Moteur

Toujours et en tout lieu, on entend maintenant le vrombissement sourd d’un moteur. Une sorte de « hmmm » ou de « rrrrr » toujours discrètement logé là. Nous y sommes parfaitement habitués, acclimatés même, – et j’en connais que le silence angoisse. Nos ingénieurs calculent calmement les hertz ou les décibels admissibles. Mais, quel crime nous avons commis! Nous avons exporté le vrombissement intérieur de nos cerveaux.

A mes moi

Il y a un côté Charybde en Scylla, bouffon, grotesque, dans la révélation de nos vocations successives. Pas architecte, journaliste, non, écrivain, non encore, conseiller… On a droit aux sourires bienveillants des amis, un peu navrés quand même. Alors, autant vivre hors cases. Vive l’irrésolution et l’énigme. Vive le bancal et le « toujours projeté vers l’avant ». Vive le « whatever works ». Vive les formules qui ne somment pas. Vive l’impulsion. Allons à Vienne!

Slo Mo

Comme c’est étrange cette Cité Internationnale. Entre le parc et les immeubles de Piano, il y a une de ces fameuses voies pacifiées où passent tramway, vélos et poussettes. Ça, pour être calme… La qualité de la réalité est ici proprement stupéfiante. Le temps est distordu, tout prend une infinité dans cet environnement terrassé de silence. Il y a quelque chose de… japonais dans cette solitude un peu navrée, techniquement bienveillante, post-humaniste. Dans les bureaux déserts, les ordinateurs attendent, les diodes palpitent, les plantes vertes croissent. A l’arrêt de tramway un couple s’enlace sur le quai. Toutes les trente cinq secondes à peu près on voit le petit panache blanc de la cigarette électronique au-dessus de leurs têtes. Le couple vapote et le bassin de la roseraie clapote. Un écureuil lyonnais appliqué visite consciencieusement chacun des arbres calibrés d’un square carré, au centre duquel rayonne de candeur une oeuvre d’art parfaitement consensuelle. Les joggeurs font leur gainage avec l’oeil braqué sur leur Iphone: ils ne trichent pas, bien sûr. Sous un ciel blanc équanime – le ciel des romans de Barjavel quand tout va bien dans ses sociétés idéales, le ciel d’avant la catastrophe -, les enfants dorment dans des poussettes bien huilées, les femmes font les femmes et les hommes sont des hommes et les chiens sont des chiens. L’architecture rayonne au milieu de tout cela: parfaite, vertueuse, fade. On a pensé à tout, on a tout prévu, on a coché toutes les cases de la, euh, civilisation. Tout est componction et gourme, tout est réglé sur intensité moyenne, sur niveau de gris, – les pensées aussi? Dans cet autre genre d’intelligent design, l’homme semble terrassé par la perfection de ses créations, par la puissance de la partition, par la sophistication de sa cage. Je vois bien que l’écureuil me regarde de travers, il lui reste sept arbres avant le déjeuner. Est-il réel? Ou bien est-ce une de ces merveilleuses petites créatures électriques de Philip K. Dick? D’où vient cet air de science-fiction et de rêve?

Géographie impossible

Notre problème est que pour jouir du monde il nous faut en construire un autre par-dessus: un monde de représentations et de concepts, un monde d’imaginaire et de constructions. Nous n’avons pas le monde, nous avons les perceptions et la conscience, l’intelligence et la culture, à la place. Nous n’avons pas la caverne, nous avons le reflet – ou le concept, ou le mot, ou le fantasme. Ce que nous avons, ça oui, c’est l’inquiétude que tout cela n’ait rien à voir avec nous, que nous ne servions à rien: aussi prenons-nous soin de projeter notre image partout. Nous sommes comme ces géographes de l’Empire dans la nouvelle de Borges (Aleph) qui s’épuisent à dresser une carte à l’échelle 1 recouvrant tout le territoire, et de fait, le modifient. L’entreprise est absurde. Nous aussi, nous nous étalons tellement, nous nous projettons tellement que nous avons oublié qu’il existait un monde, par-dessous. Mais, autant que la carte tue l’empire, la représentation aussi impérieuse tue son modèle. Peut-être que la première écologie ne consiste pas à faire tout ce que nous faisions auparavant, différemment, plus parcimonieusement. Non, peut-être que la première écologie consiste à prendre conscience qu’il existe un ici et un maintenant, qu’il existe aussi un monde en-dehors de notre encombrante psyché. Yoga…

Lariboisière

C’était de pâles dimanches après-midis de printemps, de pâles soleils. Le cœur battait fort alors et il y avait des escaliers difficiles à monter, des portes difficiles à pousser. L’angoisse était partout, dans chaque grain du monde – le monde qui semblait comprimé comme nos poitrines. Mais aussi, comme nous nous sentions vivre! Dans tout ce qui n’était pas la mort se glissait un espoir fantastique, une joie fantastique et un gratitude folle d’être en vie, d’être au monde. Tout était multiplié par dix. On pouvait habiter dans un sourire, même déformé, même timide et désolé: on pouvait habiter dans ce sourire comme dans un monde et tout redémarrer de sa vie à l’instant. Je me souviendrai toujours de ces après-midis.

Pour une photographe

Quelque chose a changé. L’inclinaison du soleil sûrement, la Terre qui refroidit, et puis la ville repeuplée qui change complètement d’aspect: elle redevient “pour nous” alors qu’auparavant, dans le fantômatique mois d’août, elle existait pour elle-même, secrètement. Mais il y a encore autre chose. Dans la longue suite d’images brillantes, dans le “stream of consciousness” de la photographe, quelque chose a bougé. Un pixel espiègle qui gambade à l’extrême limite du champ visuel. Un mouvement furtif dans le dos de nos yeux, si l’on peut dire… On se retourne, on revient en arrière, on se frotte les yeux, on s’interroge, on cherche à comprendre. C’est une motion semi-consciente, du monde vers nous ou de nous vers le monde, c’est un furtif déplacement à la lisière du connu et de l’inconnu. C’est une coïncidence étrange, maintes fois renouvelée, entre un état d’esprit intérieur et un état du monde extérieur. Tel un long tentacule perceptif, une traîne photosensible du Moi, la photographie capte des phénomènes invisibles…