Jean Dubuffet, L’homme du commun à l’ouvrage, 1973

Notes pour les fins lettrés, 1946

« L’art doit naître du matériau et de l’outil et doit garder la trace de l’outil et de la lutte de l’outil avec le matériau. L’homme doit parler mais l’outil aussi et le matériau aussi. »

« L’art doit naître du matériau. La spiritualité doit naître du matériau. »

« A la loyale. Tout doit être bien apparent et pas dissimulé ou déguisé. »

« Chasseur d’occasions. (…) Combien la recherche et la rencontre de ces accidents favorables sont passionnantes: quel jeu plein de surprises et d’attrait pour le peintre!

Il ne s’agit plus alors d’utiliser des couleurs dociles, et dont on sait d’avance l’effet que fera leur assemblage, mais bien de manier des matières magiques, qui paraissent avoir leur volonté propre, et tellement plus de pouvoir que n’en ont les intentions concertées de l’artiste! Il emploie là des auxiliaires dont les forces sont bien supérieures aux siennes, comme un qui manierait la foudre. Les pinceaux sont comme enchantés : ils font des merveilles. Sur un sujet, disons un visage humain, un portrait, à un certain degré de l’élaboration de cette peinture, je passe grossièrement, par-dessus un polychromage préalable, un pinceau chargé d’une couleur imprévue — du noir, par exemple, ou du vert, ou n’importe quoi : et voici un miracle qui se produit, une opération magique! cette couleur rapidement et sommairement barbouillée, se lie avec bonheur aux couleurs qu’elle recouvre, tout en les laissant par endroits transparaître imperceptiblement, de sorte qu’il se forme des dégradés et des voisinages de tons si fins, si subtils, qu’aucun propos délibéré n’aurait pu les concevoir, ni en tout cas les exécuter. »

« Fuir tous les modes mécaniques et impersonnels. »

« De la boue seulement suffit, rien qu’une seule boue monochrome, s’il s’agit seulement de peindre, et non colorier des foulards. »

« Il n’y a pas de choses laides. »

L’art brut, 1947

« Définir une chose – or déjà l’isoler – c’est l’abîmer beaucoup. »

Honneur aux valeurs sauvages, janvier 1951

« (…) je crois que la folie est une valeur très féconde, très utile, très précieuse. »

Le lambris de Clément, septembre 1963

« Clément d’autre part affectionne le secret; il aime à ressentir que son ouvrage est sa propriété inviolable, imprenable; inutilisable pour qui n’en détient les secrètes clefs. On conçoit aisément qu’une œuvre de cette espèce devienne pour son auteur (et c’est sans doute aucun la fonction qu’il attendait d’elle au long des deux années entières qu’il employa patiemment à l’exécuter) son personnel jardin, son palais, son univers où toutes choses enfin lui sont soumises et dont il est seul maître; et on conçoit de même qu’il ne comblera ce désir que par le moyen d’en défendre soigneusement à tout venant l’entrée. »

Empreintes, avril 1957

« J’aime à proclamer que mon art est une entreprise de réhabilitation des valeurs décriées. »

Lettre à Gaston Chaissac, 28 août 1950

« Vive toutes choses qui ignorent leur nom! »

*L’écume des roches, Lithographie, 1959

Comme une bombe

tu marches dans la rue

impression de chute

ce n’est pas ce que tu croyais

tu marches dans la rue

impression de chute

comme une bombe

ce n’est pas ce que tu croyais

tu marches dans la rue

impression de chute

collés au mur avec leurs laptops

au soleil

ce n’est pas ce que tu croyais

tu marches dans la rue

impression de chute

au fond tu t’en fous un peu

tu n’es pas ce que tu croyais.

Ode à Lisa Kreuzer

Son visage c’est l’Allemagne, les ciels et la plaine allemande, cette tristesse et cette beauté incommensurable. Cette fatalité. Je l’ai toujours vu incarner des anti-héroïnes. Terroriste repentie (Il faut tuer Birgit Haas, 1981). Mère célibataire dans un aéroport (Alice in den Städten, 1974). Femme d’un malade incurable (Der amerikanische Freund, 1977). Compagne d’errance et de vieilles histoires allemandes tout aussi incurables (Falsche Bewegung, 1975 – Im Lauf der Zeit, 1976). Elle est l’espoir fou d’une douceur, de l’amour – et aussi l’impossibilité de cet espoir. Dans ces imperméables pas très beaux, dans ces centres-villes des années 1970-80, dans toute cette modernité livide de l’Allemagne d’après-guerre, dans ces petites voitures rouges ou oranges, à côté de ces hommes inquiets, de ces enfants pâles, sourire comme l’aube de l’aube sur une plage du Nord. Lisa Kreuzer. Après la tragédie, après la perte de foi, après que les masques sont tombés, ce pâle sourire, ce visage comme un paysage, cette foi, qui n’est plus que pour la foi elle-même, cette promesse et en même temps ce détachement noble de tous ces rôles, de tout ce fatras, cette agitation. La fumée du cigare de Brecht qui monte dans le ciel allemand, le ciel dépeuplé. « Alles ist
gefälscht
», dit-elle, sur un lit, dans un hôtel, à côté d’une lampe orange pas vraiment très
belle, à côté d’un type lui-même assez faux. Terreur de découvrir la fausseté de tout, dit
Nietzsche. Sa grandeur, c’est de se tenir dans ces temps sans grandeur, dans le mépris des
mécanismes, des institutions. C’est d’enchanter ces temps sans enchantement. C’est une avocate de notre cause maudite. Un espoir.

