Les mots de Du Bellay

AFFECTION : Disposition, sentiment ; ardeur, passion

ARTIFICE : Art

BALLER : Danser

COMMETTRE : Confier

CONTEMPTIBLE : Méprisable

DÉLIVRE : Libre, dégagé

DISCORS : Désaccord, désordre, chaos

DIVERTIR : Détourner

ÉLECTION : Choix

EMBLER : Ravir avec violence ou par surprise

ÉMENDER : Corriger

ENNUI : Tourment, désespoir

ENVIEUX : Qui reproche

ÉPICERIES : Épices

ÉPOINDRE : Aiguillonner, stimuler

ERREUR : Errance

ESBANOYER : S’esbanoyer, s’ébattre

FREDON : Vocalise, refrain

FUREUR : Enthousiasme poétique

IDOLE : Image, spectre

JOURNEL : Diurne

MARTEL : Tourment

MOLESTIE : Désagrément

MONDAIN : Qui appartient au monde terrestre

NAGER : Naviguer

NAULAGE : Passage à bord d’un bâteau

NOURRITURE : Éducation

NUAUX : Nuées, nuages

ODEUR : Parfum

OMBRE : Apparence

OTIEUX : Oisif, paresseux

PARANGON : Comparaison, modèle

PARAPHRASTE : Auteur d’une paraphrase

POUDRE : Poussière

SENTENCE : Opinion, pensée belle et forte

SOULOIR : Avoir coutume

SUPERBE : Orgueilleux

TEMPÉRIE : Climat tempéré

TORT : Tordu

VÉNUSTÉ : Grâce, charme

VULGAIRE : Langue usuelle (le français)

Chantal Akerman, Auto Radio Portrait, 2007.

“Il n’y a rien à dire disait ma mère. Je travaille sur ce rien.”

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“Avec mon grand-père a disparu le rituel. Avec le rituel on savait ce qu’on devait faire.”

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“Personne ne voit que [Jeanne Dielman] c’est un film sur la perte, sur la nostalgie du rituel perdu.”

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– Dis-moi la vérité. Raconte-moi ton histoire.

– Je ne peux pas.

– “Toute la vérité”,  c’est ce qui ne peut pas se dire.”

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“ Quand Delphine Seyrig est assise dans un fauteuil, pendant des minutes entières, dans Jeanne Dielman, (…) on se rend compte que si elle avait si bien organisé sa vie pour ne laisser aucun trou dans sa journée, c’était bien pour ne pas laisser place à l’angoisse du trou.”

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“Attendre le plan suivant c’est déjà se sentir vivre. C’est déjà se sentir exister. Ça fait du mal ou du bien ça dépend.”

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“Le temps vous entraîne, irrémédiablement, surtout si on n’a plus de rituel. Là, je me perds je le sens.”

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“Quand on montre quelque chose que tout le monde a déjà vu [une femme, de dos, dans une cuisine, qui épluche des pommes de terre, Delphine, ma mère, la vôtre, vous-même] c’est peut-être à ce moment là qu’on voit pour la première fois.”

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“Inquiétante étrangeté, a dit Freud. Inquiétante familiarité aussi on pourrait dire. Tout cela [le sud, les champs de coton] résonnait en moi, faisait écho à cet imaginaire, à ce trou dans mon histoire.”

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“J’ai tant aimé le cinéma. Sans peur, dans l’innocence. J’aurais fait n’importe quoi.”

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“En 1984, tout a changé. J’ai chanté tellement fort que j’ai explosé. Depuis j’explose de temps en temps. Après l’explosion, je rentre à nouveau en moi et je reste là, pendant des mois, comme hébétée. Mais pendant l’explosion, je fais le tour du monde à toute vitesse, dans ma chambre ou ailleurs. C’est pendant l’explosion que j’ai écrit “Hall de nuit”. J’ai mis quatre heures. Il n’y avait rien à corriger. Pendant l’explosion je peux parler beaucoup de langues et l’Hébreu bien sûr me revient tout entier. Pendant l’explosion je peux tout, jusqu’à ce que je ne puisse plus rien. Maintenant, je crains l’explosion ; pourtant, il n’y a rien à faire, elle vient encore me surprendre de temps en temps. Je profite alors de son début et je fais, fais, fais, jusqu’à ce que je m’écrase. C’est aussi pendant une de ces explosions que j’ai écrit “Febe Elisabeth Velasquez”. Cela m’a pris trois ou quatre secondes, il n’y avait rien à corriger. 

