Je me réveille après un mauvais rêve. Elle, elle dort paisiblement. Rideau des paupières et des cils sagement tirés sur les yeux gris. Sous le front pâle les rêves circulent en calme tumulte comme les nuages au-dessus de la mer, hier soir. Son épaule gauche se soulève régulièrement : elle respire. Il y a le Néant bien sûr mais ce matin la pensée élégante, le presque concept se recroqueville dans l’aube, un peu honteux. Il y a surtout l’Être, mystère profond, insondable, total. L’Être, c’est vraiment le triomphe quand bien même il serait constitué de Néant.
Catégorie : Journal
Sans titre
Dans le taxi je traverse la ville endormie. Lumières dans les cafés vides. Echoppes fermées, rues luisantes de pluie. Il y a cette hypothèse, cette pensée un peu trop élégante, qui se la raconte, un peu vaine : au centre de tout il y a le néant. Au coeur de nos pensées, de nos rêves, de nos agissements, de nos constructions, de nos inquiétudes, de nos désirs, de nos combats, de notre ennui : le néant. Dans le train, deux cadres parlent. Un vieux et une jeune. J’entends leur conversation. Fiches clients, données primaires, interpolation, réseau. Ils sont tranquilles, indébordables, professionnels. Ils vont à une réunion à Nantes ou à Angers. Ils administrent le néant. Ils sont déjà morts et savent d’avance tout ce qui va arriver. Ils peuvent se permettre des raffinements, échanger des trucs sur Excel. Et donc je promène la pensée élégante, en taxi, en train ou dans cauchemar moite, sur les rives du Léthé.
Silver Lake
Les busards et les sternes volent bas, en quête de proies. La mer est d’argent. Le ciel est gris-bleu, vert, or très pâle, argent, gris plomb. Air tiède, chargé d’humidité avant l’orage. Pourtant, c’est un instant infiniment serein, figé dans la grâce comme dans un tableau de Claude le Lorrain. Cette sérénité triste des départs, cette nostalgie qui presse toutes les choses sous leur meilleur jour, puisqu’on les quitte. Ce sont peut-être les instants les plus vrais. En ramassant les aiguilles de pin cet après-midi dans le jardin je comprends Wittgenstein : l’infini n’est pas une totalité. Il ne peut être ni décrit ni pensé, il relève du concept. Et les mots, “gris plomb” ou “mauve” ou encore “insupportable tristesse” par exemple, ne décrivent pas cet instant indicible. Mais en constituent une doublure, un fond. Ils élèvent en face du monde un monde frère. C’est comme cela que nous ressentons. C’est notre baromètre de Torricelli. Il y a tellement à apprendre des départs.
Again
Malade pendant deux jours. Remis, avec encore un papillement dans les sensations, une lourdeur agréable, je regarde avec curiosité, depuis la fenêtre du train, mes semblables qui se hâtent sur le quai. J’ai lu deux Simenon hier, dans mon lit. Aller voir, si possible, cette exposition à Montricher. Je fantasme sur “Épalinges”. Je fantasme sur une Suisse aussi tranquille et mythique que les eaux du lac. Je fantasme sur une tranquillité que je n’éprouve pas souvent et qui, peut-être, n’existe pas. Ce matin mon père m’a appelé pour que je vienne le chercher. Je retourne donc à la mer. Le paysage vert et gris défile. La vie est fortuite, elle doit donc valoir fortuitement la peine d’être vécue. Il faudra que je pense à le dire à A.. Par places, par bouffées, par séries, comme de poèmes. Par “streaks”. Accélérer par moments, stagner par d’autres. Vivre par moments, pas par d’autres. Vie discontinue, intermittente, comme un signal qui se perdrait avant de réapparaître, obstiné, immarcescible. J’ai dans la bouche ce goût étrange, distant, ironique, familier, étonné. Comme une convalescence. De quoi suis-je convalescent?
