Regarde ce que tu ruines (Romainville)

Les belles plaques de béton blanc maniaquement ajustées qui recouvrent tout, jusqu’aux herbes folles et aux rails rouillés du tramway. Des ouvriers font du ciment en sifflotant sous le soleil, en bas sur l’autoroute, des chauffeurs en costumes implacables foncent vers l’aéroport. Il y a des choses en ruine qui vont disparaître mais pour l’instant elles luisent, racontent un monde différent. Déchirant aussi. Masures, entrepôts, commerces décatis. Tout à coup un magasin flambant neuf de salles de bain avec des mosaïques à la feuille d’or. En face, assemblages de tôles croulantes. Puis une épicerie bio où un homme en salopette verte éclatante arrange ses courgettes et son café rare. Dans une résidence à peine finie une mère de famille revient de l’école sur son vélo cargo. Rêveuse, ‘aloof’, elle attend que la porte automatique du garage s’ouvre lentement. Ou bien qu’attend-elle? Un monde en recouvre un autre, tout en le laissant voir un instant, comme dans Walden de Thoreau. La tragédie est que dans cette instance voir, et même s’émouvoir, c’est détruire. Une colonie, une conquête. Une pensée en remplace une autre, un ordre en remplace un autre. Je passe devant une rue anonyme, assoupie. Rue de la Libre Pensée, dit le panneau.

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