Ex familia

Tout est inconnaissable. Tout est mystère. Tout est doute. Tout est question. Tout est trouble. Tout est lueur. Les hardes de chevreuils qui courent dans les champs détrempés entre forêt et hangars. Les ronds-points où flottent les banderoles débandées. Le pavillon enfin, dans son impasse qui se referme sur un cercle de bitume. Tout le monde est là, dans l’entrée, à m’attendre. Mélange de joie et de gêne. On s’embrasse gauchement. La conversation roule partout en évitant tous les sujets comme un torrent fou – de monstrueuses zones de silence. Le torrent de l’inconnaissable. Et le trouble, toujours, de reconnaître une silhouette, un geste – les mains pliés au-dessus de la tête, un mime, un signe – une expression, un sourire. Je vois les parents de tous ces gens sur leurs visages et ils voient le visage des miens sur le mien. Je vois – alors qu’un autre chevreuil des bois de Bellessart refroidit sous la sauce grand veneur – le mécanisme de la famille, de la reproduction, de la distinction, du capital. Je vois le trouble de l’identité qui circule entre les assiettes, qui prospère dans les silences. Tourner autour des personnes qui ne sont pas là, absentes ou mortes. La famille, quand on ne la pratique pour ainsi dire jamais, devient un fascinant mystère, car enfin pourquoi ce pavillon-là plutôt que celui d’à côté. Ce sourire-ci plutôt que celui-là. « (…) l’oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. »* C’est comme de rentrer par effraction dans les vêtements d’un acteur. Tu ressembles à ton père. Tu ne ressembles pas à ton père. Des maisons des enfants des piscines des voitures des photos des papiers dans des cartons. Des étiquettes collées sur des meubles. Des silences et parfois, inexplicablement, des rires stridents. Je repars avec les manuscrits de ma mère dans un sac en papier. La file de lumières rouges des voitures dans la nuit. Ta voix au téléphone. Le trouble. Je roule, engagé comme le passe-muraille plus qu’à demi dans ma vie.

* Rimbaud, Mauvais sang, Une saison en enfer, 1873

Dans le crépuscule qui s’effondre

Romainville. La maison est une déflagration traversée par les derniers rayons du soleil. Novembre, c’est un vendredi avant un répit, quel répit au juste? La première fois, je n’avais pas remarqué, tout juste un léger désordre. « Les enfants… » avaient-il dit en esquissant un geste vague, englobant, en guise d’explication. Mais, comme toujours, la seconde fois, je vois à travers les yeux d’A-c qui hésite entre fou rire et horreur. Le chien Django, trop émotif, urine sur mes bottines façon nubuck. Nous sommes tout de suite catapultés dans le burlesque, le jeune chien aboie et gémit, la cliente se présente avec une bouteille d’eau et un mouchoir en papier, A-c lutte, les yeux révulsés, pour ne pas éclater, il est quatorze heures quarante et tout a explosé. Il n’y a plus de conventions sociales, il n’y a plus que des situations absurdes dont on ne sortira pas et c’est peut-être ça qui rend si triste l’animal par ailleurs charmant : la maison, l’après-midi, l’architecture, le travail, le langage même, tout est sans issue. Tout a explosé, des débris d’objets gisent en toute position, démantibulés, moisissent sur place en témoignant chacun d’une catastrophe soudaine, personnelle, violente, inexplicable. Cartons qui se décomposent dans la neige suintante. Casseroles béantes, jouets, linges, quels linges, objets, objets, objets gisants, brisants, arêtes insupportables du réel. Le chien est attaché à son fauteuil. Il faut voir le regard de cet épagneul. La cliente assise pieds-nus devant sa visioconférence. Nous, arguons-nous cyniquement, ce sont surtout les murs qui nous intéressent. Alors on mesure, écartant des plaques, des morceaux de plastique, des bribes, des fragments, des effondrements. C’est comme s’aventurer dans une jungle, où une syntaxe qui serait devenue folle, une machine à entropie. Nous visons désespérement les fenêtres avec nos instruments, le jour décline et l’on n’entend que les relances molles de la visioconférence. Nul ne passe dans la rue. Un aquarium glauque recèle une vie plus obscure encore. Quelle vie? Que faire? La cliente se prend la tête dans les mains. Nous progressons pièce par pièce comme les arpenteurs du Château, les assistants maléfiques d’une entreprise incertaine. Quelle entreprise? Ne voyez-vous pas que tout est perdu? Que plus rien n’a de sens? Que cette vie quotidienne est un enfer? Et qu’est-ce que nous faisons là, nous les sournois arpenteurs? Que déplorons nous? Que réclamons nous? L’ordre? La décence? Le ménage? Pire, le sens? Tous les mots sont piégés. Tous les mots des livres qui dorment sur les rayonnages blancs sont comme le chien, comme tout ici : perdus.