Bertolt Brecht, Tagebuch, Epistel, 1922

Einer kann herkommen aus Ulm und mich abschlachten.

Dann erbleicht in der Luft ein Tag

Das Zittern einiger Grashalme, das ich vor Zeiten bemerkte

Kommt nun endlich zum Stillstand.

Ein toter Mensch, der mit mir befreundet war

Hat keinen mehr, der weiß, wie er aussah.

Mein Tabakrauch

Der inzwischen durch Milliarden Himmel gestiegen ist

Verliert seinen Gottesglauben

Und

Steigt weiter.

Castoriadis, « Imagination, imaginaire, réflexion », 1988.

« Une explicitation supplémentaire du terme de clôture est ici requise. Clôture, on l’a vu, veut dire que ce qui est pensé ne peut pas être mis essentiellement en question. Or, à partir du moment où il y a langage, dans toute société humaine, il y a la possibilité de poser des questions. Mais ce qui caractérise l’immense majorité des sociétés est que ces questions restent toujours limitées, ne peuvent pas dépasser, ni même atteindre, viser, ce que sont pour la société, pour la tribu, ce qu’on appellerait métaphoriquement les axiomes de l’institution sociale, ses règles d’inférence et ses critères déductifs. Il est inconcevable que, dans un langage quel qu’il soit, on ne puisse pas demander: est-ce X ou Y qui a fait ceci? y avait-il bien un lion hier à la lisière du village? L’autre répond oui ou non, et il peut mentir ou se tromper. Mais tout cela est clos. Personne ne peut demander: est-il vrai ou non que la terre repose sur une grande tortue? Cela doit rester inquestionnable. Personne, dans une société archaïque, ne peut mettre en question les injonctions des ancêtres. Personne, dans une société chrétienne, ne peut contester les contenus ou l’origine révélée des Écritures, dans une société islamique, le caractère sacré du Coran. Ce sont là des axiomes derniers qui ne sont ni questionnés ni questionnables. »

Castoriadis, « Complexité, magmas, histoire », 1993

« L’histoire est temporalité, et la temporalité vraie est surgissement de principes autres; autrement, la temporalité serait simple différence, à savoir spatialité pourvue d’une dimension supplémentaire.

Les objets effectifs sont magmatiques, parce qu’ils sont historiques. L’être est magmatique, parce qu’il est création et temporalité. L’était-il au départ? Il n’y a pas de départ. L’être est temps (et non pas « dans l’horizon» du temps). »

Castoriadis, « Phusis, création, autonomie », 1986

« L’humanité s’auto-crée comme société et comme histoire – il y a, ici, création de la forme société, irréductible à des « éléments » quelconques (aux individus, qui sont évidemment des fabrications sociales, ou au psychisme humain, qui est, comme tel, incapable de produire des institutions et des significations imaginaires sociales). Cette création a lieu «une fois pour toutes» – l’animal humain se socialise – et aussi d’une manière continue: il y a une pluralité indéfinie de sociétés humaines, chacune avec ses institutions et ses significations, donc aussi chacune avec son monde propre. Cette création se fait, presque partout, presque toujours, dans une très forte clôture. Dans la presque totalité des sociétés connues de nous, il est impossible de mettre en question le monde propre de la tribu. Cela non pas parce qu’il y a violence et répression, mais parce qu’une telle mise en question est psychiquement et mentalement inconcevable pour les individus fabriqués par la société en question. Dans une société traditionnelle fortement religieuse (comme elles le sont toutes), dire par exemple « Dieu est injuste » est inconcevable, puisque la justice est un des attributs (et même, comme chez les Hébreux, un des noms) de Dieu: dans une telle société, «Dieu est injuste » est aussi absurde que, dans la société de 1984, Big Brother is ungood serait imprononçable lorsque le Newspeak aurait atteint sa phase de perfection terminale. »

Castoriadis, suite..

« Merleau-Ponty et le poids de l’héritage ontologique », 1976-1977 in « Fait et à faire, Les carrefours du labyrinthe – 5« 

« L’esprit «n’a» pas des représentations. L’esprit, si on veut utiliser ce terme, est cela: flux représentatif (et aussi autre chose, certes). L’«esprit» est, d’abord et surtout, cette présentation perpétuelle de « quelque chose » qui n’est pas là pour autre chose (re-présentation, Vertretung) ni pour «quelqu’un».

