De la Révolution, H.Arendt, 2

Ch. 2. Le sens de la révolution

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« L’isonomie* garantissait l’isotès, l’égalité, non parce que tous les hommes sont nés ou créés égaux, mais, au contraire, parce que les hommes, par nature (phusei), ne sont pas égaux et qu’ils ont besoin d’une institution artificielle, la polis, qui, par la vertu de son nomos, peut les rendre égaux.

L’égalité n’existait que dans ce domaine spécitiquement politique, où les hommes se rencontraient en tant que citoyens et non pas en tant que personnes privées. Mais on ne saurait trop souligner la différence entre cette conception ancienne de l’égalité et la nôtre, celle d’hommes nés ou créés égaux et qui deviennent inégaux sous l’effet d’institutions sociales et politiques façonnées par l’homme. L’égalité dans la polis grecque, l’isonomie, était un attribut de la polis et non des hommes, qui se voyaient dotés de l’égalité en vertu de la citoyenneté et non pas en vertu de la naissance.

Ni l’égalité ni la liberté n’étaient considérées comme une qualité inhérente à la nature humaine, ni l’une ni l’autre n’étaient phusei, données par nature et s’épanouissant d’elles-mêmes; elles étaient nomô — convention et artifice -, le fruit des efforts humains et le signe qualitatif d’un monde fait de main d’homme. »

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* Égalité devant la loi.

Définition : Isonomie

De la Révolution, Hannah Arendt, Introduction, 1963

« Le rapport entre le problème du commencement et le phénomène de la révolution est évident. Qu’un tel commencement doive être étroitement lié à la violence, voilà ce qui semble attesté par les débuts mythiques de notre histoire, que ce soit dans la Bible ou l’Antiquité classique: Cain tua Abel, Romulus tua Remus; la violence fut le commencement et, de la même façon, nul commencement ne pourrait advenir sans recours à la violence, sans violation. Les premiers actes que notre tradition biblique et séculière ait enregistrés, qu’ils soient tenus pour légendaires ou passent pour des faits historiques, ont traversé les siècles avec cette force qu’atteint la pensée humaine dans les rares occasions où elle crée de puissantes métaphores ou des récits de portée universelle. La parole du récit était sans équivoque : toute la fraternité dont les humains sont capables est issue d’un fratricide, toute organisation politique que les hommes ont pu mettre en œuvre trouve son origine dans un crime. Au commencement était un crime, cette conviction — la formule de l’« état de nature» n’en est que la paraphrase épurée par la théorie — a conservé à travers les siècles une vraisemblance en matière d’affaires humaines non moins évidente que celle du premier verset de saint Jean, «Au commencement était le Verbe», en matière de salut. » »

Riquet

La violence. La violence de la pensée qui a produit les tours. Îlot Jumeau, rue Riquet. La violence de la société, de l’ordre, du nomos, de la coutume qui ne s’embarrasse de rien et qui a produit les trois établissements psychiatriques que nous devons… quoi? Rénover? Rendre acceptables? Humains? Ouverts? Faire que ça “fonctionne”? On ne sait. La question n’est pas clairement posée. On nous somme muettement de faire quelque chose. Les cheffes de service, passées les trois-quatre premières pages de leur powerpoint intérieur qu’elles débitent à toute vitesse – déluge de chiffres et d’acronymes -, ont des sourires, amers ou entendus, ou des silences où flotte un espoir, ou domine encore une volonté. À nous de déchiffrer ces signes, d’y frayer une piste. À nous d’y croire, tout simplement. Ça fait peur, parce que c’est intéressant, pour une fois, parce que l’enjeu est énorme : améliorer la vie. Sa vie. La déréliction est si complète – le petit groupe de squatteurs qui font cuire le maïs dans l’allée, les projectiles divers jetés des tours, les caches de drogue, les insultes, les inondations, la moisissure, les rats – que le projet apparaît comme une douce lubie, une fiction. Il est dans un temps qui n’existe pas. Dans l’Accueil de Jour, au sous-sol, en poussant une porte j’ai vu les résidents assis en silence autour d’une table sous le puits de lumière. Leur regard. Dix regards d’un coup. Le choc. Plus tard, sur un guéridon de café au bord du canal, essayer de comprendre quelque chose, de sortir quelque chose des plans. Boire avidemment des bières pour se sentir vivant. Le regard amusé du serveur. Le regard dur du pilier de bar. Le regard vide du mendiant. Au loin, si loin, sur l’autre rive du canal une rangée d’arbres flamboie dans le soleil couchant. Dans l’indicible. On voudrait être là-bas soudainement, et penser ci et ça. On voudrait jouir de l’instant, c’est impossible, il ne nous reste que l’idée, la carcasse de l’idée. On voudrait… On ne sait plus quoi. On reprend une bière. Il fait presque froid d’un coup.

