Sunday Night

ce que j’aurai toujours envie d’écrire

le grondement indifférencié de l’automne

auquel j’appartiens

le gris qui descend au crépuscule

par degrés

le claquement des skate-boards sur la chaussée

le tintement des autobus

les corneilles qui tournent dans les couches supérieures et

les lumières rouges au-dessus des tours

l’architecture qui sombre dans l’obscurité

l’envie d’être demain

et plus subtilement comme une forme de nostalgie

l’envie d’être

maintenant.

Sans titre

Dimanche soir. Le énième dimanche soir. La continuation d’une suite multi-millénaire de dimanches soirs. Une trajectoire, si l’on veut. Maintenant, c’est encore autre chose qui s’accomplit. On boit des verres en terrasse. On admire le pâle soleil couchant au-dessus des immeubles, depuis le petit temple de Sybille en haut du parc. On marche dans le calme silence du dimanche soir, observés par des citoyens à leur balcon. C’est tout à fait le dimanche soir de L’étranger de Camus. Une sorte de mécanique humaine, de ballet social, de ballet cosmique aussi. Mais ce soir il manque quelque chose. Les rituels rassurants sonnent creux. Les gestes tournent à vide. On a l’impression que les gens n’y croient pas, qu’ils les accomplissent mécaniquement, ces rituels. Ils miment le dimanche soir, ils le jouent — ils l’interprètent sans zèle. Ils sont des hommes feints dans une scène feinte. Quelque chose a déserté le plateau, il règne une atmosphère de vacances frelatées, de demi-deuil, de fausse insouciance. Pour faire un vrai dimanche soir, il faut la peur du lundi, il faut se bander inconsciemment en prévision du sursaut d’activité, de performance. Contre le combat. Or, de combat, point. Tout est annulé, reporté, décalé, anesthésié. L’humanité ne sait pas où elle va. Elle ne s’est pas remise de la démonstration de son inutilité et de sa vacuité. Elle erre, elle songe, elle vague. Nous cherchons le dimanche soir, nous cherchons le sens du dimanche soir comme le ‘Dichter’ cherche la Potsdamer Platz. ‘Ich kann den Potsdamer Platz nicht finden…’

Sans titre

C’est assez drôle. C’est quand même un dimanche soir. Est-ce parce qu’on voudrait que ce soit un dimanche soir, ou parce que ce calme-là — pris dans un océan de calme toxique mais néanmoins –, cette lumière-là et ces silhouettes qui cheminent lentement le long des grilles sont, expriment, intrinsèquement le dimanche soir. Des messieurs sautent à la corde à côté de la bouche de métro et on entend le schlip, schlip, schlip de leurs cordes qui sifflent comme des fouets. Une jeune fille à roller amorce un tournant et on entend distinctement la gomme du frein qui érafle le bitume : un son timide, presque implorant. On entend le chuintement léger des Nike des nouveaux messagers d’Hermès, infatigables, abstraits, furtifs. On entend toute la conversation d’une dame qui semble parler fort, dans son téléphone, pour de rassurer – ou bien est-ce que les immeubles du carrefour, dans une toute autre présence que d’habitude, amplifient le son comme des enceintes, on sent tout l’effort de la ville pour constituer un décor alternatif, un fond, un chœur. On entend presque les pensées inquiètes des gens qui cheminent la tête basse. Une voix murmurée, le dialogue entre deux amants là-bas, très loin dans la rue me parvient avec une netteté extraordinaire, bouleversante. Le pâle soleil descend et dans le crépuscule qui monte on voit, dans les appartements, une à une les lampes qui s’allument, les écrans bleus qui scintillent, les gens qui tournent autour de leurs tables ou de leurs canapés, les gestes et les rayons de ce qui veut, encore et malgré tout, être un dimanche soir.

Dans le taxi

Chacun y va de sa théorie, de sa petite conspiration personnelle sur le seuil de laquelle il se tient, buté, rentré, renfrogné. Les nouvelles qu’on nous cache, les complots qu’on nous prépare, le mépris qu’on nous oppose. And so on… Chacun est retranché dans les circonvolutions de sa propre mauvaise foi, labyrinthe colimaçonique dont tout le monde a oublié les raisons premières et le début. Chacun est transformé en oreille géante, méfiante, repliée. Les raisons sont enterrées et on a jeté les clés. Car c’est de peur qu’il s’agit évidemment : la grande peur antique, primitive, du dimanche soir, de l’hiver, de la nuit où rien ne luit. Le taxi glisse dans les rues noires.

Sans titre

Une ombre.

Non, l’ombre d’une ombre.

Même pas : une très légère compression dans la transparence du temps, dans l’insignifiance des pensées. Un raccord vraiment très fin, indécelable, l’oeuvre d’une monteuse hors de pair au scalpel aiguisé : une joallière.

La trace que laisserait un neutrino solitaire traversant une piscine sombre, cachée dans les montagnes et observée désespérément par une équipe de scientifiques nippons en combinaison blanche. Des regards anxieux devant des écrans, des diodes, des capteurs. Des regards qui regardent au travers d’eux-mêmes. Dans le silence des montagnes.

Une explosion, mais vraiment très très infinitésimale. Une sorte de déclenchement que personne ne pourrait voir ou sentir. Enfin, presque personne.

Ou alors : le mouvement que ferait un très ancien poisson au fond d’un puits, posé sur un lit de sable sur une espèce de dalle de pierre, quand tout à coup il déciderait de se retourner. Ce mouvement-là.

Voilà, c’était ça. Quelle idée de raconter cela avec des mots.

Gray City 1

Ville grise, ville grise,

Il suffit d’un échafaudage posé de travers dans l’air gris du lointain, un lundi

Et nous dansons, dans l’instant oublieux des gouffres

Ville grise, sur tes étagères tes drames et les miens, qu’importe

Nous sommes détours, aventures grises, demi-promesses

Nous sommes musique, fourmillement de petits signes

Et toutes les villes sont les nôtres: dans leur destin nous sommes embarqués.