Paris
mouettes, jardin – traversé
traversé?
les vélos abandonnés sur l’esplanade
sur le gravier personne
jardin
mystère
formes invisibles, cachées.
Paris
mouettes, jardin – traversé
traversé?
les vélos abandonnés sur l’esplanade
sur le gravier personne
jardin
mystère
formes invisibles, cachées.
Le blanc. Les caractères le ‘e’ muet sur le blanc. Les délinéaments, les béances, les monades, les méchancetés, les grâces. La grâce. « Autour de l’enfant tournoie le monde, (…) tout entier contenu dans ses yeux. (L’été 80) » La typographie, si l’on veut, et le silence. La bêtise, l’obstination de la chose. L’Ouvert. Ce qui survient, obstiné, indifférent, grossier, Intrus. Golfes, béances, Hinterlands.
Mais tout ça ce sont des mots. L’écriture ce n’est pas ça. C’est plutôt le Ça de ce ça. C’est ce qui surgit étrange, comme un milieu, une volonté gélatineuse, – rien à voir avec ‘soi’. Et Duras est peut-être celle qui l’a approché de plus près, ce Ça, et celle qui s’y est maintenue le plus longtemps. Le Ça – ailleurs elle dit ‘the thing’ ce qui finalement le décrit assez bien – le Ça n’a pas de finalité narrative. Encore moins, stylistique. Mais comment non? Tout le monde s’extasie, Duras, aah le style. Non. Ils n’y comprennent rien, puisqu’ils n’écrivent pas. Puisqu’ils ne se livrent pas sans ambage, sans retenue, sans raison, sans calcul, sans concession à ‘the thing’. L’écriture c’est l’écriture, comme un monstre, un golem, un volcan. La mer. L’écriture c’est la mer, monstrueuse, indifférente et cruelle. Ou la Nuit, la nuit du texte, dit-elle. « Un livre ouvert, c’est aussi la nuit. Je ne sais pas pourquoi les mots que je viens d’écrire me font pleurer. » (Écrire, 1993)
C’est ce déplacement de soi vers l’écrit qui est l’écrit. (1982)
Écrire, c’est aller dans ce périmètre où l’on n’est plus personne.
« Est-ce que ce qui compte ce n’est pas la foi? Pas la foi en Dieu, merci. Pas non plus la foi en soi-même. Non juste la foi, pour elle-même. »
Tu sais, il suffit de très peu de choses pour faire un modèle, pour partir, foncer. Une phrase, un regard. (1985)
Autour de l’enfant tournoie le monde, ce jour-ci tout entier contenu dans ses yeux. (L’été 80)
Gdansk, non, presque personne ne peut voir ce qu’est Gdansk. Tout à coup la vérité éclate : presque personne n’est encore capable de ressentir le bonheur de ce qui se passe à Gdansk. Je suis seule, et dans ce bonheur.
Je suis dans une solitude que je reconnais, qu’entre toutes nous reconnaissons, sans recours aucun désormais, irrémédiable, la solitude politique. C’est ce bonheur que je ne peux dire à personne qui m’empêche d’écrire. C’était ça. (L’été 80)
Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé. (L’été 80)
–/
Elle est belle. C’est invisible.
Le sait-elle?
– Non, non.
(Détruire dit-elle, 1969)
ciel plombagine
je me promène j’erre je vaque
à l’intérieur de moi un animal se manifeste
idiosyncrasie écrasée
à l’affût des choses qui arrivent
à l’affût des mots qui arrivent
(ce que j’appelle, plus le jour est gris : l’aventure)
je ne sais plus bien
faire la différence.
Beauté du jour gris argent, équanime, indifférent, sans vitesse. Un homme dort dans son taxi, emporté vers l’ailleurs. Les choses se tiennent, les rares gens aussi, dans une dignité de squelette, de structure. Une civilisation envahie par le vide, par la vacuité. Une civilisation à vide, ou alors, un vide qui peu à peu s’aventure, s’enhardirait à mesure que l’intentionnalité partout reculerait. Place du Danube, les travaux attendent leur complétion avec toujours cette air de béance – cette pompe qui avidemment aspire l’Ouvert. Les trous béants dans les pavés neufs, pour les futurs arbres. Squelettes et surfaces. Le chuintement des voitures de loin en loin sur les pavés. Ici et là de légers bruits mécaniques, comme des murmures. Ce sont peut-être les seuls jours de l’année, c’est peut-être le seul jour où l’on saisit cette mécanique des choses et des êtres en notre absence. A la piscine, comme toujours, le bassin du plongeoir est fermé. Il repose sous sa tente de plastique blanc, derrière ses vitres, immaculé. Le plongeoir en béton ressemble à celui de Max Frisch, en plus petit. L’eau se déverse, se ridule, repose étale, reflète éperdument dans le silence d’un autre monde, d’une autre civilisation, d’un vaisseau spatial à l’arrêt. C’est beau.
