A sauts et à gambades

Quelle aventure ! Mais ce n’est plus ce qui advient, le pur déroulé cinématographique, don-quichottesque des évènements, de la vie – mais ce qui advient de moi avec un psychisme qui fait des yoyos. Confiant un jour, rongé le suivant, serein, extatique, puis mortifié, indifférent, brumeux… Seigneur ! A sauts et à gambades, dit Montaigne, léger, volage, démoniaque… Nos songes valent mieux que nos discours, dit-il encore. Le poney, ou le chien de l’architecture galope, incertain, de traviole, sur la steppe de ses doutes. Cadeau perfide de la cinquantaine : l’expérience n’installe dans rien, finalement, il y a comme un tapis que l’on tire brutalement sous vos pieds. Quel mécompte !

Thoreau (Walden) : « Si misérable que soit ta vie, regarde-la en face et vis-la : ne la fuis pas, ne la maudis pas. Elle est moins mauvaise que toi-même. Elle paraît d’autant plus pauvre que tu es plus riche. »

Tarkovski (de mémoire) : « Comment expliquer que je méfie plus encore des compliments que des reproches ? Peut-être parce que j’estime que ceux qui font des compliments me comprennent encore moins que ceux qui font des reproches. » Sept films en vingt-cinq ans, des difficultés énormes qui sont allées croissantes jusqu’à l’exil, jusqu’à la mort. On voit bien au fil du journal, qui est extraordinaire à lire, la dynamique de son destin. Les films sont très durs à monter parce qu’ils ne sont pas dans la ligne du parti, trop intellectuels, pas assez positifs, idéologiques pas dans le bon sens. Mais il les fait quand même, sans moyens, et rafle les prix dans les festivals occidentaux, à Venise, à Cannes, en Suède, à New York. Il a l’estime de ses pairs, Antonioni, Bergman. Et aussi, dans ses étranges « présentations » où les questions sont posées au réalisateur sur de petits bouts de papier, il a l’estime des gens du peuple qui sont touchés par la profondeur et la spiritualité de ses films. Il est donc un humaniste qui relie les russes au reste du monde, ce qui est insupportable au régime soviétique. Le plus surprenant est le temps qu’il met à réaliser qu’il est un paria, qu’on veut sa perte, etc. Il ne veut pas spécialement émigrer, il aime son pays, sa maison de campagne de Miasnoïé, sa femme, son fils, son chien, ses amis. Les éloges de l’Occident le mettent mal à l’aise. Vivant en Italie, c’est « Nostalghia », sentiment russe qui domine. Ce qui est beau, c’est son espoir toujours d’arriver, porté par sa vision. Pour dire les choses autrement, il ne peut faire que des films russes, même s’il aurait été incomparablement plus facile – confortable même, si un tel mot pouvait s’appliquer à Tarkovski – de les faire en Occident. Né de la difficulté, alors ? Pas seulement. Né de ce qu’il appelle la connaissance, qui n’est pas pour lui une connaissance livresque, culturelle ou scientifique. La connaissance, ce serait la foi ou l’intime, la vision. Elle naît là-bas, chez lui. Tarkovski est un mystique, comme Simone Weil, parce qu’il sait toujours où il va, même s’il s’arrache les cheveux pour trouver les moyens de le faire. Solitaire, il est, quoiqu’aimant. Un ascète. Un philosophe de l’antique, portant autour de lui ce mélange d’admiration et de ridicule. Pas comme les autres. Les gens, les choses, les animaux, les circonstances flottent toujours autour de lui comme triviales, contingentes. Lui il sait, il voit, il doute, il lit, il se consume. Quel homme magnifique.

