Die Ordnung der Dinge

Sur la terrasse, un dimanche, le chat s’ennuie un peu. Reflets irridescents du soleil sur le lac, on voit un mince skieur nautique arc-bouté à son câble. Des cloches sonnent. De loin en loin des trains passent, emplis de randonneur. Les choses – les constructions, les plantes, les montagnes, les animaux, les humains – sont en ordre, qu’est-ce à dire? Elles appartiennent à un système cohérent, qui serait le monde. Ce que, il y a vingt ans, j’appelais mystère est sans doute autre chose. Une autre composante de la réalité. Sur le grand balcon en verre, une fissure en arabesque semble indiquer une autre Voie. La possibilité d’une erreur, d’un mensonge, d’une promesse, d’une imperfection. La possibilité d’une échappée. 

Goethe – Schiller, Tome II, 1794-1805

« Leben Sie recht wohl und machen, daß Sie Ihre Geschäfte in Weimar bald los sind. Ich empfehle Ihnen, was Sie mir oft vergebens rathen, es zu wollen und frisch zu thun. » (Vouloir vraiment, agir vivement.)

(…) restez obstinément fidèle au lien sérieux que fait la communion des convictions et des affections;

tout le reste est le vide même et n’est que tristesse.

Weimar, le 31 octobre 1798.

« (…) tout ce qui porte la marque d’un individu est bien étrange. Personne n’est apte à se retrouver ni en soi-même ni en autrui, et chacun est condamné à tisser tout juste sa propre toile d’araignée, à s’installer au beau milieu, et à agir de là. » G., Weimar le 3 mars 1799

« C’est une chose bien singulière, que ma position, qui, envisagée d’ensemble, est aussi heureuse que possible, soit en un désaccord si profond avec ma nature. Nous verrons bien quel rendement nous obtiendrons de notre volonté. » G. à Sch., Weimar le 6 mars 1799

« (…) la nécessité d’un processus naturel. »(nun schon gleichsam als naturnothwendig vor sich hin) G, Weimar, 9/3/1799. Lettre n°578

nº608. « Notre existence est faite de relations avec le dehors, qui la composent et qui, en même temps, nous la dérobent mais il faut pourtant aviser au moyen de s’en tirer, car l’isolement absolu (…) n’est pas non plus une solution recommandable. » G. , Weimar, le 19 juin 1799

nº610. « (…) le fatal engrenage (…) [de] ma journée. » Weimar, le 22 juin 1799.

nº651. Goethe, Weimar, le 4 septembre 1799

« Devant l’absurde, chacun s’exclame et se réjouit bruyamment de voir qu’une œuvre puisse être si profondément inférieure au niveau d’où il la juge. Du médiocre, chacun triomphe avec complaisance. Ce qui n’est qu’apparence recueille des éloges sans limites et sans réserve; car, pour le commun de l’expérience vulgaire, c’est précisément l’apparence qui a valeur universelle. Ce qui est bon sans être parfait, on le passe sous silence; car, d’une part, on ne peut faire autrement que d’avoir de la considération pour les qualités authentiques qu’on y remarque, et, d’autre part, les imperfections qu’on y sent suggèrent des inquiétudes; or, ceux qui ne sont pas de taille à lever leur propre doute aiment mieux ne pas se compromettre en pareil cas, en quoi ils font bien. Enfin, le parfait, lorsqu’il vient à se rencontrer, procure une satisfaction profonde, tout comme, tout à l’heure, l’apparence procurait une satisfaction de surface, si bien que, dans l’un et l’autre cas, l’effet est analogue. »

n°738. « La peinture que vous faites du théâtre de là-bas révèle une ville [Leipzig] et un public qui, du moins, ne se piquent ni d’art ni de supériorité critique en matière artistique, et qui ne demandent qu’à être amusés et émus. » Schiller, Weimar, le 5 mai 1800.

