B, 2

Je m’enfonçais dans la nuit : le boom-boom de la musique électronique dans le parc, et puis les rires enivrés des jeunes dans la rue, et puis le lent flux d’air surchauffé qui parcourait l’appartement, et puis la lente croissance de quelque chose d’inquiétant, et puis la lente croissance de quelque chose comme le fol espoir, et puis la lente croissance de quelque chose de triste.

Bobsleigh, 1

Le crissement des lames des patins sur la glace arrondie, virginale, bleue, dure, luisante. Le crissement et l’accélération irréversible, le défilement des images de chaque côté du bob, le défilement d’une longue bande d’images tumultueuses sur les plats-bords, contre mes coudes crispés – mais comme depuis la fenêtre d’un train finalement, cela ne me concernait pas plus qu’un plat paysage de campagne qui défilerait à la fenêtre d’un Corail -, voilà c’était ça, le crissement et puis le défilement et puis l’accélération sur la glace dure et bleue.

Spéculations

1. Zarathoustresque

Etre, c’est être socialement. Quand bien même l’un ou l’une d’entre nous trouve la martingale, trouve miraculeusement à s’affranchir des normes sociales, trouve une forme de liberté, sa première envie sera de le faire savoir. Après tout, même Zarathoustra est redescendu de sa montagne, après avoir joui, dix ans durant, de ‘son esprit et de sa solitude’. Et on ne peut pas dire que ça c’est très bien passé ensuite, sur la place du marché, quand il a entrepris d’évangéliser tout le monde. Quand bien même on trouverait son être solaire, son midi, bien sûr qu’on voudrait le faire savoir. Alors peut-être que ce serait ça la bonne pratique : grimper sur sa montagne, trouver un peu de midi, redescendre le raconter, tout le monde se gausse, remonter sur la montagne. Et répéter l’opération. L’aigle et le sarcasme. La caverne et la place du marché. Les illuminations et les commentaires. Ça pourrait être une sorte de diététique pour se défendre des aliénations du social, et aussi des aliénations du Moi.

2. Harmoniques

Carolin Emcke, dans ‘Notre désir’ (Wie wir begehren), revendique les changements de son désir : aimer d’abord les garçons, puis les filles. Elle revendique la succession et la pluralité de ses désirs, et aussi l’identité que l’on se construit soi-même en brisant les moules que la norme sociale propose si pernicieusement. Paul B. Preciado, lui, revendique carrément la métamorphose comme identité : femme hier, homme aujourd’hui – tout en sachant que ce n’est aucune de ses stations qui compte, mais le changement, l’évolution, le voyage, la transition. L’identité, ce serait ce voyage, ce gradient d’un état à l’autre : un peu plus, un peu moins, par à-coups, par saccades, par essais-erreurs, par incarnations successives des rôles ou des masques disponibles, on se trouve, on s’invente. La vie est longue. ‘La vie est vaste, étant ivre d’absence’, dit Paul Valéry. Moi, modeste inventeur, je serai extrêmement reconnaissant à quiconque me nommera écrivain, par exemple, aussi reconnaissant que Preciado quand on le nomme Paul et non plus Beatriz. Parce que l’on acte et autorise le changement, le jeu, la création, et la succession comme identité. Dès lors, un autre mode d’être nous est possible, de nouveaux espaces s’ouvrent. Nous pouvons être ‘harmoniques’, ou périodiques : nous pouvons exister successivement, et même simultanément dans des rôles différents, être ceci et aussi cela, vibrer comme ceci ou comme cela. Être caméléonesques, changeants, vibratiles. Ecouter en soi le tac-tac-tac de la musique, des mots, des énergies qui à chaque instant fusent. Apprendre à naviguer dans nos harmoniques.

3. Jeu de société

Dans le train vers Nantes, derrière nous, un très jeune couple. A peine la vingtaine. Lui parle doctement du basket américain, de la NBA, des Cleveland Cavaliers, des Golden States et de LeBron James. Il détaille minutieusement son savoir, et elle, le visage tourné vers lui, elle écoute comme à l’école. Quand elle comprend, elle dit gravement : OK, et sinon elle pose une question, demande des éclaicissements que lui donne, impavide. Puis, au bout d’un long moment, ils changent, et c’est lui qui se tourne vers elle, elle qui développe avec non moins de science sur ses copines, sur les meufs, la hauteur des jupes, le maquillage, etc. Et, lui, même jeu, questionne, acquiesse. Et puis, il y a une sorte de debriefing, de conclusion philosophique : les meufs sont subtiles, ou timides, ou il y a celles qui ‘cherchent’. Les mecs – discret rengorgement du jeune homme quand même – sont ‘cash’, directs, bourrins. Ils rient. Ils jouent à l’amour comme il n’y a pas si longtemps ils jouaient à la marchande, avec une candeur désarmante. C’est vraiment ‘le vert paradis des amours enfantines’ : pas encore la complaisance un peu lasse de l’amant ou de l’amante qui écoute l’autre par amour, ou par ennui, non, juste la gravité enfantine du jeu ou chacun prend son tour ; pas encore le jeu de rôle conscient ou inconscient des genres, pas encore les masques que l’on enfile, pas encore les rôles dont on hérite et qu’on joue sans le savoir, comme Monsieur Jourdain. Non, juste la perfection ontologique des meufs et des mecs, mecs et meufs, qui brillent comme le plastron de figurines flambant neuves sur le plateau d’un jeu de société qu’on adorerait jouer. Malheur à qui renversera le plateau, ou voudra regarder ce qu’il y a derrière, mais nous n’en sommes pas là, les figurines gambadent gaiement entre les cases comme une balle tennis entre les limites – les limites – du court. Une sorte de bonheur réglé – et oui, bien sûr qu’on a déjà joué à ces jeux.