Non Zarathustra hic

« Ah ! si nous pouvions ne tenir aucun compte des règles et des procédés en usage pour fabriquer des films, des livres… quelles choses merveilleuses nous pourrions créer ! Nous ne savons plus observer, et à l’observation nous avons substitué des schémas tous faits. » Tarkovski a raison. En architecture, on est censé être payé pour réfléchir mais on le fait rarement – ou plutôt, si on le fait, c’est dans un cadre de pensée prédéterminé, hérité que l’on ne remet jamais en cause. C’est un métier de tradition et de transmission – si, si – où les plus vieux expliquent aux plus jeunes, où chaque lundi matin on s’enquière d’un « modèle » pour travailler. Il y a des tutoriels, des dessins types, des cadres types, toute cette routine et cette discipline qui est certes notre syntaxe mais qui fait aussi que nous fassions tous simultanément, plus ou moins la même chose. On peut arguer, comme Tarkovski, que l’on nous assomme continuellement avec des contraintes de temps, d’argent, de règles ou de normes, etc… Mais le fondement est qu’il n’y a nulle envie d’une pensée sauvage, indépendante et libre – il n’y a que l’envie de reconnaissance de ses pairs ou peut-être plus simplement du travail bien fait. Mais cette chose même, le travail, implique tout un monde de conformité, de soumissions et d’allégeances (au client, aux autorités, aux canons esthétiques ou dogmatiques en vigueur, etc.). Il faut inventer une nouvelle radicalité, dit G. Mais où et comment la fonder, appuyé sur quoi, avec quelle énergie ?

Hier et avant-hier, néanmoins, chose rare, très bien travaillé tout seul dans les Bains déserts, temps gris, froid et brumeux, idéal pour une concentration heureuse.

Quel ou quelle serait, aujourd’hui, le Zarathoustra de l’architecture ? Et est-ce qu’il ou elle n’aurait pas envie, ou besoin de temps en temps de descendre de sa montagne, où il ou elle « jouit de son esprit et de la solitude » pour que sur la place du village, « on lui dise que c’est bien » ? Ah, misérable condition !

Kyren Wilson

Visage plébéien, paupières battues de boxeur, nuque rase, boucles décolorées. Mais bizarrement, il serait tout à fait crédible en sénateur romain. Gladiateur bien sûr, “The Warrior”, they call him… Pour lui, ce n’est pas juste le chemin qui est difficile, c’est tout qui est difficile : naître, vagir, respirer, ne pas mourir, ne pas décevoir, ne pas disparaître. Vivre, c’est persister, comme un lichen, comme un animal sauvage dont le milieu naturel serait la lutte. Joueur de snooker, donc. Impassible, l’impassibilité anglaise dans l’antre de Sheffield, le fameux Crucible Theatre qui ne ressemble à rien, comme les tee-shirts en nylon de l’assistance, comme les uniformes mal coupés des joueurs, gilets, chemises et noeuds papillons. Rien d’aristocratique là-dedans, des pintes et des fish and chips. Mais, la grandeur. Qu’est-ce que la grandeur? Ne pas décevoir, tout traverser, tout endurer comme les héros antiques, ne pas ciller. Mais encore? Vivre, comme Tarkovski, de la difficulté, prospérer en elle, commencer quand le vaincu finit, quand l’espoir finit. Exhiber son stoïcisme comme un artefact de sentiment, comme un rite barbare, vivre de drames et de verres d’eau, trouver du sens dans l’absurdité du jeu, dans sa cruelle abstraction. Camus au Crucible? Oui, et Homère aussi. Et Nietzsche aussi. Et que faites-vous encore? D’abord des voleurs, pour les punir ensuite. D’abord des mythes, pour frémir du frisson de la mort. D’abord la cruauté, l’absurdité des règles pour s’autoriser ce demi-sourire, prodigieux bond au-dessus des gouffres.

Martyrologe

“Il faut tenir jusqu’en 2025”, m’a dit quelqu’un hier au téléphone. Les survivants ramasseront, m’assure-t’on. Ramasseront quoi? Tenir? Et alors, qu’y-a-t’il, soldat? Quelle est cette coupable lassitude?