Lünen

Tu pensais comprendre, mais c’est de sentir, de ressentir qu’il s’agit. D’utiliser un sens ou une faculté qui n’aurait pas encore été nommé, ni même découvert. Lünen, école pour jeunes filles (Gymnasium, 1957-1962), après Darmstadt (non construit, 1951) et avant Marl (1960-1971). Dès qu’il s’agit de l’enfance, il y a une émotion particulière, une attention particulière chez Scharoun qui cache probablement un regret, une nostalgie. Et cette émotion se transporte dans une forme de pudeur, de respect qui devient une politesse : considérer cette assemblée, ici d’enfants, là de jeunes filles, comme une société de pairs, sans verticalité aucune, sans frontalité, sans hiérarchie, dont on ferait partie – et dont on serait passionnément attentif aux besoins, aux vulnérabilités, aux attentes, aux éveils, aux découvertes.

Le moyen d’intégrer ces besoins dans l’espace, dans la nature, comme une forme vivante, c’est la Gestalt, le mystère de la forme. On part d’une structure, qui est en quelque sorte le dernier effort de l’intellect « avant qu’il ne s’éteigne misérablement* ». Mais n’allez pas imaginer une trame, une structure rigide, un cadre ou refuge géométrique à la pensée qui aurait peur d’elle-même. Non. La structure est souple est vivante, elle se nourrit de flux, de lumière. La structure est le substrat biologique qui permet à la Gestalt de s’atteindre. Comme la métamorphose des plantes qui ont, disons, un programme interne vivant et dont les corolles croissent, s’atteignent, se transforment en elles-mêmes, battent dans leurs limites, condensent des parties de l’espace, échangent avidement avec l’extérieur, s’émulsionnent, activées par une force centrifuge, vivent. Habitent sur cette terre. Sont une silhouette qui est un signe, un Être, une trace, un appel. La Gestalt est une forme qui se trouve et est trouvée. Ce n’est pas une idée. Ce n’est pas un pro-jet, une projection de l’intellect – le français nous joue des tours! Pas du tout. C’est la matérialisation de forces et de flux prééminents et préexistants, c’est l’expression d’une volonté qui n’est pas la nôtre, pas celle du concepteur, mais la sienne propre**. La Gestalt est ce qu’elle veut et doit être, elle est un mystère qui s’atteint. Pour dire autrement, elle est le résultat d’un processus. (Passez devant la Philharmonie, même celle de Nouvel, ça marche aussi. Eh bien, c’est ça.) Un processus dont on n’est pas l’auteur mais le médium, le chaman, ou le milieu biologique dans lequel il peut s’exprimer, avoir lieu, naître.

L’école donc. Chaque section est un Schulwohnung, un logement scolaire avec chacun son vestiaire, sa salle de classe, son espace extérieur. Tout est dans le dosage, l’ouverture et la fermeture de ces parties.

Les petites classes sont ouvertes sur l’extérieurs pour des jeunes âmes « qui ont une disposition égale pour toutes les formes de vie ».

Les classes intermédiaires, les adolescentes « qui ont encore du mal avec elles-mêmes (die haben es noch schwer mit sich) requièrent une forme de protection. Quoi de plus naturel, dès lors, que d’emprunter à l’architecture monastique la figure du cloître, et de l’incorporer à l’école sous forme d’atriums habités. L’atmosphère, ou le milieu que produisent ces atriums sont très appréciés des élèves qui y vivent. »

Les grandes classes, à l’étage, flottent dans leur direction propre, chacune comme des vaisseaux.

« La forme et la disposition des salles dédiées aux sciences naturelles confèrent au Gymnasium un certain caractère universitaire. Il s’agit d’auditoires regroupés en une unité spécifique, et qui sont également accessibles au public. C’est pourquoi ils sont situés en bordure du grand espace central, qui fait office de lieu de circulation, de hall de pause, etc.

La salle de pause, la « grande halle », est utilisée par les élèves comme leurs logements scolaires. On y organise des rassemblements, des cours de danse ou d’autres festivités.

L’aula, qui peut accueillir toutes les élèves, est une extension de cette grande halle, tout comme le sont le bar à lait (Milch-Bar), l’espace autour de la bibliothèque scolaire ou encore celui des aquariums.