Les Vagues

Dans une rue mystérieuse, parce qu’elle est juste à côté de chez soi, la nuit, dans une légère brume, dans l’hermétique lueur des choses. Marcher en regardant les immeubles, exercices favori car chacun, chaque époque nous dit quelque chose, c’est comme une exposition. Marcher pour un temps étonné d’être en paix avec le monde, de même matière et de même texture que lui. Le restaurant sera situé à un endroit précis du temps et de l’expectation, du désir et de la surprise, mêlée d’assouvissement, de sorte que tout nous sera aventure, mais aventure légère, acidulée, délicieuse, discrètement ironique. Les larges baies vitrées s’ouvriront sur les rues désertes, les lampadaires et une brume, un frimas presque imaginaires, comme dans un film. Comme des aventuriers, comme des héros, comme des oiseaux migrateurs, comme des poètes – nous sommes ce qui advient. Comme l’héroïne de Virginia Woolf, nous nous réjouissons de ce tout qui arrive, l’état d’âme de chaque convive, l’état du soir, du restaurant, des lumières, la couleur et l’odeur du ciel, enfin, tout, chaque détail infinitésimal comme gravé dans une poudre de marbre, avec une joie aigüe, presque douloureuse, presque retrospective alors même qu’elle est “la fine pointe de l’âme, acumen mentis, [qui] ne sera jamais assez effilée ni assez aigüe pour effleurer la fine pointe de l’évènement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse.” (Jankélévitch, La Nostalgie) Et il dit aussi : “le devenir est à la fois marche à la mort et progrès créateur”. Voilà. Nous sommes, nous ne sommes que ce qui arrive, ce qui advient, ce qui devient, exactement comme la musique. Nous sommes des adventuriers, c’est à dire, strictement, des aventuriers.

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“La brise frémit; le rideau tremble. Je vois derrière les feuilles les édifices solennels, et cependant joyeux à jamais, qui semblent poreux, dépourvus de poids, légers, bien que siégeant de temps immémoriaux sur ce vieux coin de terre. Mais voici qu’un rythme bien connu recommence à palpiter en moi : les mots dormants, les mots immobiles se soulèvent, courbent leurs crêtes, et retombent, et se redressent encore, de nouveau, et toujours. Je suis un poète. Je suis certainement un grand poète. Je vois tout ; je ressens tout : le passage des bateaux et celui de la jeunesse, et les arbres lointains « dont les branches retombent comme l’eau des fontaines ». Je suis inspiré. Mes yeux se remplissent de larmes. Mon inspiration bouillonne. Elle devient artificielle, menteuse. Des mots, des mots, et encore des mots : comme ils galopent, comme ils agitent leurs longues queues, leurs longues crinières… Mais je ne sais quelle faiblesse m’empêche de m’abandonner à leur croupe ; je ne puis galoper avec eux parmi les femmes en fuite et les sacs renversés. Pourtant, comment croire que je ne suis pas un grand poète? Ce que j’ai écrit la nuit dernière, n’était-ce pas des vers? Suis-je trop prompt? Trop plein de facilité? Je n’en sais rien. Par instants, je ne me connais plus moi-même, je ne sais plus comment nommer, mesurer, et totaliser les atomes qui me composent.”

Virginia Woolf, Les vagues, 1931. Traduction Marguerite Yourcenar.

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“The breeze stirs; the curtain quivers; I see behind the leaves the grave, yet eternally joyous buildings, which seem porous, not gravid; light, though set so immemorially on the ancient turf. Now begins to rise in me the familiar rhythm; words that have lain dormant now lift, now toss their crests, and fall and rise, and fall and rise again. I am a poet, yes. Surely I am a great poet. Boats and youth passing and distant trees, « the falling fountains of the pendant trees » I see it all. I feel it all. I am inspired. My eyes fill with tears. Yet even as I feel this. I lash my frenzy higher and higher. It foams. It becomes artificial, insincere. Words and words and words, how they gallop – how they lash their long manes and tails, but for some fault in me I cannot give myself to their backs; I cannot fly with them, scattering women and string bags. There is some flaw in me – some fatal hesitancy, which, if I pass it over, turns to foam and falsity. Yet it is incredible that I should not be a great poet. What did I write last night if it was not poetry? Am I too fast, too facile? I do not know. I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.”

