Le dernier des métiers

C’est ce que Duras disait du sien. Elle en savait quelque chose, avec l’alcool et la solitude. Mais nous aussi, les chiens de l’architecture, voulons-nous dire, toujours candidats, nous levons nos bras grêles pour clamer : nous aussi, nous aussi nous sommes les derniers!

Toujours nous expliquons les mêmes détails en dessinant sur le placo, toujours nous expliquons à des publics incrédules, confortablement assis – et plus nous expliquons et plus le public est confortable et nous pas -, discrètement ironiques, comment nous voudrions que les choses se passent – nous tordons choses et êtres pour que ça se passe comme ça, comme ça, comme j’ai dit sinon… Sinon quoi? Nous prenons un air navré et nous recommençons à dessiner sur le placo. Chiens d’une cause perdue. Chiens du chiendent de l’espoir. Chiens.

Une chanson (Mahmoud Darwich)

(…)

Ravis tes pas aux poignards, élève-toi au-dessus des arbres-nuages et de la langue

Et pénètre les souterrains de ton âme pour découvrir ce qui n’est point dans les autres

Ils t’attirent, attends-les en dehors des choses. Sois une ombre. Et sois

Une ombre et ne dévoile pas la cuirasse sous ton déguisement. Sois une ombre

Celle des origines, des achèvements et de l’infini. Tu es l’infini. C’est une chanson

(…)

Was ist nun ‘modern’? (suite)

Qu’est-ce que moderne? Quelle est cette solitude, cette nostalgie, cet ancien rêve? Cela voudrait ressembler à la pensée mais c’est encore autre chose, ça s’échappe, fantastiquement, dans le vide. Je voudrais faire l’encyplopédie impossible de cette chose, comme Homère, comme Nietzsche, comme Borges. 

On veut être clair, on veut être sans discussion, indubitable, évident, définitif, mais il y a tout ce brouillard qui ronge les lignes. « Did you ever / go clear? ». L’espace ne peut pas être retranché de notre expérience, dit Kant. Mais le monde non plus. Et c’est pour cela que nous ne pouvons pas vivre dans le produit, ou la projection de notre pensée. Le monde ne peut pas être le déversoir de notre pensée, de notre délire d’image et de raison, quand bien même ce délire nous a tellement réussi. C’est ça le péché original de tous les modernes – sauf les Grecs peut-être? – confondre le monde avec la perception qu’on en a, ou pire, avec l’idée qu’on s’en fait. Mais c’est aussi le romantisme dramatique de la chose : l’immeuble des années 1960 qui s’ennuie dans la brume n’est pas ce qu’il prétend être – il y a cette échappée fantastique dans le monde des choses -, ne dit pas ce qu’il croit dire, ne fabrique pas le monde qu’il suppose, etc. C’est ce que j’appelle la solitude, que je trouve magnifique, du Moderne. Son échec, et sa beauté.

L’alibi

J’attends rue Fontaine. J’attends rue Saint-Maur, souvent. J’attends rue des Couronnes, dans l’excitation du crépuscule, dans l’empire des lumières. J’attends partout, installé provisoirement dans le gris du temps, logé dans une infractuosité, une alvéole dans l’air piquant de l’automne. J’attends comme Philip Marlowe, ou comme Yves Simon, dans la puissance et l’orgueil de la solitude, au carrefour. J’attends sans impatience. C’est une part non negligeable de ma vie. 

L’attente c’est l’alibi pour être arrêté, caché, désoeuvré, invisible. C’est l’impunité. Regarder et vivre non pas ‘de l’autre côté’, mais étrangement au milieu du monde. C’est encore la lettre volée : quelque chose gît là, caché en plein jour, dissimulé dans l’évidence. Y accéder est une transgression délicieuse, mais qu’on ne peut pas partager. On peut la relater et on dira que l’on fait de la poésie, mais… C’est plutôt que le monde dans lequel nous nous consumons – le monde des raisons, de l’objectivité, des vecteurs qui nous entraînent dans leurs couloirs- ce monde est création factice, signification imaginaire.

En vérité l’oisif, l’inoccupé à la limite de la stupidité, celui qui se permet de briser les chaînes de certitudes, de positivité exprimée, d’affects et d’injonctions, celui-ci accède. A quoi? Pas à lui-même (ça aussi, constructions, hypothèses, etc). Plutôt au rang de chose, comme une pierre, un mètre cube d’air rempli d’esprits, un être. Juste un être.

Rattenfänger

Ce ne sont pas des qualités nobles. Plutôt des qualités incidentes, obliques, douteuses. De celles qui empruntent la lumière des autres, qui reflètent, qui épousent. Preneur de rats, c’est un état dont on ne peut se féliciter. D’abord, on est perpétuellement dans un entre-deux, dans ce mouvement d’un point A à un point B, on indique une direction mais sans savoir pourquoi. C’est compulsif. On vit du plaisir de l’accélération, dans l’emportement pur car alors il est communicatif, séduisant. Dans le flou de la vitesse il apparaît comme une vertu. On vit de l’avenir, par avenir mais un avenir qui serait le présent. Demain est notre fleuve. Notre plaisir – indicible il faut l’avouer – c’est d’être « notre propre chant du coq, notre propre précurseur dans les ruelles obscures« … vers le fleuve.

« (…) et quiconque a des oreilles pour les choses inouïes, je lui alourdirai le coeur de ma félicité« .

Sans titre (Montreuil)

Montreuil, un espace. Soleil pâle, dérivant, oblique. Un oiseau, un bruit, un silence, un champ qui se dégage, un accès qui s’ouvre. Le glouglou d’un tuyau d’arrosage dans un caniveau. Vague odeur de sauge, comme un souvenir. Cris lointains, articulés par le silence. Le lointain. Le langage. Vivre. Être. Ce matin respirer trois fois dans le parc. Le monde – comme la lettre volée – vous sera rendu, offert même. Vous en faites partie.