Camus, Carnets II, novembre 1945

La pente la plus naturelle de l’homme c’est de se ruiner et tout le monde avec lui. Que d’efforts démesurés pour être seulement normal! Et quel plus grand effort encore pour qui a l’ambition de se dominer et de dominer l’esprit. L’homme n’est rien de lui-même. Il n’est qu’une chance infinie.

Mais il est le responsable infini de cette chance.

De lui-même, l’homme est prêt à se diluer. Mais que sa volonté, sa conscience, son esprit d’aventure l’emportent et la chance commence de croître. Personne ne peut dire qu’il a atteint la limite de l’homme. Les cinq années que nous venons de passer m’ont appris cela. De la bête au martyre, de l’esprit du mal au sacrifice sans espoir, pas un témoignage qui n’ait été bouleversant. À chacun de nous revient d’exploiter en lui-même la plus grande chance de l’homme, sa vertu définitive.

Le jour où la limite humaine aura un sens, alors le problème de Dieu se posera. Mais pas avant, jamais avant que la possibilité ait été vécue jusqu’au bout. Il n’y a qu’un but possible aux grandes actions et c’est la fécondité humaine.

Mais d’abord se rendre maître de soi-même.

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