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L’échappée belle

Notre condition, le temps qui passe, les limites de notre caractère sur lesquelles on bute toujours comme sur des ornières funestes ; des espoirs déçus, des peurs non affrontées, des désirs non exprimés, des forces et des faiblesses mal recensées : tout indique que nous sommes coincés. Notre pusillanimité nous est un cercle de fer. Le danger est grand mais, pourtant, nous avons en nous ce qui sauve (Das Rettende). Nous autres quinquagénaires, improbables héros comme les Ulysses de Tennyson, nous avons en nous la capacité d’écrire la suite, toujours d’écrire notre suite. Ravinés que nous sommes, craintifs et réfugiés dans des sourires en miroir, dans des déprimes confortables, nous contenons néanmoins cet être créatif qu’est tout passager du temps – cet infant étonné et malhabile. Nous écrivons, comprenez. Nous créons ce qui arrive. Nous sommes perpétuellement ce qui arrive, celui ou celle qui advient, il serait temps d’en prendre conscience.

https://www.poetryfoundation.org/poems/45392/ulysses

Les mots de Du Bellay

AFFECTION : Disposition, sentiment ; ardeur, passion

ARTIFICE : Art

BALLER : Danser

COMMETTRE : Confier

CONTEMPTIBLE : Méprisable

DÉLIVRE : Libre, dégagé

DISCORS : Désaccord, désordre, chaos

DIVERTIR : Détourner

ÉLECTION : Choix

EMBLER : Ravir avec violence ou par surprise

ÉMENDER : Corriger

ENNUI : Tourment, désespoir

ENVIEUX : Qui reproche

ÉPICERIES : Épices

ÉPOINDRE : Aiguillonner, stimuler

ERREUR : Errance

ESBANOYER : S’esbanoyer, s’ébattre

FREDON : Vocalise, refrain

FUREUR : Enthousiasme poétique

IDOLE : Image, spectre

JOURNEL : Diurne

MARTEL : Tourment

MOLESTIE : Désagrément

MONDAIN : Qui appartient au monde terrestre

NAGER : Naviguer

NAULAGE : Passage à bord d’un bâteau

NOURRITURE : Éducation

NUAUX : Nuées, nuages

ODEUR : Parfum

OMBRE : Apparence

OTIEUX : Oisif, paresseux

PARANGON : Comparaison, modèle

PARAPHRASTE : Auteur d’une paraphrase

POUDRE : Poussière

SENTENCE : Opinion, pensée belle et forte

SOULOIR : Avoir coutume

SUPERBE : Orgueilleux

TEMPÉRIE : Climat tempéré

TORT : Tordu

VÉNUSTÉ : Grâce, charme

VULGAIRE : Langue usuelle (le français)

Chantal Akerman, Auto Radio Portrait, 2007.

“Il n’y a rien à dire disait ma mère. Je travaille sur ce rien.”

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“Avec mon grand-père a disparu le rituel. Avec le rituel on savait ce qu’on devait faire.”

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“Personne ne voit que [Jeanne Dielman] c’est un film sur la perte, sur la nostalgie du rituel perdu.”

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– Dis-moi la vérité. Raconte-moi ton histoire.

– Je ne peux pas.

– “Toute la vérité”,  c’est ce qui ne peut pas se dire.”

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“ Quand Delphine Seyrig est assise dans un fauteuil, pendant des minutes entières, dans Jeanne Dielman, (…) on se rend compte que si elle avait si bien organisé sa vie pour ne laisser aucun trou dans sa journée, c’était bien pour ne pas laisser place à l’angoisse du trou.”

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“Attendre le plan suivant c’est déjà se sentir vivre. C’est déjà se sentir exister. Ça fait du mal ou du bien ça dépend.”

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“Le temps vous entraîne, irrémédiablement, surtout si on n’a plus de rituel. Là, je me perds je le sens.”

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“Quand on montre quelque chose que tout le monde a déjà vu [une femme, de dos, dans une cuisine, qui épluche des pommes de terre, Delphine, ma mère, la vôtre, vous-même] c’est peut-être à ce moment là qu’on voit pour la première fois.”

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“Inquiétante étrangeté, a dit Freud. Inquiétante familiarité aussi on pourrait dire. Tout cela [le sud, les champs de coton] résonnait en moi, faisait écho à cet imaginaire, à ce trou dans mon histoire.”

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“J’ai tant aimé le cinéma. Sans peur, dans l’innocence. J’aurais fait n’importe quoi.”