On repart, chacun de son côté, et la ville est exactement comme la maison, explosée. Tout est broyé en blocs gris, dignes, silencieux, désertés, d’une tristesse et d’une beauté indicibles. Tout est fini avant d’avoir commencé, les rails du tramway comme fichés dans du sable, les plaques de béton blanc étalés devant une casse automobile, le bar « L’horizon », fermé, les maisons ouvrières tapies dans des impasses en attendant d’être mangées, le nouveau métro instantanément gris avec l’affiche qui annonce « Chatelet à 17 minutes », le cinéma Le Trianon. Tout s’enfonce, tout sombre, tout s’effondre dans le gris grumeleux du soir, dans une majestueuse grandeur. C’est à pleurer.

Giacometti. « Ma réalité. »

« Je fais certainement de la peinture et de la sculpture et cela depuis toujours, depuis la première fois que j’ai dessiné ou peint, pour mordre sur la réalité, pour me défendre, pour me nourrir, pour grossir, grossir pour mieux me défendre, pour mieux attaquer, pour accrocher, pour avancer le plus possible sur tous les plans, dans toutes les directions, pour me défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, pour être le plus libre possible ; le plus libre possible pour tâcher – avec les moyens qui me sont aujourd’hui les plus proches – de mieux voir, de mieux comprendre ce qui m’entoure, de mieux comprendre pour être le plus libre, le plus gros possible, pour dépenser, pour me dépenser le plus possible dans ce que je fais, pour courir mon aventure, pour découvrir de nouveaux mondes, pour faire ma guerre, pour le plaisir ? pour la joie ? de la guerre, pour le plaisir de gagner ou de perdre. »

Alberto Giacometti, Écrits. Ed. Hermann, 1997

De la représentation

H. Arendt, De la Révolution, 6.

Ch. VI, La tradition révolutionnaire.

