, sont créateurs de mondes. C’est en vertu de ces schèmes que le monde grec ancien est peuplé de nymphes et de dieux ; que le monde hébraïque est un produit de l’action de Dieu, qui a aussi créé l’homme ; que le monde capitaliste moderne est un monde voué à une expansion indéfinie des forces productives. Tout cela n’est ni nécessaire ni contingent. C’est la façon d’être que créent les êtres humains en société, et chaque fois ex nihilo quant à ce qui importe vraiment, c’est-à-dire la forme ou chose. L’Europe moderne utilise à la fois la Grèce, Rome, l’hébraïsme, des éléments arabes, des éléments germaniques, et autre chose encore qu’elle crée elle-même. Mais, en créant elle-même autre chose, elle donne une autre signification à ce qu’elle emprunte à ces mondes antérieurs.

On voit immédiatement le parallèle avec le sujet. Dans les deux cas nous avons ce mode d’être, qui est le mode d’être du pour soi, qu’on retrouve déjà élémentairement dans le vivant.

Le pour soi veut dire monde propre, source de création d’un monde propre. De même que rien ne peut entrer dans une cellule qu’à condition de traverser le filtre de l’enveloppe de celle-ci, et une fois qu’il y est entré être métabolisé par la cellule – ou bien il la tue -, de même rien ne peut entrer dans une psyché singulière qu’à condition d’être métabolisé par elle. Et rien ne peut entrer dans une société, qui ne soit ré-interprété, mais en fait recréé, reconstruit, pour prendre le sens que cette société-là donne à tout ce qui se présente pour elle.

Une société, comme une psyché, en première approximation, comme une cellule, comme un organisme vivant, est dans la clôture, au sens algébrique du terme. Un corps algébrique est clos si toute équation qui peut être écrite dans ce corps admet une solution avec des éléments de ce corps. Dans la société hébraïque, par exemple, tout ce qui apparaît trouve sa solution au plan de la signification, il peut y être interprété. D’où ce paradoxe fantastique que même I’Holocauste, du point de vue hébraique proprement dit, doit être plein de signification.

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C’est cela la clôture algébrique du système.

Cette clôture est rompue deux fois dans histoire de l’humanité. Elle est rompue une première fois en Grèce ancienne.

Elle est refermée ensuite avec le christianisme, le vrai. Elle est rompue à nouveau avec l’Europe moderne dès les XIIème et XIIIème siècles, lorsque des questions commencent à surgir ; et finalement on débouche sur le temps des révolutions, des Lumières, du mouvement ouvrier.

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À suivre..

Sur ‘Le cercle de craie caucasien’

Dans une Georgie de carnaval, un kolkhose au bord de la Perse – mais cela pourrait être la Chine ancienne, ou l’allemagne des années 40, ou encore notre triste ici-et-maintenant, notre Bas-Empire – la cour du gouverneur Abachvili festoie et fastoie dans l’inconscience alors que les Perses sont à leurs portes. Les mauvaises nouvelles? Jamais avant les réjouissances, dit-on. Le gouverneur est renversé, décapité par les princes de Georgie. Puis dans la confusion de l’invasion et de la fuite éperdue qui s’ensuivent, l’enfant du gouverneur et sa femme Natella, l’héritier Michel, est laissé de côté. Groucha, la servante, après une courte hésitation, le reccueille et au prix de mille difficultés, au détriment de son intérêt personnel, pour dire le moins, va l’élever. Arrive un nouveau retournement de régime et la femme du gouverneur revient et réclame l’enfant. Et c’est à Azdak, intellectuel douteux nommé juge par le nouveau régime, qu’il revient de décider à qui, de Natella ou de Groucha, il revient de confier l’enfant. Le cercle de craie est tracé, l’enfant est placé au milieu, les deux femmes de chaque côté. A celle qui parviendra à sortir l’enfant du cercle, il reviendra. Natella – il en va de son héritage! – tire et arrache l’enfant car Groucha ne veut ni ne peut lui faire du mal. Mais Azdak, complaisant et corrompu avec les riches, généreux avec les pauvres, en décide autrement : l’enfant ira à celle qui l’a élevé et aimé. Et d’une ruse il prononce aussi le divorce de Groucha avec son mari de circonstance, Youssoup, pour la rendre à son amoureux Simon Chachava. Ils partent avec l’enfant. Happy end. Il faut en profiter, avec Brecht ce n’est pas si souvent.