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“En 1984, tout a changé. J’ai chanté tellement fort que j’ai explosé. Depuis j’explose de temps en temps. Après l’explosion, je rentre à nouveau en moi et je reste là, pendant des mois, comme hébétée. Mais pendant l’explosion, je fais le tour du monde à toute vitesse, dans ma chambre ou ailleurs. C’est pendant l’explosion que j’ai écrit “Hall de nuit”. J’ai mis quatre heures. Il n’y avait rien à corriger. Pendant l’explosion je peux parler beaucoup de langues et l’Hébreu bien sûr me revient tout entier. Pendant l’explosion je peux tout, jusqu’à ce que je ne puisse plus rien. Maintenant, je crains l’explosion ; pourtant, il n’y a rien à faire, elle vient encore me surprendre de temps en temps. Je profite alors de son début et je fais, fais, fais, jusqu’à ce que je m’écrase. C’est aussi pendant une de ces explosions que j’ai écrit “Febe Elisabeth Velasquez”. Cela m’a pris trois ou quatre secondes, il n’y avait rien à corriger. 

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“Écrire un film avant même de le connaître. Écrire pour fermer. Écrire la lettre au père. (…) J’ai été, puis j’ai écrit. Sans trop comprendre.”

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“À la frontière, l’été s’est éteint pour faire place à l’automne, un automne sourd et blanc, recouvert par une masse de brouillard. Dans la campagne, des hommes et des femmes presque couchés sur la terre noire d’Ukraine,  se confondant avec elle, ramassent des betteraves.”

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*photo : D’Est, 1993

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https://podcasts.apple.com/fr/podcast/chantal-akerman-il-ny-a-rien-%C3%A0-dire-disait-ma-m%C3%A8re/id971325128?i=1000671135189

Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles. Chantal Akerman, 1975.

À quoi cela me sert-il d’avoir vu, par exemple, vingt-cinq fois “L’Armée des Ombres” de Melville (1968) et que une, et encore par hasard hier après-midi, “Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles” de Chantal Akerman (1975)? À rien. Je suis un benêt qui repasse dans les mêmes ornières, qui ne voit rien.

La mécanique. Le clignotant bleu en permanence dans le salon, on ne saura jamais ce que c’est, une enseigne, une métaphore de la police, de la répression : on n’aura jamais aucune explication sur rien, aucune complaisance de narration, aucun surlignage psychologique, aucune voix off, rien. Rien que la froideur implacable du dispositif, sa géométrie. Il faut avoir vingt-quatre ans et la révolution qui coule dans ses veines pour faire quelque chose d’aussi radical. Kafka. Le Kafka du “Seau de charbon”, de “Devant la loi”, du “Chateau”. Et Delphine Seyrig, la plus belle femme du cinéma, emploi magnifique, en mission. Le violoncelle humain. Le regard absent, comme une somnambule, “aloof”, distante, perdue, sublime. Le demi-sourire ou juste le galbe des lèvres comme une proue qui fend le Néant. Le film n’est pas sans tendresse – avec les liens resserrés d’une veuve et de son fils. Même dans l’ascenseur elle s’échappe. Elle ne regarde personne surtout pas elle-même.

Le langage est infecté alors il faut le détruire, face au dispositif il faut mettre en place un dispositif plus puissant et plus pragmatique et plus froid encore pour le détruire : c’est un détachement frontal, clinique, génial, implacable. Dans le making-off tourné en noir et blanc par Samy Frey on voit Chantal Akerman rire pendant les interminables répétitions dans la cuisine : ad absurdum, encore et encore, les casseroles, la chaise, la table, l’évier, le café, la viande.

Les portes, les grincements, les plans, les interrupteurs : Jeanne Dielman éteint et rallume la lumière de chaque pièce de l’appartement où elle passe comme une machine folle, clic, clac et cela met une tension dramatique même s’il n’y en a pas. Son Hitchcock à elle, a-t-elle dit avec humour, sera de savoir si la pomme de terre brûle. On peut regarder dans les coins des plans. Tout est orthogonal, euclidien. La perspective comme à l’école de cinéma. Le dispositif. Delphine Seyrig qui sort du champ, il ne reste plus que des bouts de son corps, elle apparaît, disparaît, c’est fascinant, ça dure trois heures vingts.

Ça fait penser un peu à “Ali” de Fassbinder. Angst essen Seele auf… Le quotidien sévère, austère. La petite affichette “Spaar Energie” à la poste, je suis sûr qu’elle l’a fait exprès. C’est sûr qu’on n’est pas dans Michelangelo Antonioni. 1975. Qu’est-ce qu’il y avait au même moment? Delon. Belmondo. Clint Estwood. N’en jetez plus.