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Heureusement je prends plaisir à lire le Journal (1970-1986) de Tarkovski, aussi appelé “martyrologe” – il aimait bien ce mot qui peut vouloir dire, liste des martyrs ou dans son cas, récit, liste des épreuves. De fait, chaque film était littéralement un chemin de croix pour un esprit brillant, novateur et indépendant dans un système soviétique qui était son exact contraire. Convaincre le Parti, la Mosfilm, les pléthoriques Comités Centraux de tout, les techniciens plus ou moins serviles de l’Etat, trouver l’argent, la pellicule, les acteurs, les lieux de tournage… Et jeter à la face de toute cette médiocrité bureaucratique, petite bourgeoise, l’ambition la plus haute. Dostoïevski. Stanislas Lem. Thomas Mann. Bach. Faire un film qui soit comparable, de par sa profondeur, à un acte de vie, écrit-il à propos d’Une journée blanche, qui deviendra “Le miroir”. Façonné finalement par la difficulté même – le difficile qui est le chemin – habitué à la lutte comme étant son dû : contre les fonctionnaires, contre la ligne du parti, contre les préjugés, contre les conservatismes pompiers, contre tous (orgueil). Ne faites pas de moi un saint, donnez-moi du travail, implore-t-il. Loué en occident, carrément adoubé par Bergman qui plus tard lui prêtera ses moyens de tournage pour Le Sacrifice.

Noté dans son Journal :

«Tout homme moderne porte en lui, à l’état d’embryon, les traits dun bourreau» (Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts).

Bernard Shaw. «N’est-il pas étonnant que le péché le plus impardonnable de l’acteur soit d’être celui qu’il représente, au lieu de le représenter?»

Pouchkine: “ (…) Il faut bien avouer que notre existence sociale est une triste chose. Que cette absence d’opinion publique, cette indifférence pour tout ce qui est devoir, justice et vérité, ce mépris cynique pour la pensée et la dignité de l’homme, sont une chose vraiment désolante.» (à Tchaadaev, 19 octobre 1836).

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Dans ces rendez-vous parfois subliminaux avec A., je suis toujours frappé par la même chose : sa beauté, portée presque par inadvertance.

Cremonini

Cremonini était sur la couverture de mon livre de philosophie, en terminale. Je n’écoutais pas ce que disait la professeure, arrogance des dix-sept ans. C’était l’indifférence mutuelle, je regardais la couverture, je regardais Cremonini – L’urgence des déserts, 1972 – et surtout je regardais par la fenêtre, je regardais le jour gris diffracté sur les toits, le gris aventureux d’une matinée d’ennui, je rêvais. Et là, dans cette exposition déserte, un dimanche à l’Institut, des décennies plus tard, je regarde les titres et les images.

Le silence du corps. La faille. La peau et les pierres. Les assises de l’horizon. De la chambre au balcon, la nuit. Dehors la nuit. Au dos du miroir. Les chiens au Belvédère. Sous le rêve du soleil.

Cela fait penser à Manara, qu’il connaissait. A Dino Buzzati et Julien Gracq, période “Le rivage des Syrtes”. A Morandi et aux peintres obscurs des années soixante-dix, comme Monory.

Un érotisme tranquille, une présence solide au monde, jouissante et en mêne temps rêveuse, contemplative, mélancolique. Métaphysique de la plage et des corps, mystères des choses qui vivent dans les miroirs et dans la nuit. Mystère obsédant de la chair. Silence de l’horizon dont on essaye de décrypter la profondeur, la transparence des bleus, des verts et des gris, comme des émaux. De cette rêverie sur la couverture d’un livre, de cette errance du regard et de l’imagination sur les toits est sorti quelque chose, un rapport au monde, une envie d’aventure grise. Sur les toits et sur les rivages. Sur la peau et à l’horizon.

