Casser la nuit du texte

Marguerite Duras, « La voie du gai désespoir », 16 juin 1977, Le Monde.

« – (…) La prise en charge du texte et de la narration par le comédien et la mise en scène fait que je ne vais plus au cinéma.

C’est difficile à dire. Il y a mille ans de théâtre derrière nous. Des millénaires de pouvoir derrière nous.

CLAIRE DEVARRIEUX. – C’est le même pouvoir ?

MARGUERITE DURAS. – C’est du pouvoir, oui. Il n’y a pas de différence entre ce qui se passe tous les soirs à la télévision et les films commerciaux. Pas de différence entre les hommes politiques en place et ceux de l’opposition et le jeu imposé aux comédiens. Quelquefois, il y a de la comédie. C’est très rare. C’est arrivé quand Mendès France a parlé l’autre jour. C’était complètement bouleversant : quelqu’un qui ne mentait pas. Les autres sont des représentants, ils sont en représentation. Quand un acteur joue, il est en représentation. Acteurs et hommes politiques sont délégués, ils ne sont plus eux-mêmes. Ils vendent leur marchandise. Un bon acteur, c’est celui qui vend le mieux, c’est le seul porte-parole de la marchandise vendue. Certains ne sont pas des bateleurs, ils sont, comme Mendès France, dans une sorte de distraction de la représentation.

Le cinéma et la politique, c’est pareil. Tout ça relève du spectacle. Le cinéma relève du spectacle, la politique est un spectacle divertissant ou non – pour beaucoup c’est un divertissement. Il y a le même hiatus au départ, j’allais dire le même mensonge, et dans la représentation politique et dans la représentation cinématographique commerciale.

Parler au nom d’un pouvoir établi, ou au nom d’un pouvoir à venir, c’est identique. Dans le discours politique, la faculté d’erreur est complètement bannie. Ils détiennent tous la solution idéale, ils sont les sauveurs, les détenteurs parfaits de ce que j’appelle la solution politique. Tous parlent à partir d’une solution radicale, à partir du pouvoir. Cette affirmation, je la trouve chez les comédiens classiques, dans la déclamation théâtrale, dans le parfait psychologisme des comédiens de cinéma. Ce sont eux qui détiennent la vérité du rôle, ce sont eux qui détiennent la vérité de l’avenir. Et de ça, on n’en peut plus.

Cette espèce d’habitude ancrée, rationaliste, européenne surtout, de la nécessité d’une solution politique, peut-être faudrait-il l’abandonner. Cette espèce de prise en charge de l’individu par l’Etat quel qu’il soit : le leurre.

Et l’épouvante, la peur qu’ont les gens d’être abandonnés à eux-mêmes, c’est une peur apprise. Ils voient la solution dans une programmation politique. Dans une solution de parti. Ils préfèrent n’importe quelle programmation politique à l’absence de programme, n’importe quelle direction, crapulerie, escroquerie politique à l’absence de solution. La solution des hommes politiques en place, ou de ceux de l’opposition, c’est rigoureusement identique.

Le cinéma est partout, et le théâtre aussi bien dans l’opposition que dans la majorité. C’est peut-être ça qui est fini.

Le mensonge politique est évident, partout, pourquoi le mensonge journalistique, cinématographique ne serait-il pas dénoncé de la même façon. »

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