Sur la ‘maison vide’

Soudain, je suis réveillé et je ne me reconnais plus.
Tout à fait réveillé, mais cela ne sert à rien. Où suis-je ?
QUI suis-je ? Je suis cette chose qui s’éveille sur un
siège arrière, en proie à la panique, et qui se débat
comme un chat dans un sac. Qui ?


Tomas Tranströmer, Le Nom

Quand on passe trop de temps tout seul – quand on accomplit toute une série d’actions
menées comme un individu, en pilote automatique – il arrive qu’on soit pris de vertige : on ne se reconnaît plus, on ne sait plus qui est ce ‘ça’ qui gravite entre corps et esprit, entre ces murs. Peut-être que ce sentiment d’étrangeté terrifiante est à la mesure de la quantité de vide qu’on transporte – et dont on hérite. Hérités, ou empruntés, ce corps, ces traits, ces attitudes, ce caractère, ce sexe, cette position sociale, cette langue et même cette culture. Il faut un certain temps dans la vie, de vie pour comprendre que cette dernière commence et se continue avant et après nous : autre sentiment déstabilisant. L’effort fantastique du livre de Mauvignier, c’est de retracer par la fiction, par le roman – moi je ne fais que du roman dit-il – cette chaîne de déterminations, ce mécanisme qui par cascade, de génération en génération – et ici le mot de génération prend un sens effrayant, fatal – produit à la fois l’individu, l’item du destin, le héros ou l’héroïne si on veut – et le vide ou le manque à l’intérieur de l’individu qui fait qu’il se manque à lui-même, qu’il se rate. En brossant un tableau historique de 1850 à nos jours, passant par trois guerres, il explique – en revendiquant lui-même ses erreurs inévitables comme ‘meilleures que l’oubli’ – notre part collective et personnelle d’oubli. Ce que dit Mauvignier, c’est qu’on nous lègue tout ce qu’on nous tait, on nous lègue ce qu’un empilement de générations n’a pas dit, n’a pas formulé, n’a pas exprimé par lâcheté, par souhait de préservation, par morale ou bonnes mœurs, par peur ou par bêtise. Quand on oublie, ou que l’on tait, on oublie pour d’autres, au détriment de ses descendants, on lègue un trou, on cède un manque, une souffrance. Dommages collatéraux, dit Mauvignier. Mais la beauté de sa tentative – l’oeuvre est éminemment accomplie mais c’est le courage de son idée même que j’admire – c’est d’attaquer cet inconscient, cet insu collectif et personnel par la fiction, par la face Nord. S’attaquer à la ‘forteresse de silence’, ‘arracher à l’impossible’ – ce sont ses mots – en installant juste assez de contexte historique et social en chaque époque pour donner une profondeur, un champ et une véracité aux personnages : Marie-Ernestine, Jules, Marguerite, Rubens, Paulette, et ainsi rétroactivement au narrateur et à sa sœur. Expliquer, en d’autres termes, dans et contre quoi ces personnages s’ébattaient et se débattaient, ‘contre’ quoi ils étaient constitués ou appuyés comme une plante s’élève sur un tuteur. De quelle marge d’individualité ils disposaient. Quel écart tolérable avec la trajectoire moyenne collective leur était permis. Le premier réflexe est de blâmer des époques qui paraissent reculées pour l’obscurité ou l’étroitesse de leur morale. C’est en partie vrai. Mais cet écart maximal… pour mieux dire, notre laisse est-elle plus longue aujourd’hui ? Voire…

Dans le magnifique épilogue du livre le narrateur et sa sœur, avec leurs parents, entrent dans la maison vide, comme dans le tombeau de Toutankhamon, en 1976. L’excitation et la peur sont palpables. La promesse de la beauté aussi. Car ce vide transporté, légué, source d’inconfort et d’angoisse, a sa beauté. Gardé aussi férocement – par quels autres gardiens que nous-mêmes ? – il est sans prix. Il est un territoire à explorer, comme le montre l’auteur. Il est un ‘revers’ inexprimé à
l’institution de la société avec ses textes et ses lois. Et de même, il est le revers inexprimé de qui nous croyons être, reclus sur notre bref îlot temporel : une vie. Il est poésie, réserve, monde. Ce qui s’y ébat, étrange ancêtre en attente d’être connu ou croisé, c’est un autre nous-même.

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