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https://www.academiedesbeauxarts.fr/sites/default/files/inline-files/communique-de-presse-exposition-leonardo-cremonini.pdf

Baumgartner

Le dernier livre de Paul Auster, que j’ai commencé à lire trois jours avant sa mort. La première impression, peut-être était-ce dû à la traduction en français, ou au fait que je venais de finir trois livres de Julien Gracq, très précieux style : celle d’une prose un peu relâchée et d’une histoire qui ne décolle pas vraiment. Dans l’ironie New-yorkaise, je coche plus volontiers Donald Westlake ou Jerome Charyn. Mais j’ai ensuite révisé mon jugement. La capacité autobiographique qu’a ce vieil homme à se rappeler l’amour de sa vie, Anna. A considérer avec bienveillance les nouveaux venus tardifs dans sa vie : Ed Papadopoulis, Bebe Cohen. Les petits récits et poèmes intercalaires, de lui ou d’Anna. La parabole sur le condamné volontaire “à écrire des sentences” – traduction! – à tourner des phrases on dirait plutôt, artisan insatisfait tel Flaubert. La mélancolie que teinte un amour de la vie toujours et encore là, ou peut-être est-ce l’inverse. Les occasions manquées. Les rares instants réussis, qui brillent comme des gemmes. La capacité à vivre, non pas pour, mais par l’autre et par là à acquérir une méta-existence, un faîtage ultime de la condition humaine. L’amour, that is. L’étrangeté américaine, qui nous est devenue peu à peu étrangère – comment diable, pesterait Gabriel, peut-on comparer le dualisme entre l’âme et le corps avec la situation d’un conducteur à bord de sa voiture? Les conformismes agaçants de la société américaine – les nôtres ne le sont pas moins – le base-ball, la consommation, la voiture. Mais peu importe. Au seuil d’une vie bien remplie, s’asseoir dans son jardin, littéralement parmi les fleurs et face au ciel, d’automne, et plonger dans son passé. L’investigation à Lviv, en Ukraine, sur les traces de la famille Auster fait penser à l’enquête de Philippe Sands dans “Retour à Lemberg”. Des silos de mémoire enfouis dans un néant énorme, des brillances d’instants parmi des plages d’oubli et de vide, parmi tout ce qu’on ne dit pas, tout ce qu’on ne peut pas dire. Beau dernier livre.

L’antirétroviseur

L’essence du conservatisme, c’est de s’indigner du principe même de tout changement – ce “non mais”- grassement assis. C’est de revendiquer ce qui est comme un bien, et par surcroît, son bien. C’est revendiquer ce qui est comme sa création, sa possession, son territoire. Mais néanmoins, toute cette résistance demeurante, dit Jankélévitch dans “La Nostalgie”, bascule contre son gré dans la futurition, glisse dans le temps, s’érode tout en freinant dans le devenir. Ce qui est grotesque dans le conservatisme, c’est qu’il est un Monsieur Jourdain du surgissement, de l’altérité radicale, du nouveau, du révolutionnaire. Bien calé dans son fauteuil face à son étroit et jaloux rétroviseur, persuadé d’être immobile, ancré, en fait, il bouge, il se déplace à une vitesse extraordinaire avec le monde qui l’entoure. Et ce qu’il appelle valeurs et traditions est en fait un produit changeant, mouvant, incertain qu’un cri appelle ça et là, qu’une fumée dissipe. L’étrangeté est que les freineurs et les accélérateurs vont paradoxalement à la même vitesse, que les temps s’accomplissent de toute façon, qui chantant, qui pleurant, qui niant, qui disant gravement, les yeux dans les yeux comme Molly Bloom : “oui, je veux bien, Oui.”

Dans la nuit des systèmes

Voyage à Reuilly, sous la pluie. Dans la rue, dans le métro, des personnes défilent dans mon champ visuel comme des personnages en quête d’auteur : une fille qui trimbale un lampadaire avec une grosse ampoule au-dessus de sa tête, un ramoneur de noir et de suie revêtu qui consulte son portable, morose. Plus tard dans la journée, de mes fenêtres je regarde le parc qui est une énorme masse verte mouillée, spongieuse, fermée sur son destin biologique, on sent les feuilles qui poussent dans l’indifférence. Dans le club Azteca, rue de Crimée, des travailleurs hissent précautionneusement une nouvelle machine de workout, ils fourbissent longuement et tout à coup jaillit le rayon blanc fulgurant des LEDS, le display qui aussitôt traverse le quartier, l’immeuble, les êtres.

