Rue du Chemin Vert

huit heures

les lampadaires s’éteignent

les livreurs se dépêchent

les enfants courent vers l’école

la tour Monparnasse clignote

je vois les gars sortir du camion

il y a encore cette joie du chantier

et cette langue précautionneuse, posée au milieu, parmi les outils, les plans

camaraderie, commencement

aube grise bleue

aube

je n’ai pas besoin de tout

j’aimerais être

un oeil qui écrit qui

vole.

Sans titre

nous marchions le long du canal

nous marchions le long du canal

tout droit mais nous nous n’étions pas droits

nous étions ce que nous étions

nous nous accrochions

d’un instant l’autre

comme des animaux de hâlage

nous tirions

le temps gris

les eaux en miroir

les hangars tristes

la tristesse est comme une centrale nucléaire

qui fait tourner le monde

(une femme jeune, belle, qui court à la pleine puissance de ses poumons)

qui le fait aller droit

comme on jette les ponts

-au hasard.

‘Escalador’

une diode rouge clignote sur le tableau de commande de ton cerveau

c’est comme si ta vie se passait en même temps qu’autre chose

-quelle autre chose?

besoin d’une ritournelle

dans l’escalador du RER

sur fond de celadons rapiécés un homme transporte un sapin de noël sous plastique

sa main tremble son regard s’enfonce

tout n’est qu’efforts devoirs absurdes

besoin d’une ritournelle

écris un texte tu me dis

mais écrire ça ne sert à rien ça n’achète pas

les pourquoi – « nous ne sommes pas pressés/ un Pourquoi mort se dresse à la poupe »

dit Celan

besoin d’une

ritournelle.

Le dernier des métiers

C’est ce que Duras disait du sien. Elle en savait quelque chose, avec l’alcool et la solitude. Mais nous aussi, les chiens de l’architecture, voulons-nous dire, toujours candidats, nous levons nos bras grêles pour clamer : nous aussi, nous aussi nous sommes les derniers!

Toujours nous expliquons les mêmes détails en dessinant sur le placo, toujours nous expliquons à des publics incrédules, confortablement assis – et plus nous expliquons et plus le public est confortable et nous pas -, discrètement ironiques, comment nous voudrions que les choses se passent – nous tordons choses et êtres pour que ça se passe comme ça, comme ça, comme j’ai dit sinon… Sinon quoi? Nous prenons un air navré et nous recommençons à dessiner sur le placo. Chiens d’une cause perdue. Chiens du chiendent de l’espoir. Chiens.

Une chanson (Mahmoud Darwich)

(…)

Ravis tes pas aux poignards, élève-toi au-dessus des arbres-nuages et de la langue

Et pénètre les souterrains de ton âme pour découvrir ce qui n’est point dans les autres

Ils t’attirent, attends-les en dehors des choses. Sois une ombre. Et sois

Une ombre et ne dévoile pas la cuirasse sous ton déguisement. Sois une ombre

Celle des origines, des achèvements et de l’infini. Tu es l’infini. C’est une chanson

(…)

Was ist nun ‘modern’? (suite)

Qu’est-ce que moderne? Quelle est cette solitude, cette nostalgie, cet ancien rêve? Cela voudrait ressembler à la pensée mais c’est encore autre chose, ça s’échappe, fantastiquement, dans le vide. Je voudrais faire l’encyplopédie impossible de cette chose, comme Homère, comme Nietzsche, comme Borges. 

On veut être clair, on veut être sans discussion, indubitable, évident, définitif, mais il y a tout ce brouillard qui ronge les lignes. « Did you ever / go clear? ». L’espace ne peut pas être retranché de notre expérience, dit Kant. Mais le monde non plus. Et c’est pour cela que nous ne pouvons pas vivre dans le produit, ou la projection de notre pensée. Le monde ne peut pas être le déversoir de notre pensée, de notre délire d’image et de raison, quand bien même ce délire nous a tellement réussi. C’est ça le péché original de tous les modernes – sauf les Grecs peut-être? – confondre le monde avec la perception qu’on en a, ou pire, avec l’idée qu’on s’en fait. Mais c’est aussi le romantisme dramatique de la chose : l’immeuble des années 1960 qui s’ennuie dans la brume n’est pas ce qu’il prétend être – il y a cette échappée fantastique dans le monde des choses -, ne dit pas ce qu’il croit dire, ne fabrique pas le monde qu’il suppose, etc. C’est ce que j’appelle la solitude, que je trouve magnifique, du Moderne. Son échec, et sa beauté.