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“Écrire un film avant même de le connaître. Écrire pour fermer. Écrire la lettre au père. (…) J’ai été, puis j’ai écrit. Sans trop comprendre.”

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“À la frontière, l’été s’est éteint pour faire place à l’automne, un automne sourd et blanc, recouvert par une masse de brouillard. Dans la campagne, des hommes et des femmes presque couchés sur la terre noire d’Ukraine,  se confondant avec elle, ramassent des betteraves.”

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*photo : D’Est, 1993

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https://podcasts.apple.com/fr/podcast/chantal-akerman-il-ny-a-rien-%C3%A0-dire-disait-ma-m%C3%A8re/id971325128?i=1000671135189

Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles. Chantal Akerman, 1975.

À quoi cela me sert-il d’avoir vu, par exemple, vingt-cinq fois “L’Armée des Ombres” de Melville (1968) et que une, et encore par hasard hier après-midi, “Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles” de Chantal Akerman (1975)? À rien. Je suis un benêt qui repasse dans les mêmes ornières, qui ne voit rien.

La mécanique. Le clignotant bleu en permanence dans le salon, on ne saura jamais ce que c’est, une enseigne, une métaphore de la police, de la répression : on n’aura jamais aucune explication sur rien, aucune complaisance de narration, aucun surlignage psychologique, aucune voix off, rien. Rien que la froideur implacable du dispositif, sa géométrie. Il faut avoir vingt-quatre ans et la révolution qui coule dans ses veines pour faire quelque chose d’aussi radical. Kafka. Le Kafka du “Seau de charbon”, de “Devant la loi”, du “Chateau”. Et Delphine Seyrig, la plus belle femme du cinéma, emploi magnifique, en mission. Le violoncelle humain. Le regard absent, comme une somnambule, “aloof”, distante, perdue, sublime. Le demi-sourire ou juste le galbe des lèvres comme une proue qui fend le Néant. Le film n’est pas sans tendresse – avec les liens resserrés d’une veuve et de son fils. Même dans l’ascenseur elle s’échappe. Elle ne regarde personne surtout pas elle-même.

Le langage est infecté alors il faut le détruire, face au dispositif il faut mettre en place un dispositif plus puissant et plus pragmatique et plus froid encore pour le détruire : c’est un détachement frontal, clinique, génial, implacable. Dans le making-off tourné en noir et blanc par Samy Frey on voit Chantal Akerman rire pendant les interminables répétitions dans la cuisine : ad absurdum, encore et encore, les casseroles, la chaise, la table, l’évier, le café, la viande.

Les portes, les grincements, les plans, les interrupteurs : Jeanne Dielman éteint et rallume la lumière de chaque pièce de l’appartement où elle passe comme une machine folle, clic, clac et cela met une tension dramatique même s’il n’y en a pas. Son Hitchcock à elle, a-t-elle dit avec humour, sera de savoir si la pomme de terre brûle. On peut regarder dans les coins des plans. Tout est orthogonal, euclidien. La perspective comme à l’école de cinéma. Le dispositif. Delphine Seyrig qui sort du champ, il ne reste plus que des bouts de son corps, elle apparaît, disparaît, c’est fascinant, ça dure trois heures vingts.

Ça fait penser un peu à “Ali” de Fassbinder. Angst essen Seele auf… Le quotidien sévère, austère. La petite affichette “Spaar Energie” à la poste, je suis sûr qu’elle l’a fait exprès. C’est sûr qu’on n’est pas dans Michelangelo Antonioni. 1975. Qu’est-ce qu’il y avait au même moment? Delon. Belmondo. Clint Estwood. N’en jetez plus.

L’assommant du quotidien. Manger, dormir, se laver. Chaque jour. Et les femmes sont responsables de tout cela par on ne sait quelle damnation. L’ennui. Le film est mortellement ennuyeux mais au sens de Du Bellay, ça veut dire tourment, désespoir.

Demandeurs de divertissement, passez votre chemin.