De plus en plus, pour se sortir des situations professionnelles, il utilisait ce qu’il est convenu d’appeler ses qualités humaines, il essayait de faire résonner sa calebasse avec d’autres calebasses, son être avec d’autres êtres. Et ça marchait, il était recherché – mais pas comme il l’aurait cru. Ce qu’il avait en face de lui, c’était l’œil à-demi ouvert, ironique, interrogateur, enregistreur de données, thésaurisateur des systèmes. On l’évaluait, on le calculait. En face de lui il y avait une intelligence qu’il n’avait pas, qu’il ne voulait pas avoir. Imprudent, il risquait sa vie, c’est-à-dire qu’il avançait le cou frêle de son individualité. En face, de calmes intelligences, des opérateurs silencieux qui se permettaient un sourire, un œil sur leurs tableurs, leurs capteurs et leurs courbes. Les gens étaient professionnels. Ils étaient contenus par un système et un ordre. Ils accomplissaient les ordres. Mais lui, il ne voulait pas être professionnel. Il ne voulait pas être résilient non plus. Il voulait être subsident, se tasser, rejoindre la courbe du monde, disparaître dans l’horizon des choses.

Printemps glacial (IV)

Printemps subreptice, qui prendrait son développement par en-dessous, caché dans la grisaille d’une fausse saison, dans une morne atmosphère de conte de Kafka ou de Murakami. Tout le monde rêve d’un réveil, d’un éveil alors que par moments, comme hier soir, une déchirure s’opère, l’air se teinte brièvement de pourpre et d’odeurs de fleurs, le jardin d’un ensemble des années soixante-dix prend des airs mystérieux, la bâche d’un chantier sur le canal, qui brille, donne un très bref et très inattendu sentiment de bonheur et d’exaltation. Le printemps est donc bien là, mais caché derrière, souterrain, sournois, il croît dans une grossesse nerveuse ou niée par le corps qui l’héberge. Et tout devient subreptice, à l’unisson : notre moral, nos sentiments, nos projets, nos visions. Cachés dans le gris, pour toujours semble-t-il, victimes d’une quelconque malédiction, vérifiant machinalement, en levant un capot invisible, que quelque chose se passe tout de même, s’accomplit dans le silence, un destin, une marche, un cliquetis.

Printemps glacial (III)

“C’était le printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait dans sa victoria, étendait une couverture sur ses jambes, répondait aux amis qui s’en allaient en même temps que lui et lui demandaient de revenir avec eux, qu’il ne pouvait pas, qu’il n’allait pas du même côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux s’étonnaient, et de fait, Swann n’était plus le même. On ne recevait plus jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait plus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les endroits où on en rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il avait l’attitude inverse de celle à quoi, hier encore, on l’eût reconnu et qui avait semblé devoir toujours être la sienne. Tant une passion est en nous comme un caractère momentané et différent qui se substitue à l’autre et abolit les signes jusque-là invariables par lesquels il s’exprimait ! En revanche ce qui était invariable maintenant, c’était que, où que Swann se trouvât, il ne manquât pas d’aller rejoindre Odette. Le trajet qui le séparait d’elle était celui qu’il parcourait inévitablement et comme la pente même, irrésistible et rapide, de sa vie.”

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“Les êtres nous sont d’habitude si indifférents que, quand nous avons mis dans l’un d’eux de telles possibilités de souffrance et de joie pour nous, il nous semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce qu’Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir. Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la lune brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi devant sa pensée et, depuis, projetait sur le monde la lumière mystérieuse dans laquelle il le voyait.”

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Marcel Proust / A la recherche du temps perdu / Un amour de Swann

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