L’Eden maléfique

MEPHISTOPHELES* :
In diesem Sinne kannst du’s wagen.
Verbinde dich ; du sollst, in diesen Tagen,
Mit Freuden meine Künste sehn,
Ich gebe dir, was noch kein Mensch gesehn.


FAUST :
Was willst du armer Teufel geben ?
Ward eines Menschen Geist, in seinem hohen Streben,
Von deinesgleichen je gefaßt ?
Doch hast du Speise, die nicht sättigt, hast
Du rotes Gold, das ohne Rast,
Quecksilber gleich, dir in der Hand zerrinnt,
Ein Spiel, bei dem man nie gewinnt,
Ein Mädchen, das an meiner Brust
Mit Äugeln schon dem Nachbar sich verbindet,
Der Ehre schöne Götterlust,
Die, wie ein Meteor, verschwindet ?
Zeig mir die Frucht, die fault, eh man sie bricht,
Und Bäume, die sich täglich neu begrünen !

GOETHE, Faust, Studierzimmer.

Des paysages superbes, des architectures parfaites, des femmes d’une beauté
confondante. Une île idéale, sertie dans des brumes délicates. Une promesse. Et
ces mots que l’on nous susurre, fluides, clairs, synthétiques, brillants, éminemment sympathiques. Une pensée soyeuse. Une pensée qui est toujours d’accord avec nous et qui nous trouve formidable en tout. Une pensée dont on est le héros, c’est-à-dire, le client. Un avers sans revers. Tout est brillant en fait. Tout est dans une surface lisse, souple, agréable, dont les moindres délinéaments ont une expression organique, sincère, vitale, saine. Tout est engineered, créé, conçu, codé. Tout est prometteur, désirable et même baisable. Mais que veut dire encore artificiel ? Ne le sommes-nous pas depuis toujours ? Ne sommes-nous pas un monstrueux artefact ? Faux, tout est faux, terreur de découvrir la fausseté de tout, dit Nietzsche. Se réveiller en pleine nuit et découvrir que tout est faux. La psyché a crû monstrueusement, comme un ordinateur malade, comme une pensée ordinatrice névrotique, et produit un monde qui nous mange. C’est notre travers funeste de produire cette synthèse, cette image. La pensée a fui la cage du crâne et déferle, renverse, remplace. On ne comprend pas ce qui est arrivé à la réalité.
Dormir ? Comment dormir ?

MÉPHISTOPHÉLÈS* :
Dans un tel esprit tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que
mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même
encore entrevoir.

FAUST :
Et qu’as-tu à donner, pauvre démon ? L’esprit d’un homme en ses hautes inspirations
fut-il jamais conçu par tes pareils ? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas ; de
l’or pâle, qui sans cesse s’écoule des mains comme le vif argent ; un jeu auquel on ne
gagne jamais ; une fille qui jusque dans mes bras fait les yeux doux à mon voisin ;
l’honneur, belle divinité qui s’évanouit comme un météore. Fais-moi voir un fruit qui
ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d’une
verdure nouvelle.

Gottfried Keller, « Paysage forestier avec chênes », 1855

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