Du commencement

H. Arendt, De la révolution, 1963, 5.

Ch. V. Novus ordo saeclorum

« Il est dans la nature même d’un commencement de comporter une dimension d’arbitraire total. Non seulement il n’est pas relié à un enchaînement de causes et d’effets, chaîne dans laquelle chaque effet devient immédiatement la cause de faits à venir, mais en plus, tout se passe comme si le commencement n’avait rien à quoi se raccrocher, comme s’il ne venait de nulle part dans le temps et dans l’espace. Pendant un instant, l’instant du commencement, tout se passe comme si l’initiateur avait aboli la séquence même de la temporalité, ou encore comme si les acteurs étaient rejetés hors de l’ordre temporel et de sa continuité. Le problème du commencement, bien sûr, apparaît tout d’abord dans la réflexion et la spéculation sur l’origine de l’univers, et l’on sait quelle solution les Hébreux apportèrent à ce sujet de perplexité — un Dieu créateur situé hors de sa création, de la même façon que le fabricant est extérieur à l’objet fabriqué. En d’autres termes, le problème du commencement trouve sa solution si l’on introduit un initiateur, dont les propres commencements ne sont plus sujets à interrogation puisqu’il est « de toute éternité». Cette éternité est l’absolu de la temporalité et, dans la mesure où le commencement de l’univers remonte à cette région de l’absolu, il n’est plus arbitraire mais s’enracine dans quelque chose qui, même si cela dépasse les capacités de raisonnement de l’homme, n’en possède pas moins une raison, une rationalité propres. Curieusement, le fait que les hommes des révolutions se soient lancés dans la quête éperdue d’un absolu au moment même où ils furent contraints de passer à l’acte peut s’expliquer, au moins en partie, par le mode de penser séculaire de l’homme occidental, selon lequel tout commencement complètement nouveau nécessite un absolu où il trouve sa source et par lequel il « s’explique». »

Jacques Bertaux, Prise du Palais des Tuileries, détail, 1793.

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