Un autre groupe de salles, situé à l’étage supérieur, est dédié aux travaux manuels et aux cours de dessin. Il comprend une scène pour marionnettes et un théâtre de poupées, ainsi qu’une petite galerie. Les pièces de ce groupe sont elles aussi combinables de multiples façons. »

Ce qui me touche particulièrement, c’est l’attention et le soin portés aux ‘Persona’ de cette jeune assemblée. A leur citoyenneté, infantile certes, mais pas miniature. Le bar à lait (attention métropolitaine délicieuse pour ce qui était un sujet important dans les années 50, pour lutter contre la malnutrition), la figure du cloître où une jeune conscience se découvre une intériorité propre dans un extérieur qui accède au cosmos – qui regarde le ciel – les amphithéâtres et l’aula qui sont rien moins qu’une démonstration de la démocratie, la scène où l’on est alternativement actrice et spectatrice, les espaces d’autogestion (Montessori n’est pas loin) : tout cela va même au-delà de l’attention et de l’intention. La Gestalt est aussi une forme sociale, comme ce « chemin de la rencontre » (Weg der Begegnung) dans la Volksschule de Darmstadt :

« On pose ainsi, pour le moins, les fondements nécessaires au développement de l’individu, ainsi que des repères pour sa relation à la communauté et à son environnement. »

Et à nouveau, ce n’est pas une représentation, ni une idée si bien intentionnée soit-elle, de ce que devrait être la société. C’est une émanation, c’est une forme accomplie dans l’espace et le temps. Pas une machine, un organisme. Il n’y a pas de « forme qui suive la fonction ». Il n’est pas même de « fonction ». Il y a ce que le développement de l’enfant veut être, ce que son éveil et son être au monde veulent être. Il y a la Gestalt, qui est rien moins que notre rapport et notre place dans ce monde, et de ce monde en nous. Tout appartient à notre esprit. Et tout notre esprit appartient au monde.

* L’expression est de Paul Klee.

** Hugo Häring écrit en 1932 : « Dans la nature, la forme est le résultat de l’organisation de nombreuses parties distinctes dans l’espace de telle manière que la vie puisse se déployer, accomplissant tous ses effets à la fois en termes de partie individuelle et en termes de tout intégré ; alors que dans les cultures géométriques, la forme dérive des lois de la géométrie… Nous ne devrions pas essayer d’exprimer notre propre individualité, mais plutôt l’individualité des choses…. »

Pourquoi des poètes

-Und wozu Dichter, in dürftiger Zeit? (– et pourquoi, en ces temps d’ombre misérable, des poètes?). Bonne question, de Hölderlin (Brot und Wein, Pain et vin). Et c’est Lagarce qui la pose encore, dans son Journal, mais aussi par sa vie. Pourquoi travailler, répéter, non pas à l’article de la mort, mais jusqu’à la mort, dedans? Jean-Luc Lagarce, donc, qui arpente la rive gauche, fantômatique dans son Smalto, qui achète des livres, qui croise des regards et espère tout en se disant n’espère pas, qui écrit comme si de rien, farouchement, qui dissimule dignité, grandeur et courage derrière son petit sourire, son écriture qui n’a pas l’air d’y toucher. Pourquoi donc, alors, des poètes? Pour cette élégance de brindille, pour ce mépris sardonique de toute médiocrité, pour cette nonchalance qui n’est pas jouée puisqu’elle est nécessaire. Pour l’Amusement. Pour la poésie. Pour le désespoir. Pour la liberté, parfois atteinte, presque par surprise – les notes de la fin de sa vie sont bouleversantes -, cette apesanteur, ce pays ou cette mer interieure qu’on serait le seul à aborder, dont on serait le seul rapporteur.

Place José Rizal, de la terrasse du café j’aperçois un confrère aux tempes grises, sac à dos, qui s’engouffre résolument, qui s’arrache du trottoir et escalade l’échafaudage de l’immeuble d’en face – l’air concerné, vaguement inquiet, tout est intention dans son attitude, son nez et ses lunettes fendent l’espace comme une sorte d’empennage, de pointe. Wozu Dichter, Helde? Pourquoi des poètes, des héros? Pour un ravalement? Et soudain, comme une apparition, la belle H. surgit en portant ses deux petites filles, des jumelles, tout sourire. Elle m’en fait porter l’une, puis l’autre, et aussitôt il faut bien admettre que l’ambiance dans ma tête change. Me voici moi aussi transporté dans un pays lointain et bienveillant, et de ces trois filles irradie comme une très ancienne lumière, une très ancienne douceur. C’est ça? Oui, c’est ça : ‘Mon Dieu mon Dieu, la vie est là / Simple et tranquille / Cette paisible rumeur-là / Vient de la ville.’