—-
Wittgenstein. Dur visage de soudeur, incroyablement moderne. Veste de tweed anglaise. Exigence impossible, trois frères suicidés. Existence impossible, la logique portée à un paroxysme fou – qu’est-ce qui me fait dire qu’il n’aurait pu être qu’austro-germanique? Il déniait à son maître Russell l’évidence, ou la preuve, qu’il n’y avait pas de “rhinoceros in the room”. L’empirique est inconnaissable, le langage est impossible, la quête de logique est sans fin. “Tout ce qui n’appartient pas au calcul numérique est construction adventice.”
—-
Les formes sinueuses, ondulantes, aléatoires des îles sableuses qui émergent sur la Loire. Je peux réduire leurs contours en courbes géométriquement définies, trouver des centres, des formules, des règles de génération. De même, la vague pensée qui gratte l’arrière de ma tête, je peux l’intercepter par des mots, je peux réduire sa forme allusive par le souple filet (Netz) du langage. A chaque fois, je peux approximer le donné, l’empirique, par un élément défini qui ressort d’une règle, d’une grammaire. Je peux transformer l’empirique en une description transmissible, reproductible et “portable”. Et le filet de la grammaire, de la géométrie, de la syntaxe est si fin, si souple qu’il se juxtapose étroitement au monde au point que je puisse me persuader qu’il est le monde. La “commensurabilité”, dit W.. Il y a la conscience du monde, et la conscience du langage, dont il est issu. Or, on oublie cet acte de naissance empirique du langage quand on en cherche fébrilement, comme W., la transcendance, ou la logique. On oublie d’où sont issus tous ces 1+1, ces a et ces b. On prend l’image pour la chose parce que l’image nous ressemble plus, elle se laisse davantage chérir par l’obsession. L’image, c’est nous, jusqu’au vertige.
—-
Gare de Nantes. Comme à chaque fois cette lumière livide. Une très jeune fille attendue par sa mère et son frère. Sur le cadre rigide de sa valise à roulette sont accrochées des ailes d’ange qui ont visiblement servi : patron de tissu blanc sur lequel sont fixées les plumes. Ils rient.
–
Devant la boutique Europcar, comme frappés d’une inspiration subite ou d’un ordre de “ceux d’en haut”, les employés en chemise blanche et chaussures pointues, secondés par le voiturier en chasuble verte, arrachent frénétiquement les mauvaises herbes au pied de la devanture.
–
Le ciel blanc de Nantes ne se laisse pas réduire, lui. A moins que…
Atlantide
La dalle Atlantique, au-dessus de la gare Montparnasse. Dans une ville, disait Umberto Eco, il suffit de faire quelques pas pour retrouver la solitude. C’est vraiment ça. Les façades de Dubuisson. Les restes pourrissants de feu le musée de la Résistance. Les ondulations des années quatre-vingt dans le jardin qui prospère seul désormais. La seule vraie modernité, finalement, c’est l’abandon et la ruine, quand ne flotte plus que l’intention, quand ne flotte plus que le fantôme de l’intention architecturale, politique ou autre. Une dame perdue vient me demander où prendre un train. Elle doit “récupérer un enfant”. Des employés municipaux en combinaison vert sombre sont là aussi, très gentils, ils regardent le plafond rouillé en ayant l’air d’essayer de se rappeler le sens de leur mission. Une voiturette électrique semble prête au départ. Pour aller où? Tout est fortuit, mais ouvert, équanime. Il pleut. Des enfants aussi sont là, pas des enfants perdus juste des enfants qui jouent. Ils ont bien compris que c’est ici l’aventure. Plus loin, la dalle s’incline de quelques marches et il y a une autre barre de Dubuisson. Halls vitrés déserts, avec devant l’un d’eux un occasionnel employé en bras de chemise qui fume une cigarette en regardant son portable. Bureaux délicieusement vides derrière l’implacable répétition des fenêtres. Téléphone qui sonne dans des services depuis longtemps disparus. La stèle de Jean Moulin, figure pâlissante que personne ne regarde. Un panneau de permis de construire, lui-même rongé porte des inscriptions devenues illisibles. Un projet oublié. Un nuage d’intention dans une inattention générale. Le son assourdi des hauts-parleurs de la gare, en-dessous. Dieu! Que j’aime cet endroit. Le langage n’est rien sans l’intention, dit Wittgenstein. Mais quand il ne reste plus que l’intention, sous formes d’infimes traces qui tranquillement s’abîment, commence la poésie. C’est encore trop dire. Commence le mystère. Commence ce que je sais toujours reconnaître, mais jamais exprimer.
