Bordighera

midi sonne

un train passe

le soleil écrase les draps blancs

les amis viennent de partir

au loin, en bas, sur une sorte de polder étendu sur la mer, le chantier s’est arrêté.

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le jeune Hector, parmi d’autres éclairs charmants nous a dit :

« regardez, je ne vois rien ».

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hier soir

sur la piazzetta

tout était contenu dans l’instant et dans nos verres glacés

des ruelles arqueboutées aux maisons

coulait un vent rare

comme une conversation qui s’éternise.

Tsipaïev (rêve)

Rêvé que j’avais un client russe, nommé Tsipaïev. J’arrivais en retard pour le trouver entouré d’un aréopage de conseillers, de gardes du corps, de contrôleurs ; dans un grand bâtiment genre marché couvert. Je crois que je devais présenter le projet – une sorte d’exposition concept sous les verrières. Il y avait aussi des échafaudages et de la pluie. J’animais la chose comme je le fais d’habitude. Tsipaïev avait un ton amical, mais légèrement menaçant.

⁃ Essayez d’être plus à l’heure la prochaine fois, me dit-il.

Tsipaïev était hâve, stoïque, pâle sous une barbe grise, stoïque, sardonique. Il était distant, encombré de lui-même, amusé de cet encombrement. Il parlait avec la bouche légèrement de travers en dévoilant de petites dents pointues.

Puis, plus loin :

⁃ Pour la présentation je voudrais que cela soit plus élégant.

⁃ Mais je n’ai pas vêtements, je réponds.

Puis au moment de son départ avec tous ses gens :

⁃ C’est difficile… (ton las)

⁃ Qu’est-ce qui est difficile?

⁃ (geste las englobant mollement tout l’environnement) C’est… difficile.

Puis à la fin du rêve tout le bâtiment devient un supermarché et on comprend que tout ce qui précède était un rêve dans le rêve.

Klaus Mann, Le Tournant

[1925-1926]

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« Il [Gustaf Gründgens] souffrait de sa vanité comme d’une blessure. C’était ce désir de plaire, fébrile, passionné, qui donnait à tout son être l’élan, l’impulsion, mais qui semblait aussi, à la lettre, le consumer. Comme il doit être profond, le complexe d’infériorité qui nécessite en compensation un tel feu d’artifice de charme ! Quelle inquiétude, quelle méfiance martyrisée se cachent derrière cette gaieté exaspérée ! Quelqu’un qui serait sûr de soi ne crânerait pas autant ! Quelqu’un qui se saurait véritablement aimé, ne fût-ce que d’un seul être humain, ne se verrait plus obligé de séduire constamment. »

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« A Hambourg, je menais une vie agréable. Les journées passées avec Erika, Paméla, Gustaf et de nouveaux amis, choisis et divers, les soirées au théâtre, les nuits dans les caboulots et les dancings pour matelots de Sankt Pauli, tout était fait pour me rendre parfaitement heureux. Combien de temps ? Six semaines, ou huit… Mon incapacité à rester en place — ou ma peur de la répétition, de la monotonie ou de la satiété — ne me permettait jamais de m’attarder en un même endroit, à une même occupation, auprès d’un même cercle d’amis. J’étais entraîné. J’étais sans cesse entraîné vers un nouveau départ, une aventure nouvelle. Je comprometais (ou sauvais) des relations humaines, mettais en péril des chances professionnelles, interrompais des études et des amusements – uniquement poussé par un besoin nerveux et irrationnel de changement et de mouvement. »

À Roberto Bolaño

je voudrais qu’on me confie cette ville

station balnéaire fantôme

gloire calcifiée des années soixante-dix

ma première mesure sera

de faire venir mes amis pour dessiner ci et ça

nous conférerons gravement dans la nuit tandis que

hâve et décharné et sarcastique derrière ses lunettes rondes

un détective obscur et sauvage

nous veillera.

la Butte Rouge

dormir sous les feuilles

le ciel

l’été dessine une intermission où lentement s’ébattent

des consciences

rêvent

dorment

pensent

j’entends la clameur des jeux, au loin

je m’enfonce

dans une lenteur délicieuse.

le consul

C’est ça que j’ai tout de suite aimé chez lui, la première fois que je l’ai vu : sa révolte. Ce vif mouvement du corps et de l’esprit, ce « Comment? Mais ce n’est pas possible! » qui toujours émane de lui. Cette courtoisie qu’il produit – malapprise, jugeront certains – est celle d’un consul qui toujours doit représenter un pays en colère ou incompris. Faites les gestes et vous croirez, disait Pascal. Lui, il fait les gestes et constate, depuis toujours, que personne ne le croit. « Je suis fatigué me dit-il, assis dans le stade écrasé de soleil, ma vie est fatigante. »

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dos passos

Quelque chose de terrible et d’assommant doit s’accomplir, comme le marteau-pilon de John Dos Passos dans Manhattan Transfer. Il y a, dans la mer de bitume en fusion, dans le ballet ralenti et las des flics et des touristes, dans la souffrance des automobiles, dans la plainte criarde des banderoles, des barrières, et des dispositifs : une nécessité, une urgence, une cérémonie, un rite. Nous ne savons pas ce que nous faisons, pourquoi le saurions-nous? Ce n’est pas à nous de le savoir. Nous, nous titubons entre les grilles, une glace à la main.

rue Coysevox

une femme

qui

dans la rue roidie par l’après-midi d’été le soleil la chaleur la solitude

et

adossée à la vitrine de verre fumée d’une banque ou d’une compagnie d’assurance

⁃ comme à un grand aquarium de néant

assise sur la petite tablette de pierre

et

comprise entre la surface cuivrée de la vitrine et la conque de ses lunettes de soleil

bleues

une femme seule assise qui lit

un livre

un dimanche après-midi.