Perception, rêve, rêverie, souvenir, phantasme, lecture, audition de musique les yeux fermés, pensée sont d’abord et essentiellement cela, rigoureusement au même titre. Que j’ouvre ou que je ferme les yeux, que j’entende ou que je me bouche les oreilles, toujours, hors le sommeil sans rêve, il y a cela même — et, pour commencer, rien que cela — qui est dans et par cette présentation, il y a (puisque la métaphore de la vision est, et non par hasard, dominante) « spectacle» absolu, qui n’est pas spectacle d’un autre trans-spectacle, ni spectacle pour un spectateur, le spectateur étant lui-même, pour autant qu’il est, sur scène.

C’est encore par une pensée seconde, par une réflexion, que l’on décrit cela comme une éclaircie qui surviendrait « à l’intérieur» de ce qui serait non éclairé, dans une nuit préalable de l’identité, par une déhiscence de et dans quelque chose d’autre. La nuit de l’identité est une pensée de retour sur (sur le il y a), une métaphore survenue, légitime certes en son moment, mais construite.

Il y a Vorstellung, représentation au sens « actif», mettre-poser-en-avant; avant qui n’est pas «avant» ou « devant» autre chose, qui n’est pas placer-quelque-chose-devant-quelqu’un, mais ce par quoi et dans quoi tout placer et toute place existent, poser originaire à partir duquel toute position – comme «acte » d’un sujet ou «détermination» d’un objet – a être et sens. »

Castoriadis, ‘De la monade à l’autonomie’, 1991, suite.

« L’être en général est création. L’imaginaire et l’imagination sont le mode d’être que cette vis formandi de l’être en général prend dans ce rejeton de l’être-étant global qu’est l’humanité. Elle y apparaît avec cette forme particulière, cette densité et surtout ces créations singulières, comme par exemple la signification, l’idéalité explicite. Le vivant n’est pas explicable, encore moins compréhensible, à partir de lois strictement physiques. Le vivant est une émergence. Dans cette émergence nous lisons cette puissance formatrice de l’être-étant global, puissance qui en elle-même n’a, bien entendu, aucune personnalité, mais aucune finalité non plus, elle n’est pas téléologique. Être c’est cela. Si ce n’était pas cela, être serait toujours le même. L’être humain n’existerait pas, la vie n’existerait pas, etc. Or être, c’est toujours aussi le être autre et le faire être l’autre. De cela, chez l’être humain nous voyons un écho infiniment intensifié, amplifié que sont précisément l’imagination radicale et l’imaginaire radical. Cela n’implique nullement une subjectivation de l’être.

(…)

La dimension poiétique de l’être humain, créatrice donc irréductible, inexplicable, indéductible, semble laisser tomber toute la dimension logique. Or il n’en est nullement ainsi. Une des premières constatations que nous faisons quand nous commençons à réfléchir est qu’il y a une dimension – qu’on appellerait couramment «logique», et que j’appelle ensembliste-identitaire ou ensidique – qui est partout présente, aussi bien dans la psyché que dans la société, dans le vivant, dans l’être physique. Un bouc ne peut pas être à la fois bouc et cerf ; deux et deux font quatre ; il n’y a pas de fumée sans feu ; des causes déterminées produisent des conséquences déterminées. Cela est là partout, mais cela n’est qu’une des deux dimensions qui font ce qui est. Je prends un exemple dans la psychanalyse.

Soit un analyste et son patient sur le divan ; le patient raconte un rêve, et les deux, ensemble, il faut l’espérer au moins, s’attaquent, suivant les règles, à l’interprétation du rêve. Le rêve est une formation fantastiquement complexe dans laquelle l’imagination intervient à un degré extraordinaire, souvent éblouissant de créativité dans ses rapprochements, dans ses inventions, dans ses calembours. Mais aussi, dans ce rêve, on rencontre par exemple des calculs. L’imagination créatrice poiétique du rêve doit s’ instrumentaliser dans des calculs pour pouvoir dire ce qu’elle a à dire. De même, quand Bach écrit une fugue, il compte les notes du thème, il compte la cinquième pour reprendre le thème à la cinquième, il compte les notes du contre-thème, il connaît les rapports harmoniques de cette construction. (…) Ces calculs sont aussi présents dans une grande œuvre de peinture. Il y a une logique fantastique même dans un poème surréaliste. S’il n’y avait pas cette logique, l’effet de sens de l’absurdité apparente ou réelle d’une phrase ne serait pas un effet de sens, ce ne serait rien du tout. C’est par opposition, par contraste, mais aussi par insertion constante de fibres logiques que ce qui dépasse le logique peut non seulement être dit mais être, tout simplement. La philosophie est restée victime de la méta-catégorie de la déterminité, en posant que tout ce qui est doit être déterminé et déterminé de part en part, ce qui n’est pas vrai. Mais ce qui est vrai, c’est que rien ne peut être s’il n’est aussi déterminé. L’inconscient n’est pas une machine, contrairement à ce que croyait Lacan. Mais l’inconscient est déterminé en tant qu’inconscient. Il a un mode d’être qui est le sien, et qui n’est pas celui d’un kangourou ou d’un théorème topologique. »