Rapports cachés
Hannah Arendt, Rahel Varnhagen, 1958
“Rahel n’apprend pas, elle découvre. Tout s’offre à elle, comme si c’était la première fois. Son esprit, qui l’effrayait quand elle était petite, est seulement une manière enjouée de percevoir les choses, de découvrir entre elles des rapports cachés. C’est ce qui fait pour ses amis l’originalité de Rahel, tandis que ses ennemis y voient le désordre et l’absence de style.”
Désertion
“ Je me souviens de tous les avertissements que l’on m’a donnés, de tous les conseils.
Mais vous avez utilisé une langue que je ne comprenais plus. On s’est plaint de ma
désertion, de ma soif de voyages, de mes errances, mais on a oublié de me dire qui
serait juge. Et je m’en vais. Libération. Libération. Seule liberté qui nous est restée. Je n’ai pas laissé mon nom. Je ne sais pas où je passerai la prochaine nuit. Vos
avertissements, vos feuilles d’impôts ne m’arriveront pas. Gardez pour vous vos
conseils, je ne pourrai les suivre. »
Annemarie Schwarzenbach, Lyrische Novelle.
Fragments
—-
Bolaño. Ce pavillon silencieux de l’Université Inconnue. La modernité, le montage – scène que l’on repasse sous différents angles. Phares dans la nuit. Policiers. Détective fatigué. Le camping Estrella del Mar à Castelldefels.
—-
Négociations avec la réalité. Travailler cinq heures, lire trois. Répondre à toutes les sollicitations, et puis se taire, disparaître.
—-
Herbe fraîche, senteur de la terre noire humide, oiseaux – perruches, corneilles – ciel blanc, chaleur pâle, pensées périphériques. Pensées qu’on n’aperçoit qu’à peine. Personnages secondaires qui tiennent toute l’histoire. Personnages qui surgissent.
—-
Qu’est-ce que la poésie? Les livres qui dorment. L’espace blanc pris dans les méandres du point d’interrogation. La légère suspension qui vit dans toute question. Ou entre les questions plutôt. La librairie sud-américaine, rue Saint-Blaise à Paris, est fermée tous les jours, sauf les jeudis de quinze à dix-huit heures.
Poèmes sans suite
—-
un fauteuil usé
de velours bleu vert
dans le hall désert de l’immeuble
attend
comme dans un film.
—-
petites maisons blanches logées entre les pins
elle s’était perdue en allant chercher les croissants.
—-
admettons que tu sois un mille-feuille, lui dit-il
à quel étage situerais-tu
tes prétendues
raisons.
—-
par les toits s’échappe la ville
ce halo de lumière blanche
quelqu’un, accroché au plus haut bastingage, – dans le gris – a écrit en grandes lettres :
ELSASS
ta voix au téléphone
nerveuse impatiente inquiète et
par-dessous
– vivante.
—-
au secours
non
plutôt
à
notre secours,
revient
Roberto Bolaño.
—-
dans le parc abondonné
brusquement tropical
deux mexicains en poncho kaki écoutent des vieux airs
des enfants s’avancent les yeux ronds les bras ouverts dans les allées qui ne mènent nulle part
d’étranges musiques se mélangent et parfois les danses correspondent
sous la pluie
des hommes vêtus de noir démontent rageusement des structures
absurdes.
—-
j’ai nagé
dans un pâle soleil glorieux des années soixante-dix
nostalgie d’une ancienne science-fiction
dans le quartier morne
carrelages blancs frémissants qui attentent
le futur l’avenir.
Attaché
l’indépendance est cette corde sur laquelle on tire
partagé entre l’espoir d’une résistance
et l’espoir d’un laisser-passer
las,
la corde n’est attachée à rien
on ne traîne que le poids de ses méandres
comme une sorte de
queue primitive.