L’assommant du quotidien. Manger, dormir, se laver. Chaque jour. Et les femmes sont responsables de tout cela par on ne sait quelle damnation. L’ennui. Le film est mortellement ennuyeux mais au sens de Du Bellay, ça veut dire tourment, désespoir.

Demandeurs de divertissement, passez votre chemin.

La blouse. Une personne seule est une machine monstrueuse parce que la société continue d’agir en elle automatiquement comme un programme de machine à laver. La répétition. Le temps est complètement rempli, et cyclique. In extenso. Dans la longueur. Sans pitié. Comme dans un rêve. Les opérateurs silencieux, les agents (mais de quelle force?) comme cet employé de banque blême qui tamponne comme Kafka le Choucas tamponnait. Melville disait qu’il “dilatait” quand il ralentissait une scène jusque dans ses moindres détails, de manière interminable, pour faire monter la tension avec un soin maniaque. Akerman, elle, elle relate. La scène des escalopes. Elle veut purement et simplement tout faire exploser. C’est une révolutionnaire. Akerman c’est vraiment un oeil. Qu’elle déplace posément comme sa caméra, toujours plan fixe. Rien ne lui résiste. Le monde est à elle.

A quoi pensait Delphine Seyrig en tournant ça? Les comptes. L’obéissance. Le demi-sourire de Delphine Seyrig. La toilette. Le miroir. Soi-même comme une chose extérieure. Juste un objet du monde. Le totalitaire du quotidien. Ces gestes répétés pour prendre les affaires des hommes qu’elle reçoit. Une condition ancillaire cachée dans le monstrueux du quotidien. Une condition d’esclave.

Cloisons étanches. Portes. Portes. Portes. Quelque chose d’absolument monstrueux est caché derrière le quotidien. Too enormous to be seen, nor said.

Besoin de s’étourdir. Comme les boeufs.

Les camps. Les camps où la répétition des mênes gestes chaque jour était la condition même de la survie. Tous les soirs à la même heure mère et fils écoutent la radio un moment. Que dit la chanson? « Trop de choses m’ont blessée dont le souvenir va s’effacer. Je préfère ne jamais, jamais, jamais, jamais y repenser.»

L’architecture. Les pièces. La folie. Est-ce que la folie est dans le dérèglement ou dans la règle? La soumission à un ordre invisible et omniprésent. La coutume. La solitude. Ce à quoi il ne faut pas toucher. Ce à quoi il ne faut même pas penser. Le nomos.

Les passes. La serviette sur le lit qui est l’équivalent de la blouse des tâches ménagères.

Mais où donc vont Jeanne et son fils le soir? Dans la nuit noire saturée de lumières comne dans Taxi Driver? Où? On ne saura pas. Ce film plein de superbe contient le mystère le plus noir, le plus pur.

La farce. La matière. La viande. La vie.

Machine déréglée. Puissante. Vide. Perdue.

Aliénation. Des micro-décisions, des micro-actions à un niveau de complexité ou de simplicité juste suffisant pour être débilitant, pour manger toute vie, pour écraser l’individu.

L’inanité de l’enfant, et de la mère. L’humanité réduite à l’état de margarine.

Chantal Akerman : « C’est un film sur l’espace et le temps et sur la façon d’organiser sa vie pour n’avoir aucun temps libre, pour ne pas se laisser submerger par l’angoisse et l’obsession de la mort ».

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http://www.universcine.com/films/jeanne-dielman-23-quai-du-commerce-1080-bruxelles

Surgissements

Les temps changent. Est-ce que nous voulons qu’ils changent? Pas sûr, pas toujours, ça dépend. Mais eux, ils veulent changer. Le fonctionnement énorme de la société, juchée sur le devenir organique du monde produit fatalement un jeu, un décalage, des tensions tectoniques qui de temps en temps se libèrent. Notre vision du monde et de la société ne correspondent pas parfaitement à la société et au monde – comme la carte à l’échelle 1 de la nouvelle de Borgès finit par altérer son modèle et s’écarter du monde. Fétus de sensations, projectiles sociaux, passagers temporels nous nous raccrochons à l’illusion d’un monde fixe, avec un haut et un bas, un avant et un après, un bien et un mal. Mais nous sommes les passagers d’une réaction chimique, d’un processus organique de vie et de mort, d’une création et d’un surgissement continuels. Si nous sommes de quelque chose, c’est du mouvement et de la fluence perpétuels. Craquements, fissures, signes avant-coureur d’un effondrement perpétuel, d’un pourissement nutritif, de la présence insolente de la vie.