Si j’écris mal, si j’écris par ce qu’il faut écrire, ou pour qu’on m’aime, alors oui, je vais avoir tendance à écrire dans une forme prédéfinie, instituée, reconnaissable. Je vais avoir tendance à écrire dans le monde des solutions, des raisons, des représentations. Ça rassure tout le monde, et tout le monde se félicite d’échanger des choses rebattues et connues : c’est ça la trahison. La transaction, l’achat-vente. Je te donne ce que tu attends (de la culture, de l’art, etc), je reçois en retour ma récompense, comme un chien. Or l’écriture, le texte comme dit Duras, c’est l’Inconnu. C’est la Nuit. C’est ce qui, capté par les mots qui deviennent des passeurs, surgit du néant, des ténèbres. Le texte veut quelque chose et c’est effrayant, ça n’a rien à voir avec les conventions sociales.
Marguerite Duras, « La voie du gai désespoir », 16 juin 1977, Le Monde.
—
« – (…) La prise en charge du texte et de la narration par le comédien et la mise en scène fait que je ne vais plus au cinéma.
C’est difficile à dire. Il y a mille ans de théâtre derrière nous. Des millénaires de pouvoir derrière nous.
CLAIRE DEVARRIEUX. – C’est le même pouvoir ?
MARGUERITE DURAS. – C’est du pouvoir, oui. Il n’y a pas de différence entre ce qui se passe tous les soirs à la télévision et les films commerciaux. Pas de différence entre les hommes politiques en place et ceux de l’opposition et le jeu imposé aux comédiens. Quelquefois, il y a de la comédie. C’est très rare. C’est arrivé quand Mendès France a parlé l’autre jour. C’était complètement bouleversant : quelqu’un qui ne mentait pas. Les autres sont des représentants, ils sont en représentation. Quand un acteur joue, il est en représentation. Acteurs et hommes politiques sont délégués, ils ne sont plus eux-mêmes. Ils vendent leur marchandise. Un bon acteur, c’est celui qui vend le mieux, c’est le seul porte-parole de la marchandise vendue. Certains ne sont pas des bateleurs, ils sont, comme Mendès France, dans une sorte de distraction de la représentation.
Le cinéma et la politique, c’est pareil. Tout ça relève du spectacle. Le cinéma relève du spectacle, la politique est un spectacle divertissant ou non – pour beaucoup c’est un divertissement. Il y a le même hiatus au départ, j’allais dire le même mensonge, et dans la représentation politique et dans la représentation cinématographique commerciale.
Parler au nom d’un pouvoir établi, ou au nom d’un pouvoir à venir, c’est identique. Dans le discours politique, la faculté d’erreur est complètement bannie. Ils détiennent tous la solution idéale, ils sont les sauveurs, les détenteurs parfaits de ce que j’appelle la solution politique. Tous parlent à partir d’une solution radicale, à partir du pouvoir. Cette affirmation, je la trouve chez les comédiens classiques, dans la déclamation théâtrale, dans le parfait psychologisme des comédiens de cinéma. Ce sont eux qui détiennent la vérité du rôle, ce sont eux qui détiennent la vérité de l’avenir. Et de ça, on n’en peut plus.
Cette espèce d’habitude ancrée, rationaliste, européenne surtout, de la nécessité d’une solution politique, peut-être faudrait-il l’abandonner. Cette espèce de prise en charge de l’individu par l’Etat quel qu’il soit : le leurre.
Et l’épouvante, la peur qu’ont les gens d’être abandonnés à eux-mêmes, c’est une peur apprise. Ils voient la solution dans une programmation politique. Dans une solution de parti. Ils préfèrent n’importe quelle programmation politique à l’absence de programme, n’importe quelle direction, crapulerie, escroquerie politique à l’absence de solution. La solution des hommes politiques en place, ou de ceux de l’opposition, c’est rigoureusement identique.
Le cinéma est partout, et le théâtre aussi bien dans l’opposition que dans la majorité. C’est peut-être ça qui est fini.
Le mensonge politique est évident, partout, pourquoi le mensonge journalistique, cinématographique ne serait-il pas dénoncé de la même façon. »
comme ça sans raison
l’or des foins sur les vallons
les oreilles d’un lièvre
frémissantes
souvenirs d’autres campagnes d’autres châteaux
d’autres étés en réserve qui attendent
qui attendent sous le ciel impavide
comme ça sans raison.
le vide, dis-tu
je glisse sur les Maréchaux déserts
une dame chinoise remonte le boulevard un masque sur le visage
son corps dessine avec la Terre un angle comme une danse immobile
glisser
devenir
penser
nager dans le vide
dix-sept palmiers jaunissants tordus de l’été annoncent la fin
mille fois l’architecture le ciel bleu la ligne, quoi?
– l’été dans les yeux
bleus
de la Nuit.
—
la rue dégoulinante de soleil
l’ombre qui accomplit son trajet imperceptible
les vieux accrochés au banc par les aisselles, comme à un ring, sous les arbres, qui jouent aux cartes sur un morceau de carton
la boule de pétanque brillante qui voyage dans l’air – non, un instant arrêtée et vue d’on ne sait où, sentie plutôt
je contiens tout cela
la chaleur et les pensées incidentes
à la limite du néant vraiment
la poste était fermée – pour cause de panne d’électricité
qu’est-ce qu’on me veut
qu’est-ce que vouloir – c’est ça que je voudrais savoir lui expliquer
vouloir c’est suivre une impulsion irrésistible
comme s’emmener soi-même dans la rivière
– sans savoir.