Sans titre

rue Vercingétorix

ou peut-être était-ce

rue André Gide

un homme

précède la fumée de sa cigarette

une boule de pétanque brille un instant dans l’air du soir

rotondité suspendue au-dessus de celle de la Terre

jardins cris ombres fontaines reflets

surgissent comme du néant

c’est 15 août.

Klaus Mann

Extraits du Tournant, Histoire d’une vie. [1940-1943]

« Pourquoi la quere est-elle devenue inévitable ? Comme si nous ne le savions pas ! Parce que les démocraties apportaient leur concours au fascisme, que ce fût par « pacifisme » mal compris ou pour des raisons moins nobles… »

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« Toute vie humaine est à la fois unique et représentative; dans chaque destin individuel, dans chaque drame personnel, le drame d’une génération, d’une classe, d’un peuple et d’une époque se reflète et se module.

Quelle sorte d’histoire ai-je donc à raconter ? L’histoire d’un intellectuel entre deux guerres mondiales, celle d’un homme, par conséquent, qui a dû passer les années décisives de sa vie dans un vacuum social et spirituel, s’efforçant avec ferveur – mais sans succès – de s’intégrer à une communauté quelconque, de se soumettre à un ordre quelconque, toujours errant, toujours vaguant sans trève ni repos, toujours inquiet, toujours en quête…

L’histoire d’un Allemand qui voulait devenir Européen, d’un Européen qui voulait devenir citoyen du monde ; l’histoire d’un individualiste qui a horreur de l’anarchie presqu’autant que de la standardisation, de la « mise au pas », de « l’engloutissement dans la masse »; l’histoire d’un écrivain qui, au départ, s’intéresse à l’art, à la religion, à l’érotisme, mais qui, sous la pression des circonstances, parvient à une attitude politiquement responsable et même militante… »

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« Tu ne retrouveras plus ton ancienne patrie et il ne t’en est pas destiné de nouvelle. Ta patrie, c’est le monde : tu n’en as pas d’autre.

Le monde entier sera ma patrie: à condition qu’il y ait encore un monde entier après cette guerre…

Le retour au pays ou l’exil ? Faux problème ! Alternative dépassée ! La seule question actuelle, la seule qui ait de l’importance : un monde naîtra-t-il de cette guerre, où les gens de ma sorte pourront vivre et agir ? Les gens de ma sorte, cosmopolites d’instinct et par nécessité, médiateurs spi-rituels, précurseurs et pionniers d’une civilisation universelle, seront chez eux ou partout ou nulle part. Dans un monde de paix assurée et de collaboration internationale, on aura besoin de nous; dans un monde de chauvinisme, de bêtise et de violence, nous n’aurions aucune place, aucun rôle. Si je croyais inévitable la venue d’un monde pareil, je suivrais dès aujourd’hui l’exemple de Stefan Zweig, humaniste découragé… »

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« 28 mai. Hier, terminé le dernier chapitre du Turning Point.

Aujourd’hui, passé devant le conseil de révision. Je voudrais qu’ils me prennent. Je veux participer aux événements, Enfin, pour une fois, participer ! »

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« J’en ai assez de la liberté; j’en ai assez de la solitude.

Nostalgie d’une communauté. Désir d’entrer dans le rang, de servir ! »

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Hôtel Angst (suite)

Il y aurait l’apparence, brillante, du monde : la colline étagée en terrasses vers la rade avec les serres en ruine et la maison posées dessus ; la profondeur bleue de la mer traversée par de petits poissons plus bleus encore ; les rayons du soleil qui se glissent entre les feuilles odorantes d’un figuier ; la piazzetta alanguie, le soir, où se glisse le vent coulis des ruelles et où joue, innocent et heureux, l’enfant. Et puis, il y aurait un autre monde, souterrain, subaquatique, inconscient, caché. Un monde intérieur qui par moments s’ajuste de manière étonnante au monde visible, comme celui des rêves. Les non-dits, les mystères et les nœuds, les inhibitions et les fantasmes. Il y aurait un monde visible qui serait du registre de la déclaration, du positif, et un monde fantasmé qui serait du domaine du souhait, du désir refoulé ou non, satisfait ou non. (Freud, Die Traumdeutung, 1900 :  Der Traum ist die (verkleidete) Erfüllung eines (unterdrückten, verdrängten) Wunsches. / Le rêve est l’accomplissement (déguisé, travesti) d’un souhait ou d’un désir (réprimé, refoulé)). Au premier monde correspondrait un langage, un comportement, même une civilisation – mais qui reposerait entièrement (qui serait profondément ancré dans), sur le second monde. Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire, dit Wittgenstein. Mais ce que l’on dit repose dangereusement sur ce qu’on ne dit pas.

MittelEuropa

Rêvé qu’on fêtait mon anniversaire, dans une ville d’Europe Centrale genre Budapest ou Prague. Jeanne, Jérôme, Gabriel, Paula, Astrid étaient là, plus quelques locaux qui nous guidaient dans la ville. Comme cadeau je recevais la Renault 5 orange des années 70 de ma mère, confiée par mes parents qui apparaissaient à un moment. J’éprouvais des difficultés à me repérer dans les rues, à lire le tchèque ou était-ce le hongrois . A un moment la R5 se transformait en une grosse moto noire que je peinais à démarrer. Topographie extraordinaire du rêve, les places perchées sur des buttes, le fleuve (le Danube?), l’architecture viennoise, les appartements, même une cabine dans les bois, dans les environs de la ville, que nous gagnions à un moment. Soleil. Je voyais les chèques verts des participants posés sur une table, je distinguais les différentes écritures. Intrigué par les participants anonymes, hommes et femmes (Vanja?), qui semblaient être là à titre d’organisateurs, que je ne connaissais pas.

L’anglais

Il m’intriguait. Un jour à Londres. Un autre à Copenhague. Et à Paris, bien sûr, ou il semblait être chez lui. Je lui avais demandé ce qu’il faisait à Paris et il avait répondu, songeur, avec une once de regret, que c’était une bonne question. Il m’expliquait son travail, patiemment, mais je ne comprenais rien. Il aidait à résoudre des erreurs judiciaires, disait-il, mais ça me paraissait fantastiquement vague. Ou alors il conseillait « une firme danoise ». Il travaillait beaucoup, mais souvent paraissait vacant, disponible, indécis. Je commençais à m’inquiéter. Jusqu’à présent, j’avais fait mon numéro, enfin mon travail : je l’emmenais dans le fleuve, par les rues traversières, à la nuit tombée. Mais peut-être que c’était lui qui m’emmenait dans son fleuve à lui. Peut-être que c’était lui qui était « le précurseur ».

Le Train Fantôme

Sa vie était une suite de frayeurs. Ce n’était pas tellement lui qui allait au-devant d’elles ; plutôt, elles qui surgissaient pour lui sauter dessus comme dans un train fantôme. Le déroulement du temps, pour lui, était la promesse de nouvelles angoisses, de nouvelles créations si on veut qui surgissaient du noir comme dans le tableau de Füssli. Il y avait la peur d’être malade, d’être quitté et surtout, sursummant tout, la peur de se tromper. Il était passionnément conservateur, il freinait désespérément dans ce temps qui le traînait. Il regardait maladivement vers l’arrière, guettant dans son sillage ses erreurs qui s’éloignaient dans l’irrévocable.