« (…) toute la question de la représentation, l’une des plus cruciales et des plus épineuses de la politique moderne depuis le temps des révolutions, suppose en réalité rien moins qu’un verdict sur la dignité même du domaine politique en tant que tel. L’alternative traditionnelle entre la représentation en tant que substitut pur et simple de l’action directe du peuple, et la représentation en tant que pouvoir exercé sur le peuple sous contrôle populaire des représentants du peuple, constitue l’un de ces dilemmes qui interdisent toute solution. Si les représentants élus sont liés par des instructions reçues au point de ne s’assembler que pour exprimer la volonté de leurs maîtres, il leur reste le choix de se considérer soit comme des garçons de courses, la gloriole en plus, soit comme des experts stipendiés qui, tels des avocats, se spécialisent dans la défense des intérêts de leurs clients. Mais dans les deux cas, on part naturellement du principe que les affaires de l’électorat sont plus urgentes et importantes que celles de ses représentants; ces derniers sont les agents stipendiés du peuple qui, quelles que soient ses raisons, ne peut pas ou ne souhaite pas s’occuper des affaires publiques. Si, en revanche, on entend par représentants ceux qui deviennent pour un temps limité les dirigeants attitrés de leurs électeurs – en cas de rotation des fonctions, il n’y a bien entendu pas de gouvernement représentatif à proprement parler -, la représentation signifie que les électeurs abdiquent, certes volontairement, leur pouvoir, et que le vieil adage «tout pouvoir réside dans le peuple» n’est vrai que le jour de l’élection. Dans le premier cas, le gouvernement dégénère en simple administration, l’espace public a disparu; il n’y a plus d’espace, ni pour voir l’action ni pour être vu en action (le spectemur agendo de John Adams), ni pour le débat et la décision (la fierté de Jefferson «de participer au gouvernement»); les affaires politiques sont celles qui, dictées par la nécessité, doivent être tranchées par des experts, mais ne sont pas accessibles à l’opinion ni au choix véritable; si bien qu’il n’est plus besoin de la «médiation de ce corps choisi de citoyens» de Madison à travers lequel les opinions doivent passer et être filtrées pour en faire des idées publiques. Dans le second cas, un peu plus proche de la réalité, la distinction traditionnelle entre gouvernants et gouvernés, que la Révolution avait entrepris d’abolir en établissant une république, se réaffirmait à nouveau; une fois de plus, on proscrivait l’accès du peuple à l’espace public, une fois encore la tâche de gouverner redevenait le privilège du petit nombre, qui seul « peut exercer [ses] dispositions vertueuses» (comme Jefferson continue d’appeler les talents politiques). Il s’ensuit que le peuple doit sombrer dans la «passivité, signe avant-coureur de la mort des libertés publiques», ou «préserver l’esprit de résistance » à l’égard du gouvernement élu, quel qu’il soit, puisque le seul pouvoir qu’il conserve «est le pouvoir de réserve de la révolution»».

* Devolved Parliament, Banksy, 2009.

Du commencement

H. Arendt, De la révolution, 1963, 5.

Ch. V. Novus ordo saeclorum

« Il est dans la nature même d’un commencement de comporter une dimension d’arbitraire total. Non seulement il n’est pas relié à un enchaînement de causes et d’effets, chaîne dans laquelle chaque effet devient immédiatement la cause de faits à venir, mais en plus, tout se passe comme si le commencement n’avait rien à quoi se raccrocher, comme s’il ne venait de nulle part dans le temps et dans l’espace. Pendant un instant, l’instant du commencement, tout se passe comme si l’initiateur avait aboli la séquence même de la temporalité, ou encore comme si les acteurs étaient rejetés hors de l’ordre temporel et de sa continuité. Le problème du commencement, bien sûr, apparaît tout d’abord dans la réflexion et la spéculation sur l’origine de l’univers, et l’on sait quelle solution les Hébreux apportèrent à ce sujet de perplexité — un Dieu créateur situé hors de sa création, de la même façon que le fabricant est extérieur à l’objet fabriqué. En d’autres termes, le problème du commencement trouve sa solution si l’on introduit un initiateur, dont les propres commencements ne sont plus sujets à interrogation puisqu’il est « de toute éternité». Cette éternité est l’absolu de la temporalité et, dans la mesure où le commencement de l’univers remonte à cette région de l’absolu, il n’est plus arbitraire mais s’enracine dans quelque chose qui, même si cela dépasse les capacités de raisonnement de l’homme, n’en possède pas moins une raison, une rationalité propres. Curieusement, le fait que les hommes des révolutions se soient lancés dans la quête éperdue d’un absolu au moment même où ils furent contraints de passer à l’acte peut s’expliquer, au moins en partie, par le mode de penser séculaire de l’homme occidental, selon lequel tout commencement complètement nouveau nécessite un absolu où il trouve sa source et par lequel il « s’explique». »

Jacques Bertaux, Prise du Palais des Tuileries, détail, 1793.

De la Révolution, H. Arendt, 4.

Ch. 3. Liberté publique vs bonheur public.