Commissariat du 19ème. Architecture des années 90. C’est propre, rangé. Portes automatiques. Des femmes défilent et chuchotent et c’est aussi une femme à l’accueil qui écoute. Assis dans la salle d’attente, on regarde ailleurs pour ne pas entendre et en même temps on voudrait réconforter : un homme, donc. Qu’aurait dit, fait, Lagarce à ma place? Bonne question. Je monte, je raconte mon histoire – la carte bleue, pourquoi bleue d’ailleurs? – à un jeune policier qui n’est ni sympathique ni antipathique, qui est très verticalement un policier et ça me plait beaucoup – et qui sait écrire en plus. Je relate, il écrit, je signe – avant de sortir je leur dit que j’en ai construit un – de commissariat -, ça les amuse une demi-seconde. Dehors, c’est le même soleil, c’est la même étoile lointaine qui fabrique des images.

Black Dog

Ça arrive quelquefois. Ça m’arriverait plus souvent si j’essayais plus souvent. Pourquoi n’essaye-t-on pas plus souvent? Par peur sans doute, d’être ému et qu’on nous rappelle ce que ça peut-être, ce que ça pourrait être. Alors que finalement, qu’on ne vit que pour ça, pour ces moments rares que l’on relie comme une fine chaîne d’or, la crête lumineuse de sa vie. C’est presque embarrassant  que la beauté contredise la vie que l’on mène.

Des montagnes noires, des ponts effondrés, des meutes de chiens, de la poussière. Une ville abandonnée où résonnent des instructions officielles dans des hauts-parleurs, la poussière du désert de Gobi, les fameux fétus de paille qui traversent l’écran en boule, toujours de droite à gauche. La ville, grand paysage à la dérive, un Bauhaus déchiré qui serait Charleroi. Pourquoi n’y-a-t’il rien de plus beau que les ruines, l’abandon? Pourquoi ça nous fascine, nous arrache des larmes? « D’abord des mondes, pour les détruire ensuite? » La beauté n’est que le commencement du terrible, dit Rilke. Et c’est ce terrible-là que nous chérissons, ces intentionnalités flottantes dans le demi-jour, dans le grain de l’image, ces fantômes de nous mêmes dans les ruines industrielles. Et le héros? C’est Rimbaud, c’est l’Arpenteur, c’est le K., c’est le Samouraï de Melville. C’est tous ceux qui se taisent et vénèrent ses traits sculpturaux, ses silences, ses hésitations humaines et cette grâce infinie à transporter son ossature dans l’espace. Et le chien? Le chien c’est l’Être, c’est la confiance et l’amour, effarouchés, fidèles, fragiles, indestructibles. Nous sommes de ce monde-là, oui, mais il nous faut toute cette facticité pour nous en souvenir, il nous faut Pink Floyd the Wall, il nous faut un demi-sourire et une mèche relevée timidement dans le pâle soleil – une naissance. Mais pourquoi dis-tu, facticité? Parce qu’il nous faut passer par ce monde-ci pour comprendre ce monde-là. Il nous faut l’amour de Grape, de l’animal mythique, il nous faut l’animosité du boucher Hu, l’homme aux serpents, pour accéder à nous-mêmes. Il nous faut le Schein pour comprendre le Sein. Des épreuves? Oui, des épreuves, que l’on tire de nous-mêmes. Un destin. Une vie.

Bremerhaven

L’enfance. Les dunes. Le port. Le phare rouge et blanc. La Waddenmeer, la mer des brumes. Les chantiers navals. Les lancements des transatlantiques. Les chantiers dans la ville. La forge grand-maternelle à Lünebourg. L’architecte Hoffmeyer. La fille de l’architecte, Änne. L’austérité de sa famille, l’accueil d’une autre. Des mondes fantastiques qui s’entr’ouvrent, des lointains qui se dessinent. Mais aussi, la brasserie familiale, l’industrie, la construction, le dessin. Le mouvement. (Die Bewegung). Le Jahrhundertwende, le tournant du siècle. L’énergie. Il a dû se passer quelque chose, un déclic, un éveil. Qu’est-ce qu’une enfance réussie? Qu’est-ce qu’une vie réussie? La question est mal posée. Quelle est ton appartenance au monde, ta Weltanschauung? Comment ressens-tu la marée et le vent, les rayons du soleil qui parviennent jusqu’à toi, voyageant à travers l’éther? Comment perçois-tu cette agitation humaine, cet ordre de la société, ce corps qu’il constitue? Comment comprends-tu le jeu de l’un dans l’autre, de l’autre dans l’un? Comment peux-tu saisir ce tout (das Ganze) à partir de l’Un que tu es? Nous sommes faits de la même matière que le monde, dit Rilke.