‘Redoutable est la tentation d’être bon’, dit l’argument. Cela vous vaut toutes sortes d’ennuis, cela va à l’encontre de vos intérêts. Oui, mais il y a l’amour, dit Brecht, qui est ici fraternité, bonté et c’est l’amour qui fait traverser des montagnes, marcher dans la neige, marchander pour une bouteille de lait, subir l’opprobre de sa famille et la société, se marier contre son gré. C’est l’amour qui éclaire et donne sens à la vie. Et puis, il y a la justice. Concept bricolé, douteux, à la légitimité incertaine parce que décidé par le peuple qui roule d’une mesquinerie à l’autre (‘C’est une bonne âme, mais uniquement après le repas’ fait dire Brecht de l’horrible belle-soeur Aniko). Mais, fort d’un peu de décorum, d’une robe, d’une position de tiers en Ponce Pilate alcoolique et sceptique tenu par le formidable juge Azdak, ça marche, ça peut marcher veut croire Brecht. La société s’institue, ça oui, elle est fondamentalement injuste mais elle contient l’idée ou la possibilité de la justice, comme nous possédons tous, à des degrés divers et avec  des prédispositions variées, la possibilité de l’amour, de la générosité, du don de soi. Merveilleuse fable politique. Et cette langue cruelle et drôle, pas fondamentalement méchante, railleuse plutôt, qui tranche comme une lame. Merveilleux Brecht. Et la morale? La voici : ‘Vous qui avez écouté l’histoire du cercle de craie, Retenez l’avis des anciens: Que toute chose au monde revienne à ceux qui lui sont utiles : L’enfant aux êtres maternels, pour être sûr qu’il grandisse bien. La voiture au bon conducteur, pour que sans heurts soit le chemin. La vallée aux irrigateurs, pour qu’en fruits elle soit fertile.’

Sur ‘Siegfried’

Le héros erre dans la forêt d’arbres suspendus, qui pendent cimes vers le bas. Il ne sait pas qui il est, ni à quoi il sert, il réclame une épée, il ne comprend pas ce qu’il ressent ni ce qu’il pense, il s’énerve, il trépigne, il est ridicule. Il est une chambre vide, il est la création de Mime, le nain maléfique des Nibelungen, ou de Wotan, le dieu vengeur et aimant déguisé en Voyageur. Siegfried est le ‘sot qui ignore la peur’. Tout le monde l’instrumentalise, tout le monde voit à travers lui de sombres desseins. Il doit tout accomplir, passer les étapes, le narratif on dirait aujourd’hui. Il est le naïf de l’action, mais bizarrement toujours un peu extérieur à elle. Il est l’oeil vide du cyclone (G). Il est tellement au centre de l’action qu’il en disparaît, alors que les personnages qui gravitent autour de lui gagnent en épaisseur, en vitesse, en caractère. Siegfried a la tête d’un comptable et rit stupidement avec les oiseaux. Un animal. Il est une abstraction, un biais, une cellule souche. Au centre de l’action, il n’y a rien. Au centre du destin, il n’y a rien. Et au centre de l’identité non plus, il n’y a rien. Terrifiante mécanique. A un moment, la scène se vide, les arbres se rétractent dans les cintres et Siegfried reste seul, devant, faisant tourner son Ring énorme qui ressemble à une couronne – au centre de laquelle il n’y a rien. Autour il y a des tours d’Algecos, des constructions et Brünnhilde qui approche lentement dans son vaisseau hyménique. Il ne dit rien et il fait tourner l’anneau le regard perdu vers le centre de l’univers. C’est beau. Il est beau, parce qu’il est perdu. Et plus tard, il est monté dans la chambre, il a arraché tout ce plastique, c’est grotesque, il a réveillé Brünnhilde, il a fait tout ce qu’on lui a demandé cet homme là, depuis toujours, il a tué le dragon, il a tué le nain maléfique, il a forgé l’épée, il a renié père et mère – il n’en peut plus. Et il est là, recroquevillé dans un coin de la chambre, couvert de sang, le regard dans le vide encore, il se demande ce qu’il fout là, à quoi ça sert, il a l’angoisse de la chambre, l’angoisse de toutes les chambres quand on est monté, quand on a tout fait, quand on a absolument tout fait mais que ce n’est toujours pas ça. Brünnhilde chipote. Il a la tête d’un voyageur de commerce fatigué et décu dans une chambre d’hôtel. Il est fatigué mais il est la résignation même parce qu’il est le héros, c’est son métier. On s’identifie. On se dit que si sa fadeur est la nôtre – Meursault, Siegfried, Roquentin, Franz K. – son courage est peut-être le nôtre aussi. ‘Délice de l’amour, exultation de la mort’ dit le livret qui est totalement délirant à ce moment-là. Voire. Exaltation du vide plutôt, qui passe par lui, qui passe par nous, qui est peut-être notre aventure ultime. Notre – espace.