4. Elaboration seconde (sekundäre Bearbeitung)

Une élaboration seconde de soi-même, une recomposition, un reclassement. Un discours du Moi, une création, une déclaration. Un statement. Fort bien, fort louable, mais, comment? Appuyé sur quoi? Sur l’ancien Moi? Destiné à qui? Et comment faire que les anciennes casseroles donnent des plats nouveaux?

5. Persistance

Maintes fois coupés, brisés, sectionnés – mais nous avons repoussé depuis.

Notre désir, II

Carolin Emcke, 2013

‘Ce qui nous appartient en propre commence par un Non.

Par un refus, le sentiment de vouloir autre chose que ce qui est communément voulu. Ce malaise face à ce qu’on attend de nous peut être vague, juste une intuition, il n’est pas besoin d’imaginer ce que pourrait être l’alternative, il suffit de savoir ce qui est pour soi inenvisageable. Mais au travers de ce premier Non, c’est notre être propre qui se cristallise. C’est en cet instant où une chose n’est plus perçue comme naturelle et allant de soi, où une certitude devient subitement incertaine, où l’évidence devient équivoque, c’est dans cette faille que survient le Moi.’

Notre désir, I

Carolin Emcke, 2013

‘Ainsi nous glissons-nous dans les normes comme dans des vêtements, parce qu’elles sont déjà là, prêtes à être enfilées, parce qu’on nous force à y rentrer la tête, parce qu’elles s’adaptent à nous, où au contraire parce que nous nous adaptons à elles sans même le remarquer. C’est seulement quand on ne correspond pas à une norme qu’on peut la reconnaître comme telle, quand on ne peut s’y glisser, que ça nous plaise ou non.’

‘On peut se permettre de douter de l’existence des normes dès lors qu’on y correspond.’

Sans titre

Un oiseau

S’engage dans la rue de Romainville

Dans son vol bien parallèle aux immeubles il suit sagement la progression des numéros

Puis décroche et décide de se poser sur le quatorze ou le seize

C’est l’unicité qui est remarquable, voyez-vous :

Le gris du pigeon, celui du ciel ou du zinc,

L’ordre des hommes et celui de l’oiseau

– le côté absolument civilisé de l’oiseau plein d’une componction un peu raide –

Et au delà… le sentiment, ou l’idée de l’oiseau qui correspond à l’oiseau

La connexion

L’unicité

Dans le taxi

Chacun y va de sa théorie, de sa petite conspiration personnelle sur le seuil de laquelle il se tient, buté, rentré, renfrogné. Les nouvelles qu’on nous cache, les complots qu’on nous prépare, le mépris qu’on nous oppose. And so on… Chacun est retranché dans les circonvolutions de sa propre mauvaise foi, labyrinthe colimaçonique dont tout le monde a oublié les raisons premières et le début. Chacun est transformé en oreille géante, méfiante, repliée. Les raisons sont enterrées et on a jeté les clés. Car c’est de peur qu’il s’agit évidemment : la grande peur antique, primitive, du dimanche soir, de l’hiver, de la nuit où rien ne luit. Le taxi glisse dans les rues noires.

L’escalier

A nouveau il y a des portes difficiles à franchir, des escaliers et des ascenseurs qui résistent. A nouveau on apporte avec soi une appréhension qui s’évanouit dans l’évanescence d’un sourire ou d’une coupe de champagne. Mal et remède coexistent dans cette chaleur, dans cette identité où tous puisent, comme dans encrier commun, leurs traits.

Source (le pacte)

Depuis l’incident de la rue de Maubeuge, l’autre soir

Je suis connecté à la source, je suis dans le momentum, comme quand on gagne un demi-sourire aux lèvres.

Alors, c’est d’une désarmante facilité, n’est-ce pas, il suffit de se pencher pour puiser et boire

Et on peut même répandre l’exquis fluide par tous les canaux lumineux

Mais quelque chose me dit que je n’ai pas bien lu tous les petits caractères en bas du contrat

Essaye encore…