Perception. Compréhension – par le biais d’une faculté personnelle, d’une sensibilité (Sinnligkeit), d’un ‘sens à part’ (médium, sourcier, chaman) de quelque chose qui ‘est là’, comme un phénomène vivant. Capacité à capter les flux qui passent, visibles ou invisibles, passés ou présents (die Lücke, à Kassel. Le glacier primordial, l’Ursprungtal par-delà toutes les destructions, à Berlin. Le relief originel, à Prague), naturels ou culturels. Expertise, ou création, ou expression – ‘depuis’ cette faculté, ce sens, ce réglage perceptif. Et possibilité, par le biais de l’architecture qui se fait à son tour médium, de le faire éprouver (Erfahrung) à l’individu, à la société. A l’autonome et à l’hétéronome, comme il dit. Ce n’est donc pas une ‘vision’ du monde, ni une ‘conception’, ni une thèse, une théorie. C’est la perception de ce qu’il appelle le ‘Spiel das Leben‘, ou ‘l‘organhaft‘, ou le ‘Stadtlandschaft‘, parce qu’il faut bien appeler les choses, mais lui il est dedans, ça existe vraiment pour lui et il rapporte, donne à vivre, recrée, rend accessible l’expérience. Perception ce serait, dans la création – ‘dévoiler / révéler / donner forme (Gestalt) à des forces latentes. Ce qui s’opposerait, dans la création toujours, à la conception – je reprends toujours Mies van der Rohe à titre d’exemple, la Neue Nationalgalerie avec ses trames, ses sous-trames, sa perfection géométrique, son abstraction, son état monadique, idéel, fermé. Ce sont deux créations fondamentalement différentes.

Ce n’est pas une addition positive au monde. C’est le monde. Avec ses ‘branchies phénoménologiques’, Scharoun saisit l’insaisissable. Et il résiste à cette injonction de la ‘männliche Gedanken*’ (la pensée masculine), de la violence de la pensée technique, de l’abstraction, de l’extractivisme, de ce qu’Heidegger appelle l’Arraisonnement (das Gestell). Créer c’est révéler ce qui est, et non pas faire irruption avec sa psyché aveugle dans le monde.

* »L’ère de la raison (Zeitalter der Vernunft), (…) engendre le Moi, la pensée masculine (männlichen Gedanken), qui nie l’irrationnel et le remplace par une chaîne de déductions logiques (eine Kette von Beweisschlüssen). In Berlin plant – Erster Bericht », discours du 5 septembre 1946.

Darmstadt

Qu’est-ce que l’espace? C’est la vie, c’est l’organique. C’est une expérience (Erfahrung, mais aussi Erlebnis) qui ne se sépare pas de notre conscience, ni de nos sens (Kant*). Ce n’est pas seulement ce qui nous contient, ni ce dans quoi nous nous mouvons. C’est ce qui construit ce que nous sommes, comme conscience, comme individu, membre d’une société, comme être vivant, appartenant au cosmos. L’espace, c’est un apprentissage, et le lieu de cet apprentissage, dans l’univers de Scharoun, c’est l’architecture, c’est l’école.

La beauté du projet de la Volksschule de Darmstadt, c’est qu’il est fait du point de vue de l’enfant, pas depuis une considération pédagogique, ni depuis une spéculation morale sur ce qu’est, ou devrait être un enfant. Ce qui pose l’hypothèse intéressante que Scharoun est un enfant. Darmstadt, c’est un projet manifeste, c’est aussi un long texte en lien avec la pensée de l’époque (1951), en particulier avec les Darmstätter  Gespräche, cycle de conférences qui s’est tenu au même moment, parmi lesquelles figure le célèbre Bâtir Habiter Penser de Martin Heidegger. Darmstadt c’est, enfin, une des premières applications du Stadtlandschaft, pensée développée par Scharoun à partir de 1945 et qui veut dire bien plus que « paysage urbain » : c’est une refondation, sur les ruines de la guerre, c’est une nouvelle spatialité affranchie des dogmes, c’est une nouvelle société organique, fondée sur l’amitié et sur l’oeuvre, c’est une écologie, fondée sur l’appartenance de tout être et de toute chose au vivant, à la vie (das Leben).