« Ce qui en France était manifestement une passion et un «goût» était une expérience aux États-Unis, et l’usage américain qui, en particulier au XVIIIème siècle, invoquait le «bonheur public» là où les Français invoquaient la «liberté publique», suggère cette différence de manière tout à fait appropriée. Le fait est que les Américains savaient que la liberté publique consistait à participer aux affaires publiques, et que les activités liées à ces affaires ne constituaient nullement un fardeau mais procuraient à ceux qui les exerçaient en public un sentiment de bonheur qu’ils ne pourraient puiser nulle part ailleurs. Ils savaient très bien, et John Adams se montra assez hardi pour formuler cette certitude à maintes reprises, que les gens se rendaient aux assemblées municipales comme leurs représentants plus tard devaient se rendre aux fameuses Conventions, ni exclusivement par sens du devoir ni, et même encore moins, pour servir leurs propres intérêts, mais avant tout parce qu’ils aimaient discuter, délibérer et prendre des décisions. Ce qui les rassemblait, c’étaient « le monde et la cause publique de la liberté» (Harrington) et ce qui les poussait, c’était «le désir passionné de se distinguer», que John Adams jugeait «bien plus essentiel et remarquable» que n’importe quelle autre faculté humaine.

« Partout où il se trouve des hommes, des femmes, des enfants, qu’ils soient vieux ou jeunes, riches ou pauvres, nobles ou vils, sages ou stupides, ignorants ou instruits, chacun s’attache au désir d’être vu, entendu, discuté, approuvé et respecté par les gens qui l’entourent et qu’il connaît.» La vertu de ce désir passionné, il l’appelait l’« émulation», le « désir d’être meilleur qu’autrui», et son vice, il l’appelait l’« ambition», parce qu’elle « vise le pouvoir comme moyen de se distinguer*». Et, psychologiquement, ce sont bien là les vertus et les vices principaux d’un homme politique. Car la soif et la volonté de pouvoir en tant que telle, indépendamment de tout désir de se distinguer, bien qu’elle soit caractéristique du tyran, n’est plus un vice typiquement politique, mais bien plutôt cette qualité qui tend à détruire toute vie politique, ses vices non moins que ses vertus. C’est précisément parce que le tyran n’a nul désir d’exceller et de se distinguer qu’il trouve si agréable de s’élever au-dessus de la fréquentation de tous les hommes; à l’inverse, c’est le désir d’exceller qui fait que les hommes aiment le monde et se plaisent à fréquenter leurs pairs, et qui les conduit à prendre part aux affaires publiques. »

* John Adams, Discourses on Davila, 1790.

** La Liberté, Jeanne-Louise, dite Nanine, Vallain, 1794.

Persona

De la Révolution, 3, Hannah Arendt – 1963

Ch. 2. La question sociale

« La signification profonde inhérente aux nombreuses métaphores politiques tirées du théâtre trouve peut-être sa meilleure illustration dans l’histoire du mot latin persona. Dans son sens originel remontant à l’Antiquité, il désignait le masque que portaient les acteurs de la pièce. (La dramatis personae correspondait au grec ta tou dramatos prosôpa.) Le masque en tant que tel avait à l’évidence deux fonctions: il devait cacher ou plutôt remplacer le visage et les expressions de l’acteur, mais d’une manière qui permette à la voix de se faire entendre*. En tout cas, c’est dans cette double acception d’un masque à travers lequel une voix retentit que le mot persona se transforma en métaphore que l’on transposa de la langue du théâtre à la terminologie juridique. La distinction entre un individu privé se trouvant à Rome et un citoyen romain se fondait sur la persona que possédait ce dernier, nous dirions une personnalité juridique; c’était comme si la loi lui avait attribué le rôle qu’il lui fallait jouer sur la scène publique, à condition, cependant, que sa propre voix pût se faire entendre. L’idée, c’était que «ce n’est pas le moi naturel qui pénètre dans un tribunal. C’est une personne ayant des droits et des devoirs, créée par la loi, qui comparaît devant la loi». Sans la persona, il y aurait un individu sans droits ni devoirs, un «homme naturel» peut-être — c’est-à-dire un être humain ou homo au sens originel du terme, qui désigne quelqu’un d’extérieur au champ de la loi et au corps politique constitué par les citoyens, un esclave par exemple —, mais assurément un être sans poids politique.

