Klaus Mann, Le Tournant

[1925-1926]

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« Il [Gustaf Gründgens] souffrait de sa vanité comme d’une blessure. C’était ce désir de plaire, fébrile, passionné, qui donnait à tout son être l’élan, l’impulsion, mais qui semblait aussi, à la lettre, le consumer. Comme il doit être profond, le complexe d’infériorité qui nécessite en compensation un tel feu d’artifice de charme ! Quelle inquiétude, quelle méfiance martyrisée se cachent derrière cette gaieté exaspérée ! Quelqu’un qui serait sûr de soi ne crânerait pas autant ! Quelqu’un qui se saurait véritablement aimé, ne fût-ce que d’un seul être humain, ne se verrait plus obligé de séduire constamment. »

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« A Hambourg, je menais une vie agréable. Les journées passées avec Erika, Paméla, Gustaf et de nouveaux amis, choisis et divers, les soirées au théâtre, les nuits dans les caboulots et les dancings pour matelots de Sankt Pauli, tout était fait pour me rendre parfaitement heureux. Combien de temps ? Six semaines, ou huit… Mon incapacité à rester en place — ou ma peur de la répétition, de la monotonie ou de la satiété — ne me permettait jamais de m’attarder en un même endroit, à une même occupation, auprès d’un même cercle d’amis. J’étais entraîné. J’étais sans cesse entraîné vers un nouveau départ, une aventure nouvelle. Je comprometais (ou sauvais) des relations humaines, mettais en péril des chances professionnelles, interrompais des études et des amusements – uniquement poussé par un besoin nerveux et irrationnel de changement et de mouvement. »

À Roberto Bolaño

je voudrais qu’on me confie cette ville

station balnéaire fantôme

gloire calcifiée des années soixante-dix

ma première mesure sera

de faire venir mes amis pour dessiner ci et ça

nous conférerons gravement dans la nuit tandis que

hâve et décharné et sarcastique derrière ses lunettes rondes

un détective obscur et sauvage

nous veillera.

la Butte Rouge

dormir sous les feuilles

le ciel

l’été dessine une intermission où lentement s’ébattent

des consciences

rêvent

dorment

pensent

j’entends la clameur des jeux, au loin

je m’enfonce

dans une lenteur délicieuse.

le consul

C’est ça que j’ai tout de suite aimé chez lui, la première fois que je l’ai vu : sa révolte. Ce vif mouvement du corps et de l’esprit, ce « Comment? Mais ce n’est pas possible! » qui toujours émane de lui. Cette courtoisie qu’il produit – malapprise, jugeront certains – est celle d’un consul qui toujours doit représenter un pays en colère ou incompris. Faites les gestes et vous croirez, disait Pascal. Lui, il fait les gestes et constate, depuis toujours, que personne ne le croit. « Je suis fatigué me dit-il, assis dans le stade écrasé de soleil, ma vie est fatigante. »

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dos passos

Quelque chose de terrible et d’assommant doit s’accomplir, comme le marteau-pilon de John Dos Passos dans Manhattan Transfer. Il y a, dans la mer de bitume en fusion, dans le ballet ralenti et las des flics et des touristes, dans la souffrance des automobiles, dans la plainte criarde des banderoles, des barrières, et des dispositifs : une nécessité, une urgence, une cérémonie, un rite. Nous ne savons pas ce que nous faisons, pourquoi le saurions-nous? Ce n’est pas à nous de le savoir. Nous, nous titubons entre les grilles, une glace à la main.

rue Coysevox

une femme

qui

dans la rue roidie par l’après-midi d’été le soleil la chaleur la solitude

et

adossée à la vitrine de verre fumée d’une banque ou d’une compagnie d’assurance

⁃ comme à un grand aquarium de néant

assise sur la petite tablette de pierre

et

comprise entre la surface cuivrée de la vitrine et la conque de ses lunettes de soleil

bleues

une femme seule assise qui lit

un livre

un dimanche après-midi.

cinq soldats

en remontant le raidillon du lac

– ce que j’appelle courir

j’ai croisé ces militaires en petite formation

deux, deux et un

sous le déluge, dans la vapeur

le parc était comme

anglais.

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le nouveau supermarché

le tracé des gondoles étincelantes

sous le plafond noir

évoquait les débuts d’une ville nouvelle

– et l’enthousiasme du nouveau patron se sentait dans sa façon de dire : bonjour, bienvenue.

