la nuit tombe
les avions atterrissent
les bateaux rentrent au port
et la nuit bruisse sous les lampadaires la lune les étoiles les derniers feux
du soleil
et tout cela
perchés sur la terrasse
buvant des mauresques,
nous l’arbitrons
comme des Dieux.
la nuit tombe
les avions atterrissent
les bateaux rentrent au port
et la nuit bruisse sous les lampadaires la lune les étoiles les derniers feux
du soleil
et tout cela
perchés sur la terrasse
buvant des mauresques,
nous l’arbitrons
comme des Dieux.
je ne voulais pas le croire
quelle chose merveilleuse!
qui aurait fait rire K. aux éclats, de son rire silencieux de choucas
j’imagine de longs neurasthéniques élégants dans leurs suites
louchant entre les cachets et le revolver posé sur un petit plateau d’argent
face à la mer.
comme dans une nouvelle de
Ray Chandler
le jardinier japonais sourit
confidentiellement
et il règne une atmosphère de luxueuse nonchalance
et de mystère.
midi sonne
un train passe
le soleil écrase les draps blancs
les amis viennent de partir
au loin, en bas, sur une sorte de polder étendu sur la mer, le chantier s’est arrêté.
—-
le jeune Hector, parmi d’autres éclairs charmants nous a dit :
« regardez, je ne vois rien ».
—-
hier soir
sur la piazzetta
tout était contenu dans l’instant et dans nos verres glacés
des ruelles arqueboutées aux maisons
coulait un vent rare
comme une conversation qui s’éternise.
Rêvé que j’avais un client russe, nommé Tsipaïev. J’arrivais en retard pour le trouver entouré d’un aréopage de conseillers, de gardes du corps, de contrôleurs ; dans un grand bâtiment genre marché couvert. Je crois que je devais présenter le projet – une sorte d’exposition concept sous les verrières. Il y avait aussi des échafaudages et de la pluie. J’animais la chose comme je le fais d’habitude. Tsipaïev avait un ton amical, mais légèrement menaçant.
⁃ Essayez d’être plus à l’heure la prochaine fois, me dit-il.
Tsipaïev était hâve, stoïque, pâle sous une barbe grise, stoïque, sardonique. Il était distant, encombré de lui-même, amusé de cet encombrement. Il parlait avec la bouche légèrement de travers en dévoilant de petites dents pointues.
Puis, plus loin :
⁃ Pour la présentation je voudrais que cela soit plus élégant.
⁃ Mais je n’ai pas vêtements, je réponds.
Puis au moment de son départ avec tous ses gens :
⁃ C’est difficile… (ton las)
⁃ Qu’est-ce qui est difficile?
⁃ (geste las englobant mollement tout l’environnement) C’est… difficile.
Puis à la fin du rêve tout le bâtiment devient un supermarché et on comprend que tout ce qui précède était un rêve dans le rêve.
[1925-1926]
—-
« Il [Gustaf Gründgens] souffrait de sa vanité comme d’une blessure. C’était ce désir de plaire, fébrile, passionné, qui donnait à tout son être l’élan, l’impulsion, mais qui semblait aussi, à la lettre, le consumer. Comme il doit être profond, le complexe d’infériorité qui nécessite en compensation un tel feu d’artifice de charme ! Quelle inquiétude, quelle méfiance martyrisée se cachent derrière cette gaieté exaspérée ! Quelqu’un qui serait sûr de soi ne crânerait pas autant ! Quelqu’un qui se saurait véritablement aimé, ne fût-ce que d’un seul être humain, ne se verrait plus obligé de séduire constamment. »
—-
« A Hambourg, je menais une vie agréable. Les journées passées avec Erika, Paméla, Gustaf et de nouveaux amis, choisis et divers, les soirées au théâtre, les nuits dans les caboulots et les dancings pour matelots de Sankt Pauli, tout était fait pour me rendre parfaitement heureux. Combien de temps ? Six semaines, ou huit… Mon incapacité à rester en place — ou ma peur de la répétition, de la monotonie ou de la satiété — ne me permettait jamais de m’attarder en un même endroit, à une même occupation, auprès d’un même cercle d’amis. J’étais entraîné. J’étais sans cesse entraîné vers un nouveau départ, une aventure nouvelle. Je comprometais (ou sauvais) des relations humaines, mettais en péril des chances professionnelles, interrompais des études et des amusements – uniquement poussé par un besoin nerveux et irrationnel de changement et de mouvement. »
À Roberto Bolaño
je voudrais qu’on me confie cette ville
station balnéaire fantôme
gloire calcifiée des années soixante-dix
ma première mesure sera
de faire venir mes amis pour dessiner ci et ça
nous conférerons gravement dans la nuit tandis que
hâve et décharné et sarcastique derrière ses lunettes rondes
un détective obscur et sauvage
nous veillera.
la Butte Rouge
dormir sous les feuilles
le ciel
l’été dessine une intermission où lentement s’ébattent
des consciences
rêvent
dorment
pensent
j’entends la clameur des jeux, au loin
je m’enfonce
dans une lenteur délicieuse.
le consul
C’est ça que j’ai tout de suite aimé chez lui, la première fois que je l’ai vu : sa révolte. Ce vif mouvement du corps et de l’esprit, ce « Comment? Mais ce n’est pas possible! » qui toujours émane de lui. Cette courtoisie qu’il produit – malapprise, jugeront certains – est celle d’un consul qui toujours doit représenter un pays en colère ou incompris. Faites les gestes et vous croirez, disait Pascal. Lui, il fait les gestes et constate, depuis toujours, que personne ne le croit. « Je suis fatigué me dit-il, assis dans le stade écrasé de soleil, ma vie est fatigante. »
—-
dos passos
Quelque chose de terrible et d’assommant doit s’accomplir, comme le marteau-pilon de John Dos Passos dans Manhattan Transfer. Il y a, dans la mer de bitume en fusion, dans le ballet ralenti et las des flics et des touristes, dans la souffrance des automobiles, dans la plainte criarde des banderoles, des barrières, et des dispositifs : une nécessité, une urgence, une cérémonie, un rite. Nous ne savons pas ce que nous faisons, pourquoi le saurions-nous? Ce n’est pas à nous de le savoir. Nous, nous titubons entre les grilles, une glace à la main.
rue Coysevox
une femme
qui
dans la rue roidie par l’après-midi d’été le soleil la chaleur la solitude
et
adossée à la vitrine de verre fumée d’une banque ou d’une compagnie d’assurance
⁃ comme à un grand aquarium de néant
assise sur la petite tablette de pierre
et
comprise entre la surface cuivrée de la vitrine et la conque de ses lunettes de soleil
bleues
une femme seule assise qui lit
un livre
un dimanche après-midi.