Quand la Révolution Française démasqua les intrigues de la Cour et se mit à arracher le masque de ses propres enfants, c’est évidemment le masque de l’hypocrisie qu’elle visait. Le mot grec upokritès, dans son sens originel comme dans son acception métaphorique ultérieure, désignait l’acteur lui-même, et non le masque, le prosôpon, qu’il portait.

A contrario, la persona, dans son sens théâtral originel, c’était le masque que les exigences de la pièce attachaient au visage de l’acteur ; à partir de là, il désignait par métaphore la «personne» que la loi peut attribuer à des individus aussi bien qu’à des groupes et des corporations, et même à «un dessein commun et continu», comme dans le cas de «la « personne » qui a la propriété d’un collège de Cambridge ou d’Oxford [et qui] n’en est ni le fondateur, maintenant disparu, ni l’ensemble de ses successeurs vivants». L’intérêt de cette distinction et la pertinence de la métaphore résident dans le fait que la mise à nu de la «personne», la privation de la personnalité juridique, laisseraient derrière l’être humain «naturel», alors que la mise à nu de l’hypocrite ne laisserait rien derrière, parce que l’hypocrite est l’acteur lui-même dans la mesure où il ne porte aucun masque. Il prétend être le rôle qu’il endosse et quand il entre dans le jeu de la société, c’est absolument sans aucune comédie. En d’autres termes, ce qui rendait l’hypocrite si odieux, c’était qu’il prétendait non seulement à la sincérité mais aussi au naturel, et ce qui le rendait si dangereux hors du champ social dont il symbolisait et, pour ainsi dire, représentait la corruption, c’était que, d’instinct, il pouvait se servir de tous les «masques» sur la scène politique, endosser tous les rôles parmi les dramatis personae de ce théâtre, mais qu’il refuserait d’utiliser ce masque, comme l’exigent les règles du jeu politique, comme d’un porte-voix pour la vérité, mais au contraire en userait comme d’un accessoire de la tromperie. »

* Bien que le radical de persona semble tiré du mot grec tôné, ce qui donnerait à persona le sens premier de déguisement, on est tenté de croire que le mot comportait pour des oreilles latines la signification de per-sonare : résonner à travers; si bien qu’à Rome, la voix qui résonnait à travers le masque était certainement la voix des ancêtres plutôt que celle de l’acteur lui-même.

** Ingmar Bergman (Bibi Anderson), Persona, 1966.

La grande santé

À nos heures contrites où nous savons tout et nous ne croyons plus en rien, n’y aurait-il pas une autre science à inventer? N’y aurait-il pas un nouveau commencement? Ne pourrions-nous pas être à nouveau « nous, nouveaux, sans nom*« ? Ne pourrions-nous pas être à nouveau impatients, intranquilles, insomniaques, avides? Je perçois l’économie générale de la chose. Je perçois la balance générale, quand je veux passionnément être l’autre qui est en face de moi. Quand je sens jusqu’à la douleur tout le commencement qui dort en lui ou en elle. Quand ceci, le subtil équilibre de l’âme, le subtil équilibre d’une âme, occupe peu à peu tout le temps et tout l’espace. Cette accélération. J’ai souvent appelé cela amour, parfois à raison, parfois à tort. Ou séduction, chimie, échanges, économie. Aujourd’hui je nommerais cela, avant un hypothétique scientifique, énergie. Transfert, échange, transmutation, création et altération d’énergie. La vie, et la vie de l’âme, ce n’est rien d’autre et il faut voir toute la noblesse de la chose. D’où vient le feu qui brûle en nous? On ne sait pas mais il faut l’extirper, le sortir. Il faut avidemment se saisir de matériaux de toutes sortes, sensibles, matériels, ésotériques, abstraits, fictifs, affectifs, prétendus pour brûler. Il nous faut la « grande santé » de l’aphorisme #382 du Gai Savoir de Nietzsche.