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La cérémonie

Au matin, sous l’auvent en carrelage de la piscine Georges Hermant, dans le petit cercle des vieux nageurs qui s’abritent de la pluie, déjà les lignes du débat frémissent. Un petit groupe dénigre bruyamment, long vieillard blanchi en tête. “Grotesque, trop cher, raté.” “Je ne paye pas pour ça.” Jusqu’au truisme : “C’est du spectacle, pas du sport.” Je ne crois pas rêver en entendant parler des situationnistes et de Guy Debord! Diantre. Mais déjà des contrefeux s’installent, plus timidement, moins haut, sur les bancs du vestiaire, où contempteurs et zélateurs se déshabillent. “Très chouette.” “Formidable.” “C’est quelque chose.” Ou, plus simplement, les noms : “Zidane”. “Aya Nakamura.” “Céline Dion. Ah, Céline Dion.” Les regards se trahissent, ils traînent sur la fin des phrases, jusqu’au comptoir du café de la place du Danube. Ils quêtent l’approbation. Ils quêtent le droit le rêver. Ils cherchent dans les regards l’acceptabilité du droit de rêver. Ils cherchent, trouvent à leur surprise (moi), chavirant d’un bord à l’autre, une nouvelle façon d’être, ou de voir les choses. Ou alors, ils cherchent dans les regards, dans les petites phrases, dans les mots mêmes et dans les intonations, le reflet de la peur qu’ils éprouvent à l’idée que les choses changent. Que les choses s’outrepassent. Les consternés du trop s’étouffent, exaspérés, comme des enfants qui s’indignent que l’on change les règles du jeu. D’un bord l’autre, d’une rive l’autre, l’esquisse d’un sourire involontaire, le foudroiement d’une émotion venue de nulle part. L’abaissement, un moment, des défenses et des herses, des grillages et de notre sarcasme chéri. Après tout, ils avaient l’air de s’amuser furieusement les cuivres de la Garde Républicaine sur leur pont, sous la pluie, avec Aya et les danseuses. “Ça avait de la gueule”, ânonne timidement, mais fièrement un vieux nageur. Oui, franchement, oui. Et le cheval dans le noir, sur la Seine. Et cette cavalière qui a fait rêver tout le monde. Et Céline Dion dans le noir, sur la tour Eiffel, tragique, grande. Et mille autres choses. Des saltimbanques, des troubadours, des acteurs et des chanteurs dans la nuit. Une possibilité, et ces athlètes qui agitent leur drapeau sur leurs bateaux mouches un peu ridicules mais soudain ce constat : ça ne fait aucun mal. Ça fait même du bien. France Gall. Daniel Balavoine. Le piano sous la pluie. Le piano en feu aussi bien. Kitsch? Mais oui. Oui. Oui, je veux bien, oui disait Molly Bloom…

Adelheid

Pour arriver à l’Esat, il faut longer les barres dans la petite rue sinueuse, en cul-de-sac, qui s’appelle « Georges et Maï Politzer ». En bas de ces barres, se trouvent d’anciens entrepôts de la SNCF transformés en centre logistique pour Amazon, Uber Eats et autres. Des hordes de livreurs en scooter, véritables cavaliers de l’apocalypse, attendent leur pitance couchés sur leur machine. Des tentes de SDF poussent ça et là, il y a une sorte de square, ou de terrain vague on ne sait. Il vaut mieux ne pas être là en fait, et c’est là qu’on a mis l’Esat. C’est un autre très vaste atelier où des travailleurs handicapés, guidés par des assistants, accomplissent de menues tâches. Ils recyclent des soutien-gorges en séparant les matériaux. Arrivent des monceaux de lingerie. Il y a aussi une cuisine et une laverie industrielle. Moi je suis venu pour « mettre aux normes » et puis ça s’est compliqué. Pour arriver jusqu’à la salle de réunion on traverse la salle de pause en saluant tout le monde. Dans la salle, sur un paper-board figure une coupe sur un oeuf, coquille, blanc, jaune, poids des différents éléments, physiologie, altération. C’est un cours sur l’oeuf, ce qui m’amuse. Quant à nous, les problèmes. « Trouble is my business », disait Philip Marlowe. Les portes coupe-feu ont brûlé dans l’incendie de l’entrepôt où elles étaient stockées. J’y vois une discrète ironie que je salue. Le floqueur a le Covid. Le désamianteur est bloqué dans des embouteillages monstrueux. Une épreuve cycliste des Jeux Olympiques se profile dans le quartier. Je finis par donner rendez-vous à tout le monde en septembre. Autour de la table, des hommes et des femmes de bonne volonté. Il faut gratter face à l’absurde, dans la salle de réunion blême. On évolue comme dans une pâte blanche, un peu collante, semblable au flocage. Nous, nous pouvons nommer notre condition, nous sommes dedans. Nous luttons pour une rationnalité et une finalité qui ne sont plus que de principe. Nous adhérons à cette pâte collante. Nous multiplions les procédures – comme de faire recueillir par des scaphandriers des poussières d’amiante dans des poches de gel – comme nous déroulerions les litanies d’un culte. Nous sommes à l’apogée d’une civilisation qui a déjà disparu et dont il ne reste que la pompe et les ordres. Nous sommes, depuis le Covid je dirais, dans cette joie étrange, un peu enfantine, un peu mauvaise, un peu de mauvaise foi, fataliste. Une sorte de totem, “d’à quoi bon” pour lequel on lutterait sauvagement, de toutes nos forces. Une sorte d’apogée, oui, de l’absurdité du monde que célébreraient ici, entre ces quatre murs, deux hommes et deux femmes.