La blouse. Une personne seule est une machine monstrueuse parce que la société continue d’agir en elle automatiquement comme un programme de machine à laver. La répétition. Le temps est complètement rempli, et cyclique. In extenso. Dans la longueur. Sans pitié. Comme dans un rêve. Les opérateurs silencieux, les agents (mais de quelle force?) comme cet employé de banque blême qui tamponne comme Kafka le Choucas tamponnait. Melville disait qu’il “dilatait” quand il ralentissait une scène jusque dans ses moindres détails, de manière interminable, pour faire monter la tension avec un soin maniaque. Akerman, elle, elle relate. La scène des escalopes. Elle veut purement et simplement tout faire exploser. C’est une révolutionnaire. Akerman c’est vraiment un oeil. Qu’elle déplace posément comme sa caméra, toujours plan fixe. Rien ne lui résiste. Le monde est à elle.

A quoi pensait Delphine Seyrig en tournant ça? Les comptes. L’obéissance. Le demi-sourire de Delphine Seyrig. La toilette. Le miroir. Soi-même comme une chose extérieure. Juste un objet du monde. Le totalitaire du quotidien. Ces gestes répétés pour prendre les affaires des hommes qu’elle reçoit. Une condition ancillaire cachée dans le monstrueux du quotidien. Une condition d’esclave.

Cloisons étanches. Portes. Portes. Portes. Quelque chose d’absolument monstrueux est caché derrière le quotidien. Too enormous to be seen, nor said.

Besoin de s’étourdir. Comme les boeufs.

Les camps. Les camps où la répétition des mênes gestes chaque jour était la condition même de la survie. Tous les soirs à la même heure mère et fils écoutent la radio un moment. Que dit la chanson? « Trop de choses m’ont blessée dont le souvenir va s’effacer. Je préfère ne jamais, jamais, jamais, jamais y repenser.»

L’architecture. Les pièces. La folie. Est-ce que la folie est dans le dérèglement ou dans la règle? La soumission à un ordre invisible et omniprésent. La coutume. La solitude. Ce à quoi il ne faut pas toucher. Ce à quoi il ne faut même pas penser. Le nomos.

Les passes. La serviette sur le lit qui est l’équivalent de la blouse des tâches ménagères.

Mais où donc vont Jeanne et son fils le soir? Dans la nuit noire saturée de lumières comne dans Taxi Driver? Où? On ne saura pas. Ce film plein de superbe contient le mystère le plus noir, le plus pur.

La farce. La matière. La viande. La vie.

Machine déréglée. Puissante. Vide. Perdue.

Aliénation. Des micro-décisions, des micro-actions à un niveau de complexité ou de simplicité juste suffisant pour être débilitant, pour manger toute vie, pour écraser l’individu.

L’inanité de l’enfant, et de la mère. L’humanité réduite à l’état de margarine.

Chantal Akerman : « C’est un film sur l’espace et le temps et sur la façon d’organiser sa vie pour n’avoir aucun temps libre, pour ne pas se laisser submerger par l’angoisse et l’obsession de la mort ».

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http://www.universcine.com/films/jeanne-dielman-23-quai-du-commerce-1080-bruxelles

Surgissements

Les temps changent. Est-ce que nous voulons qu’ils changent? Pas sûr, pas toujours, ça dépend. Mais eux, ils veulent changer. Le fonctionnement énorme de la société, juchée sur le devenir organique du monde produit fatalement un jeu, un décalage, des tensions tectoniques qui de temps en temps se libèrent. Notre vision du monde et de la société ne correspondent pas parfaitement à la société et au monde – comme la carte à l’échelle 1 de la nouvelle de Borgès finit par altérer son modèle et s’écarter du monde. Fétus de sensations, projectiles sociaux, passagers temporels nous nous raccrochons à l’illusion d’un monde fixe, avec un haut et un bas, un avant et un après, un bien et un mal. Mais nous sommes les passagers d’une réaction chimique, d’un processus organique de vie et de mort, d’une création et d’un surgissement continuels. Si nous sommes de quelque chose, c’est du mouvement et de la fluence perpétuels. Craquements, fissures, signes avant-coureur d’un effondrement perpétuel, d’un pourissement nutritif, de la présence insolente de la vie.