« 382*.

La grande santé. — Nous autres hommes nouveaux, innommés, difficiles à comprendre, précurseurs d’un avenir encore non démontré — nous avons besoin, pour une fin nouvelle, d’un moyen nouveau, je veux dire d’une nouvelle santé, d’une santé plus vigoureuse, plus aiguë, plus endurante, plus intrépide et plus joyeuse que ne furent jusqu’à présent toutes les santés. Celui dont l’âme est avide de faire le tour de toutes les valeurs qui ont eu cours et de tous les désirs qui ont été satisfaits jusqu’à présent, de visiter toutes les côtes de cette « méditerranée » idéale, celui qui veut connaître, par les aventures de sa propre expérience, quels sont les sentiments d’un conquérant et d’un explorateur de l’idéal, et, de même, quels sont les sentiments d’un artiste, d’un saint, d’un législateur, d’un sage, d’un savant, d’un homme pieux, d’un devin, d’un divin solitaire d’autrefois : celui-là aura avant tout besoin d’une chose, de la grande santé — d’une santé que non seulement on possède mais qu’il faut aussi conquérir sans cesse, puisque sans cesse il faut la sacrifier !… Et maintenant, après avoir été ainsi longtemps en chemin, nous, les Argonautes de l’Idéal, plus courageux peut-être que ne l’exigerait la prudence, souvent naufragés et endoloris, mais mieux portants que l’on ne voudrait nous le permettre, dangereusement bien portants, bien portants toujours à nouveau, — il nous semble avoir devant nous, comme récompense, un pays inconnu, dont personne encore n’a vu les frontières, un au-delà de tous les pays, de tous les recoins de l’idéal connus jusqu’à ce jour, un monde si riche en choses belles, étranges, douteuses, terribles et divines, que notre curiosité, autant que notre soif de posséder sont sorties de leurs gonds, — hélas ! que maintenant rien n’arrive plus à nous rassasier ! Comment pourrions-nous, après de pareils aperçus et avec une telle faim dans la conscience, une telle avidité de science, nous satisfaire encore des hommes actuels ? C’est assez grave, mais c’est inévitable, nous ne regardons plus leurs buts et leurs espoirs les plus dignes qu’avec un sérieux mal tenu, et peut-être ne les regardons-nous même plus. Un autre idéal court devant nous, un idéal singulier, tentateur, plein de dangers, un idéal que nous ne voudrions recommander à personne, parce qu’à personne nous ne reconnaissons facilement le droit à cet idéal : c’est l’idéal d’un esprit qui se joue naïvement, c’est-à-dire sans intention, et parce que sa plénitude et sa puissance débordent, de tout ce qui jusqu’à présent s’est appelé sacré, bon, intangible, divin ; pour qui les choses les plus hautes qui servent, avec raison, de mesure au peuple, signifieraient déjà quelque chose qui ressemble au danger, à la décomposition, à l’abaissement ou bien du moins à la convalescence, à l’aveuglement, à l’oubli momentané de soi ; c’est l’idéal d’un bien-être et d’une bienveillance humains-surhumains, un idéal qui apparaîtra souvent inhumain, par exemple lorsqu’il se place à côté de tout ce qui jusqu’à présent a été sérieux, terrestre, à côté de toute espèce de solennité dans l’attitude, la parole, l’intonation, le regard, la morale et la tâche, comme leur vivante parodie involontaire — et avec lequel, malgré tout cela, le grand sérieux commence peut-être seulement, le véritable problème est peut-être  seulement posé, la destinée de l’âme se retourne, l’aiguille marche, la tragédie commence… »

« 382.