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Chez elle les hommes étaient coupables d’office. Et elle avait décrété, par exemple, qu’on ne pouvait pas voyager avec eux. Mais que diable voulait-elle faire avec lui, alors.

Ma vie n’a été qu’une suite d’épisodes, chacun conduisant au suivant, dit-elle encore.

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Adelheid Duvanel, poétesse.

“Ida croit qu’avec les années, elle a acquis un visage. Il y a une récente photo d’elle: elle se trouve, à l’occasion d’une fête, au milieu d’une foule de gens et sourit sans malice. Ce n’est pas le visage acquis.”

“Au restaurant, il raconta à une inconnue: « Je suis le fils de parents très pauvres. Comme nous devions épargner, que nous ne pouvions rien nous permettre, il me manque une certaine générosité dans ma manière de penser et de sentir. Mon univers tient dans une petite boîte. Mon ex-femme est différente: c’est un lézard; elle me donnait des baisers de lézard. »”

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Impossible accession

A nous, à qui le sarcasme, ou la dérision servent de pincettes pour saisir le monde. A nous qui ne pouvons pas nous prendre vraiment au sérieux. A nous pour qui la confiance en soi est une forme d’impolitesse ou de grossièreté. Il est un concept qui soudain frappe parce qu’il explique beaucoup de choses, comme une clé de voûte du monde. Je veux parler du kitsch. Un certain sérieux – à rebours de toute tentative d’humour – une certaine insistance , une certaine fixité à considérer telle ou telle chose comme sérieuse, au premier degré. Une certaine candeur. Un jeu qui s’ignorerait jeu, un jeu sans jeu qui, s’il s’acceptait jeu, prendrait fin immédiatement. Le kitsch suppose une adhésion, comme l’amour, le jeu, la guerre : l’adoption tacite et immédiate de règles, ou de modes qui excluent toute distance critique. Quand Ae., par exemple, rit de sa prof de yoga qu’elle a trouvée « un peu trop pénétrée », je comprends immédiatement ce qu’elle veut dire. La professeure était dans l’espace du kitsch, dans ses graves règles du jeu avec ses élèves, et Ae. n’y était pas. On y entre ou on n’y entre pas, comme dans les Jeux Olympiques. Les « peine-à-jouir » chipotent à la barrière. Ou l’Abbé Pierre, magnifique exemple. Barthes avait écrit sur sa barbe. Avait-il écrit sur le kitsch? Je ne me souviens pas. On entre dans la moue préfabriquée, dans la dimension doloriste, ou pas. Le kitsch exige l’adhésion sans réserve, c’est bien là le drame de ceux « à pincettes ». Ceux qui sont prêts à discuter jusqu’à l’usage du mot ‘magnifique’… Le kitsch est un accélérateur, comme une sorte d’autoroute, un langage, un système de signes, une convenance, un code. L’obvie, a dit Barthes. L’obvious, l’évident. Il peut être très invalidant de ne pas le maîtriser, de ne pas le reconnaître pour instantanément y adhérer – quitte à en sortir tout de suite après. Le kitsch c’est le triomphe, la course aux flambeaux, l’univocité, la foule, la gloire si on veut. Le sarcastique trépigne à la barrière. Bien sûr qu’il aimerait bien en être. Le kitsch c’est le recours pervers, car difficilement opposable, à une simplicité supposée.