Sans titre

Je me réveille après un mauvais rêve. Elle, elle dort paisiblement. Rideau des paupières et des cils sagement tirés sur les yeux gris. Sous le front pâle les rêves circulent en calme tumulte comme les nuages au-dessus de la mer, hier soir. Son épaule gauche se soulève régulièrement : elle respire. Il y a le Néant bien sûr mais ce matin la pensée élégante, le presque concept se recroqueville dans l’aube, un peu honteux. Il y a surtout l’Être, mystère profond, insondable, total. L’Être, c’est vraiment le triomphe quand bien même il serait constitué de Néant.

Sans titre

Dans le taxi je traverse la ville endormie. Lumières dans les cafés vides. Echoppes fermées, rues luisantes de pluie. Il y a cette hypothèse, cette pensée un peu trop élégante, qui se la raconte, un peu vaine : au centre de tout il y a le néant. Au coeur de nos pensées, de nos rêves, de nos agissements, de nos constructions, de nos inquiétudes, de nos désirs, de nos combats, de notre ennui : le néant. Dans le train, deux cadres parlent. Un vieux et une jeune. J’entends leur conversation. Fiches clients, données primaires, interpolation, réseau. Ils sont tranquilles, indébordables, professionnels. Ils vont à une réunion à Nantes ou à Angers. Ils administrent le néant. Ils sont déjà morts et savent d’avance tout ce qui va arriver. Ils peuvent se permettre des raffinements, échanger des trucs sur Excel. Et donc je promène la pensée élégante, en taxi, en train ou dans cauchemar moite, sur les rives du Léthé.

Silver Lake

Les busards et les sternes volent bas, en quête de proies. La mer est d’argent. Le ciel est gris-bleu, vert, or très pâle, argent, gris plomb. Air tiède, chargé d’humidité avant l’orage. Pourtant, c’est un instant infiniment serein, figé dans la grâce comme dans un tableau de Claude le Lorrain. Cette sérénité triste des départs, cette nostalgie qui presse toutes les choses sous leur meilleur jour, puisqu’on les quitte. Ce sont peut-être les instants les plus vrais. En ramassant les aiguilles de pin cet après-midi dans le jardin je comprends Wittgenstein : l’infini n’est pas une totalité. Il ne peut être ni décrit ni pensé, il relève du concept. Et les mots, “gris plomb” ou “mauve” ou encore “insupportable tristesse” par exemple, ne décrivent pas cet instant indicible. Mais en constituent une doublure, un fond. Ils élèvent en face du monde un monde frère. C’est comme cela que nous ressentons. C’est notre baromètre de Torricelli. Il y a tellement à apprendre des départs.

Again

Malade pendant deux jours. Remis, avec encore un papillement dans les sensations, une lourdeur agréable, je regarde avec curiosité, depuis la fenêtre du train, mes semblables qui se hâtent sur le quai. J’ai lu deux Simenon hier, dans mon lit. Aller voir, si possible, cette exposition à Montricher. Je fantasme sur “Épalinges”. Je fantasme sur une Suisse aussi tranquille et mythique que les eaux du lac. Je fantasme sur une tranquillité que je n’éprouve pas souvent et qui, peut-être, n’existe pas. Ce matin mon père m’a appelé pour que je vienne le chercher. Je retourne donc à la mer. Le paysage vert et gris défile. La vie est fortuite, elle doit donc valoir fortuitement la peine d’être vécue. Il faudra que je pense à le dire à A.. Par places, par bouffées, par séries, comme de poèmes. Par “streaks”. Accélérer par moments, stagner par d’autres. Vivre par moments, pas par d’autres. Vie discontinue, intermittente, comme un signal qui se perdrait avant de réapparaître, obstiné, immarcescible. J’ai dans la bouche ce goût étrange, distant, ironique, familier, étonné. Comme une convalescence. De quoi suis-je convalescent?

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Wittgenstein. Dur visage de soudeur, incroyablement moderne. Veste de tweed anglaise. Exigence impossible, trois frères suicidés. Existence impossible, la logique portée à un paroxysme fou – qu’est-ce qui me fait dire qu’il n’aurait pu être qu’austro-germanique? Il déniait à son maître Russell l’évidence, ou la preuve, qu’il n’y avait pas de “rhinoceros in the room”. L’empirique est inconnaissable, le langage est impossible, la quête de logique est sans fin. “Tout ce qui n’appartient pas au calcul numérique est construction adventice.”