Die grosse Gesundheit. – Wir Neuen, Namenlosen, Schlechtverständlichen, wir Frühgeburten einer noch unbewiesenen Zukunft – wir bedürfen zu einem neuen Zwecke auch eines neuen Mittels, nämlich einer neuen Gesundheit, einer stärkeren gewitzteren zäheren verwegneren lustigeren, als alle Gesundheiten bisher waren. Wessen Seele darnach dürstet, den ganzen Umfang der bisherigen Werthe und Wünschbarkeiten erlebt und alle Küsten dieses idealischen « Mittelmeers » umschifft zu haben, wer aus den Abenteuern der eigensten Erfahrung wissen will, wie es einem Eroberer und Entdecker des Ideals zu Muthe ist, insgleichen einem Künstler, einem Heiligen, einem Gesetzgeber, einem Weisen, einem Gelehrten, einem Frommen, einem Wahrsager, einem Göttlich-Abseitigen alten Stils: der hat dazu zuallererst Eins nöthig, die grosse Gesundheit – eine solche, welche man nicht nur hat, sondern auch beständig noch erwirbt und erwerben muss, weil man sie immer wieder preisgiebt, preisgeben muss!… Und nun, nachdem wir lange dergestalt unterwegs waren, wir Argonauten des Ideals, muthiger vielleicht, als klug ist, und oft genug schiffbrüchig und zu Schaden gekommen, aber, wie gesagt, gesünder als man es uns erlauben möchte, gefährlich-gesund, immer wieder gesund, – will es uns scheinen, als ob wir, zum Lohn dafür, ein noch unentdecktes Land vor uns haben, dessen Grenzen noch Niemand abgesehn hat, ein jenseits aller bisherigen Länder und Winkel des Ideals, eine Welt so überreich an Schönem, Fremdem, Fragwürdigem, Furchtbarem und Göttlichem, dass unsre Neugierde ebensowohl wie unser Besitzdurst ausser sich gerathen sind – ach, dass wir nunmehr durch Nichts mehr zu ersättigen sind! Wie könnten wir uns, nach solchen Ausblicken und mit einem solchen Heisshunger in Gewissen und Wissen, noch am gegenwärtigen Menschen genügen lassen? Schlimm genug: aber es ist unvermeidlich, dass wir seinen würdigsten Zielen und Hoffnungen nur mit einem übel aufrecht erhaltenen Ernste zusehn und vielleicht nicht einmal mehr zusehn. Ein andres Ideal läuft vor uns her, ein wunderliches, versucherisches, gefahrenreiches Ideal, zu dem wir Niemanden überreden möchten, weil wir Niemandem so leicht das Recht darauf zugestehn: das Ideal eines Geistes, der naiv, das heisst ungewollt und aus überströmender Fülle und Mächtigkeit mit Allem spielt, was bisher heilig, gut, unberührbar, göttlich hiess; für den das Höchste, woran das Volk billigerweise sein Werthmaass hat, bereits so viel wie Gefahr, Verfall, Erniedrigung oder, mindestens, wie Erholung, Blindheit, zeitweiliges Selbstvergessen bedeuten würde; das Ideal eines menschlich-übermenschlichen Wohlseins und Wohlwollens, das oft genug unmenschlich erscheinen wird, zum Beispiel, wenn es sich neben den ganzen bisherigen Erden-Ernst, neben alle Art Feierlichkeit in Gebärde, Wort, Klang, Blick, Moral und Aufgabe wie deren leibhafteste unfreiwillige Parodie hinstellt – und mit dem, trotzalledem, vielleicht der grosse Ernst erst anhebt, das eigentliche Fragezeichen erst gesetzt wird, das Schicksal der Seele sich wendet, der Zeiger rückt, die Tragödie beginnt… »

Sunday Night

ce que j’aurai toujours envie d’écrire

le grondement indifférencié de l’automne

auquel j’appartiens

le gris qui descend au crépuscule

par degrés

le claquement des skate-boards sur la chaussée

le tintement des autobus

les corneilles qui tournent dans les couches supérieures et

les lumières rouges au-dessus des tours

l’architecture qui sombre dans l’obscurité

l’envie d’être demain

et plus subtilement comme une forme de nostalgie

l’envie d’être

maintenant.