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Quelque part, Klaus Mann* gesticule. Pas pour se faire remarquer, pour se faire voir. Par son père bien entendu, qui ne voit rien, que lui-même, que « l’ombre qu’il projette en avance sur sa vie», à lui. Vie inconfortable, pour dire le moins. Vouloir dépasser quelqu’un d’indépassable, non, vouloir qu’il vous remarque simplement. Son immigration, de 1933 à la fin de sa vie en 1948, lui a donné une cruelle lucidité sur la marche du monde et le nazisme ; et aussi une voix, forte et claire, mais pas un point d’appui. Il était une conscience errante, hantée. Renoncer à l’allemand, écrire en anglais, devenir américain. Il décrit avec une ironie froide ses anciens amis devenus compromis, plus ou moins lâches avec le régime, plus ou moins complaisants ensuite avec eux-mêmes. Il a des visions pénétrantes sur la future partition de l’Allemagne, la nécessité de l’Europe, d’une monnaie commune. Il a compris l’essence funeste, morbide, démoniaque du nazisme, cette « révolution nihiliste ». Il a vu la folie dans le regard voilé de Hitler, dans un salon de thé de Munich en 1932 pendant que celui-ci dévorait des Apfelstrudel. Il a vu ce qu’il y avait d’arrogance, de vide, d’ignorance et parfois de souffrance sur les visages dans les colonnes de soldats allemands vaincus en 1945. Il a vu ce que donnait un amour de l’ordre sans conscience, une incapacité confondante d’un peuple entier à avoir une conscience politique. Il a même voulu le rééduquer, ce peuple. Pourtant, souffrance à tous les étages, déchirure, inconfort total d’être soi. Il n’est pas revenu, comme Bertolt Brecht. Il n’a pas changé de vie, même mélancoliquement, comme W.G. Sebald. Il était l’impossible conscience allemande, la « culpabilité » concédée du bout des lèvres par son père Thomas.

*Klaus Mann, Contre la barbarie, 1925-1948, Libretto.

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Mai 1939. « Heureux ceux qui n’ont pas d’infamie à se rappeler. »

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Down to the river

“Liberté, liberté”, écrit Paula. Beau programme, je réponds. Mais immédiatement, en moi, un aréopage, un comité d’un genre soviétique se réunit en urgence. Qui allons-nous libérer? Allons-nous réussir à produire un candidat qui ait l’air libre? Comment allons-nous le contraindre à être libre, comment allons-nous modéliser chez lui les gestes de la liberté? Et tous de s’absorber dans des plans compliqués, des diagrammes, des équations.

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De Vincennes aux Buttes-Chaumont le soir en vélo, après la partie. L’été fait irruption comme une saison inconnue, chaude, agréable, avec de la torpeur sous les arbres mais en même temps porteuse d’une menace difficilement identifiable. Voitures de police en tous sens qui fusent comme des balles. A. m’apprendra plus tard qu’une voiture a foncé sur une terrasse à Père-Lachaise : des morts, des blessés. Il y a un mauvais climat, disait un de mes clients. Une toxicité dans l’air, un système qui toujours se charge en tension, s’auto-intoxique, s’auto-exaspère, se rend fou lui-même. Je n’en comprends pas les raisons, mais je le ressens. Hier, toute la journée, impression de courir partout pour tenter des rattraper divers objets, causes, situations, personnes qui de toute façon se fracassaient sur le sol. Le rêve de l’asile, après la jungle, était presque reposant.

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Thomas Bernhard. “Pourquoi cette obscurité, toujours cette obscurité totale dans mes écrits ? L’explication en est simple. Dans mes écrits, tout est artificiel, c’est-à-dire que tous les personnages, les faits, les incidents se jouent sur une scène, et la scène est totalement plongée dans les ténèbres. Les personnages qui paraissent sur l’espace carré de la scène, sont mieux reconnaissables dans leurs contours que sous un éclairage normal, comme c’est le cas dans la prose ordinaire. Dans l’obscurité, tout devient clair. Pas seulement les apparitions, ce qui relève de l’image, non la langue aussi. Il faut imaginer des pages totalement noires : le mot s’éclaire. De là sa netteté ou sa netteté redoublée. Je me suis servi dès le début de ce moyen artificiel. Lorsque l’on ouvre un de mes livres, il en va aussitôt ainsi : il faut imaginer qu’on est au théâtre, avec la première page on lève un rideau, le titre apparaît, obscurité complète – et lentement, de ce fond, de cette obscurité, surgissent des mots qui se transforment en des processus de nature tant intérieure qu’extérieure, et qui, à raison même de leur caractère artificiel, deviennent tels avec une particulière netteté.”

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Avec l’anglais, Matthew. Il y a en moi un vieux preneur de rats, ou joueur de flûte, qui ne peut pas s’empêcher d’emmener les gens à la rivière, le soir ou au petit matin, en descendant les petites rues transversales. Sans doute parce que c’est ce que je sais faire de mieux.