Trois groupes d’âges, A, B et C. 6 à 9 ans, 9 à 12 ans, 12 à 14 ans. A chaque groupe correspond un ‘domaine secret’ (geheimer Bezirk) qui se referme sur ses spécificités, ses joies, ses privilèges, ses devoirs et son royaume. Au premier, la chaleur du nid, du groupe qui spontanément se forme, de la caverne. Au second, la découverte du travail, de la discipline, des sciences et des arts, de l’autonomie. Au troisième, la découverte du Moi, de l’intériorité, de l’esprit (Geist).

Grandir, c’est parcourir le temps, thématique centrale de l’école, d’un âge à l’autre – et aussi l’espace, d’un domaine secret à l’autre, où l’espace grandit avec vous, accompagne la croissance physique et intellectuelle. Mais c’est aussi passer d’un domaine fermé, qui celui de son âge propre, à un domaine ouvert (offener Bezirk), où se trouvent les professeurs, et la société des autres. Et, reliant ces domaines, une circulation – qu’on devrait plutôt appeler artère ou fleuve, toute métaphore de la conduction et du transport du vivant -, s’étend et s’écoule sous le nom de ‘Weg der Begegnung‘, chemin de la rencontre. Cet espace, et celui des domaines secrets, s’ouvre selon les âges et avec toute une série de subtilités, sur le dehors, la Nature, le Cosmos. Fenêtres, fenêtres de toit, halles intermédiares, cours intérieures protégées, cours, jardin, plan d’eau, ouvrent progressivement la jeune âme à l’étendue de l’Ouvert, du Cosmos.

A mesure que cette petite âme, animula vagula blandula, évolue, parcourt, saute, découvre, apprend, se révèle le corps de l’espace, et la sensation d’y appartenir. Ses replis, ses profondeurs, ses opacités, sa respiration – sont aussi les nôtres. Et le médiateur de cet apprentissage réciproque, c’est l’architecture, son déploiement dans le temps et dans l’espace qui peu à peu, révèle, dévoile, libère. Ce qui se joue là, c’est tout le déploiement, ou le dépliement de l’Être. Psyché et société. Caché/Secret et Ouvert/Cosmos. Construction concomittante du Moi et du Toi, du Nous face au monde, dans le monde. Invention, dans l’espace et dans la vie toujours, de la société (Gemeinschaft, Zusammenheit).

L’architecture, c’est ce déploiement dans la durée qui apprend le monde et la société. C’est cette expérience, cette aventure, cette découverte de ce qui advient.

*« L’espace n’est pas un concept empirique, qui aurait été abstrait d’expériences extérieures. Car pour que certaines 

sensations soient rapportées à quelque chose d’extérieur à moi […] la représentation de l’espace doit être déjà posée comme fondement. » (Kant, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, §2)

Cité Jandelle

J’aime les tennis dissimulés comme J.G. Ballard aimait les piscines désertes et vides face au ciel, sous les étoiles. J’aime les vieux centres sportifs décatis des années soixante-dix avec des gardiens acariâtres et moroses à l’intérieur, dans une sorte de cabine vitrée. J’aime quand le court est environné de bâtiment de toutes parts, quand il est l’ultime pièce d’un assemblage cahotiques d’époques et de structures. J’aime être environné de centaines de fenêtres, dont certaines reflètent le soleil qui se lève, et dont aucune ne prête attention au bruit de nos balles hésitantes. J’aime la furieuse république des grilles en tout genre, correctives malhabiles de l’architecture qui ne perturbe pas plus le commerce des oiseaux, pigeons, mouettes, corneilles, moineaux – « le vent passait à travers les barreaux« . J’aime que toute cette cosmogonie organique s’ignore tout en se répondant – j’aime la composition. J’aime le vieillissement tragique de l’architecture qui littéralement fend le temps : c’est aussi le nôtre. J’aime le rêve, le fantasme d’un tennis oublié dans une anfractuosité du temps et de l’espace – j’aime le parfum de ruine qui menace tout être et toute chose. J’aime le fantasme des lignes tracées, ici blanches sur fond de plastique bleu, qui prétendent à la civilisation, qui prétendent à l’existence, qui prétendent à la signification. J’aime leur intentionnalité muette, pour ainsi dire impuissante dans sa prétention, face au mystère des choses.