Sur ‘La fin du courage’

Derrière moi un homme applaudit à tout rompre, siffle, suggère une standing ovation, crie des bravos. Et il convient d’applaudir, les actrices s’étreignent avec un air de bonheur, là, tout près, sur la scène. Y croire ou pas, te dis-tu, quand tu trouvais à la pièce un peu de l’outrance que précisément elle prétendait dénoncer. Quoi? La vulgarité, le bruit, la fausseté, la superficialité? Jouer au théâtre, ce n’est pas interdit. Mais c’est aussi, faire comme si. Par convention le théâtre, la scène, boire un verre après, raconter aux collègues le lundi. Comme dans Roland Barthes, la barbe de l’abbé ou son image, à moins que l’image soit la chose? La fragilité de tout cela se masque dans une célébration, une convention, on applaudit, on se presse vers les lumières. Ce qui était intéressant c’était le texte te dis-tu, pas tout ce qu’on brode dessus. Tu es ultracritical, tu penses que le décor ne va pas, que la chanson non plus, qu’on ne peut pas lire et jouer, etc. La difficulté, finalement, c’est combien de temps tu tiens avant de te retourner vers les autres, plein d’espoir, pour qu’ils t’approuvent. Qu’est-ce que tu parviens à fabriquer, à poser en résistant à l’impérieux besoin de te retourner. Ruminer, dit Nietzsche, jouir de soi, de son esprit, de sa solitude. Ecrire c’est ramasser des brindilles hâtivement pour faire du feu, la vérité est peut-être quelque part entre les branches, l’identité qui passerait par là, captée par le dispositif, au hasard.

La taupe, 2

le soir

je rentre du travail comme Franz Kafka rentrait du travail

sous mon pardessus, dans mon chapeau

je longe les rues noires

apercevant à peine, devinant presque

-éclat des bottes noires, altière

-qui chante en silence

-qui vient de loin

un visage pâle un éclair,

une passante

qui passe.

Weston

il va, vient

suis les nuages et ses amours dans leur variabilité parfaite

attaché à rien

libre il habite

la lumière

l’instant

-un instant

Tina dans le patio humide qui approche

une larme

une photo

un baiser

vivre c’est

-un instant.

*Edward Weston, Clouds, 1933.

La taupe

ce qui retient ta personne

ce qui l’empêche d’exploser en mille identités comme une fleur toxique

cette force donc cette pesanteur comme des

fils

invisibles

cette viscosité cet endroit théorique

-résultat de calculs, de probabilités

la même surprise, toujours,

d’être

posé sur

cette terre profonde

c’est sans solution

d’être moi

sauf si toi

tu es toi.