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Les formes sinueuses, ondulantes, aléatoires des îles sableuses qui émergent sur la Loire. Je peux réduire leurs contours en courbes géométriquement définies, trouver des centres, des formules, des règles de génération. De même, la vague pensée qui gratte l’arrière de ma tête, je peux l’intercepter par des mots, je peux réduire sa forme allusive par le souple filet (Netz) du langage. A chaque fois, je peux approximer le donné, l’empirique, par un élément défini qui ressort d’une règle, d’une grammaire. Je peux transformer l’empirique en une description transmissible, reproductible et “portable”. Et le filet de la grammaire, de la géométrie, de la syntaxe est si fin, si souple qu’il se juxtapose étroitement au monde au point que je puisse me persuader qu’il est le monde. La “commensurabilité”, dit W.. Il y a la conscience du monde, et la conscience du langage, dont il est issu. Or, on oublie cet acte de naissance empirique du langage quand on en cherche fébrilement, comme W., la transcendance, ou la logique. On oublie d’où sont issus tous ces 1+1, ces a et ces b. On prend l’image pour la chose parce que l’image nous ressemble plus, elle se laisse davantage chérir par l’obsession. L’image, c’est nous, jusqu’au vertige.

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Gare de Nantes. Comme à chaque fois cette lumière livide. Une très jeune fille attendue par sa mère et son frère. Sur le cadre rigide de sa valise à roulette sont accrochées des ailes d’ange qui ont visiblement servi : patron de tissu blanc sur lequel sont fixées les plumes. Ils rient.

Devant la boutique Europcar, comme frappés d’une inspiration subite ou d’un ordre de “ceux d’en haut”, les employés en chemise blanche et chaussures pointues, secondés par le voiturier en chasuble verte, arrachent frénétiquement les mauvaises herbes au pied de la devanture.

Le ciel blanc de Nantes ne se laisse pas réduire, lui. A moins que…

Atlantide

La dalle Atlantique, au-dessus de la gare Montparnasse. Dans une ville, disait Umberto Eco, il suffit de faire quelques pas pour retrouver la solitude. C’est vraiment ça.  Les façades de Dubuisson. Les restes pourrissants de feu le musée de la Résistance. Les ondulations des années quatre-vingt dans le jardin qui prospère seul désormais. La seule vraie modernité, finalement, c’est l’abandon et la ruine, quand ne flotte plus que l’intention, quand ne flotte plus que le fantôme de l’intention architecturale, politique ou autre. Une dame perdue vient me demander où prendre un train. Elle doit “récupérer un enfant”. Des employés municipaux en combinaison vert sombre sont là aussi, très gentils, ils regardent le plafond rouillé en ayant l’air d’essayer de se rappeler le sens de leur mission. Une voiturette électrique semble prête au départ. Pour aller où? Tout est fortuit, mais ouvert, équanime. Il pleut. Des enfants aussi sont là, pas des enfants perdus juste des enfants qui jouent. Ils ont bien compris que c’est ici l’aventure. Plus loin, la dalle s’incline de quelques marches et il y a une autre barre de Dubuisson. Halls vitrés déserts, avec devant l’un d’eux un occasionnel employé en bras de chemise qui fume une cigarette en regardant son portable. Bureaux délicieusement vides derrière l’implacable répétition des fenêtres. Téléphone qui sonne dans des services depuis longtemps disparus. La stèle de Jean Moulin, figure pâlissante que personne ne regarde. Un panneau de permis de construire, lui-même rongé porte des inscriptions devenues illisibles. Un projet oublié. Un nuage d’intention dans une inattention générale. Le son assourdi des hauts-parleurs de la gare, en-dessous. Dieu! Que j’aime cet endroit. Le langage n’est rien sans l’intention, dit Wittgenstein. Mais quand il ne reste plus que l’intention, sous formes d’infimes traces qui tranquillement s’abîment, commence la poésie. C’est encore trop dire. Commence le mystère. Commence ce que je sais toujours reconnaître, mais jamais exprimer.