Forever young

A la réception de l’hôtel, les filles ne savaient pas où était la clé. Nous la cherchâmes en riant, en fouillant derrière le bar. Puis l’ascenseur, le miroir – pourquoi a-t-on toujours l’impression que c’est un autre qui regarde? Au 6ème, décrocher l’échelle, la coincer sur la tringle, monter sous l’oeil intrigué des femmes de chambres philippines, des chariots de draps blancs passent tandis que je m’élève, que je me hisse sur le toit. Ensuite se rétablir, la petite plate-forme en caillebottis, le portillon, les marches, le toit, le ciel. La machine est là qui ronronne, tout semble normal. Tout ce que nous avons planifié et dessiné semble jouer son rôle. Je fais les photos, ne pas glisser sur le zinc, la ville se déploie, il fait bon. Pourquoi toujours un autre? Un instant plus tard, je redescends, remercie les demoiselles, un oeil sur les étranges clients qui végétent dans le lobby, parmi les plantes, plantes eux-mêmes. A la vitrine de la librairie Vendredi, ces deux titres : Michel Foucault, Il faut défendre la société ; Felix Guattari, Lignes de fuite, Pour un autre monde des possibles. Enfin, par pure nostalgie je me dirige vers le café d’Arlette au coin du boulevard. Combien de cafés d’angoisse et de bières de libération y avons-nous consommés! Arlette n’est plus là depuis longtemps, et le cirque Médrano non plus. « Pigalle est mort », avait-elle dit le dernier soir, avec l’accordéon. Tout de même, je m’accroche au zinc, commande ma bière et mon sandwich. Des ombres flottent. A la radio, Forever Young.

The brutalist

On y va en traînant, en affûtant dans le vide, déjà, ses récriminations. Avocat de ses préjugés, dit Nietzsche. On y va parce qu’on a confiance dans la personne qui demande, et, déjà cette rouerie : « tu vois, j’y suis allé ». Le film est trop long. L’entracte est ridicule. Le générique est overreferenced. L’architecture, on veut toujours lui régler son compte, on veut toujours la mettre dans une boîte, on veut toujours dire qu’on connaît. Qu’est-ce qu’on en connaît, nous autres, les chiens? Des expériences, des frustrations, des erreurs, des lueurs. Et de l’autre côté, parfois, souvent, des fous, des maniaques, c’est vrai. « Vous êtes toujours à vous plaindre » dit avec malice la petite voix, là-bas, là-haut, sur la montagne.

Mais alors? On s’agace, mais il y a des choses justes. Balayer à la fin. Être le dernier à y croire. Parler du haut d’une certitude qu’on n’a pas (la peur), mais qu’en fait, on a. Qu’on « emprunte ». Le moment de vertige et de délice qu’est la grosse commande de hasard. Ce chemin tortueux de la séduction qu’on emprunte. Et ça marche, le pire. Le transfert. Les rencontres qui sont comme des boules d’énergie qui vous propulsent, vous catapultent. L’aventure. La solitude? J’entends encore la petite voix. Eh bien, oui, la solitude.

Mais encore? Le malaise dans la culture, de Freud. L’holocauste comme culture, d’Imre Kertész. This bloody minimalism… Qu’y-a-t-il dedans? Quelle violence? Quels crimes? Quelles composantes? Une chaîne de certitudes, dit Scharoun (eine Kette von Beweisschlüssen). Qu’est-ce qu’on ne nous a pas dit, qu’on ne nous a pas raconté? Est-ce l’ultime séduction du mal? Sommes-nous des agents, des docteurs Faust, gesticulants, vieillissants, sur les chantiers? The hard core of beauty, dit le film. Les montagnes de Carrare, grands dieux j’y ai été aussi, mais sans le client. Elles sont belles, mais terrifiantes, noires, evil. Nous aurions dû nous méfier davantage.