Black Dog

Ça arrive quelquefois. Ça m’arriverait plus souvent si j’essayais plus souvent. Pourquoi n’essaye-t-on pas plus souvent? Par peur sans doute, d’être ému et qu’on nous rappelle ce que ça peut-être, ce que ça pourrait être. Alors que finalement, qu’on ne vit que pour ça, pour ces moments rares que l’on relie comme une fine chaîne d’or, la crête lumineuse de sa vie. C’est presque embarrassant  que la beauté contredise la vie que l’on mène.

Des montagnes noires, des ponts effondrés, des meutes de chiens, de la poussière. Une ville abandonnée où résonnent des instructions officielles dans des hauts-parleurs, la poussière du désert de Gobi, les fameux fétus de paille qui traversent l’écran en boule, toujours de droite à gauche. La ville, grand paysage à la dérive, un Bauhaus déchiré qui serait Charleroi. Pourquoi n’y-a-t’il rien de plus beau que les ruines, l’abandon? Pourquoi ça nous fascine, nous arrache des larmes? « D’abord des mondes, pour les détruire ensuite? » La beauté n’est que le commencement du terrible, dit Rilke. Et c’est ce terrible-là que nous chérissons, ces intentionnalités flottantes dans le demi-jour, dans le grain de l’image, ces fantômes de nous mêmes dans les ruines industrielles. Et le héros? C’est Rimbaud, c’est l’Arpenteur, c’est le K., c’est le Samouraï de Melville. C’est tous ceux qui se taisent et vénèrent ses traits sculpturaux, ses silences, ses hésitations humaines et cette grâce infinie à transporter son ossature dans l’espace. Et le chien? Le chien c’est l’Être, c’est la confiance et l’amour, effarouchés, fidèles, fragiles, indestructibles. Nous sommes de ce monde-là, oui, mais il nous faut toute cette facticité pour nous en souvenir, il nous faut Pink Floyd the Wall, il nous faut un demi-sourire et une mèche relevée timidement dans le pâle soleil – une naissance. Mais pourquoi dis-tu, facticité? Parce qu’il nous faut passer par ce monde-ci pour comprendre ce monde-là. Il nous faut l’amour de Grape, de l’animal mythique, il nous faut l’animosité du boucher Hu, l’homme aux serpents, pour accéder à nous-mêmes. Il nous faut le Schein pour comprendre le Sein. Des épreuves? Oui, des épreuves, que l’on tire de nous-mêmes. Un destin. Une vie.

Laisser un commentaire