Persona

De la Révolution, 3, Hannah Arendt – 1963

Ch. 2. La question sociale

« La signification profonde inhérente aux nombreuses métaphores politiques tirées du théâtre trouve peut-être sa meilleure illustration dans l’histoire du mot latin persona. Dans son sens originel remontant à l’Antiquité, il désignait le masque que portaient les acteurs de la pièce. (La dramatis personae correspondait au grec ta tou dramatos prosôpa.) Le masque en tant que tel avait à l’évidence deux fonctions: il devait cacher ou plutôt remplacer le visage et les expressions de l’acteur, mais d’une manière qui permette à la voix de se faire entendre*. En tout cas, c’est dans cette double acception d’un masque à travers lequel une voix retentit que le mot persona se transforma en métaphore que l’on transposa de la langue du théâtre à la terminologie juridique. La distinction entre un individu privé se trouvant à Rome et un citoyen romain se fondait sur la persona que possédait ce dernier, nous dirions une personnalité juridique; c’était comme si la loi lui avait attribué le rôle qu’il lui fallait jouer sur la scène publique, à condition, cependant, que sa propre voix pût se faire entendre. L’idée, c’était que «ce n’est pas le moi naturel qui pénètre dans un tribunal. C’est une personne ayant des droits et des devoirs, créée par la loi, qui comparaît devant la loi». Sans la persona, il y aurait un individu sans droits ni devoirs, un «homme naturel» peut-être — c’est-à-dire un être humain ou homo au sens originel du terme, qui désigne quelqu’un d’extérieur au champ de la loi et au corps politique constitué par les citoyens, un esclave par exemple —, mais assurément un être sans poids politique.

Quand la Révolution Française démasqua les intrigues de la Cour et se mit à arracher le masque de ses propres enfants, c’est évidemment le masque de l’hypocrisie qu’elle visait. Le mot grec upokritès, dans son sens originel comme dans son acception métaphorique ultérieure, désignait l’acteur lui-même, et non le masque, le prosôpon, qu’il portait.

A contrario, la persona, dans son sens théâtral originel, c’était le masque que les exigences de la pièce attachaient au visage de l’acteur ; à partir de là, il désignait par métaphore la «personne» que la loi peut attribuer à des individus aussi bien qu’à des groupes et des corporations, et même à «un dessein commun et continu», comme dans le cas de «la « personne » qui a la propriété d’un collège de Cambridge ou d’Oxford [et qui] n’en est ni le fondateur, maintenant disparu, ni l’ensemble de ses successeurs vivants». L’intérêt de cette distinction et la pertinence de la métaphore résident dans le fait que la mise à nu de la «personne», la privation de la personnalité juridique, laisseraient derrière l’être humain «naturel», alors que la mise à nu de l’hypocrite ne laisserait rien derrière, parce que l’hypocrite est l’acteur lui-même dans la mesure où il ne porte aucun masque. Il prétend être le rôle qu’il endosse et quand il entre dans le jeu de la société, c’est absolument sans aucune comédie. En d’autres termes, ce qui rendait l’hypocrite si odieux, c’était qu’il prétendait non seulement à la sincérité mais aussi au naturel, et ce qui le rendait si dangereux hors du champ social dont il symbolisait et, pour ainsi dire, représentait la corruption, c’était que, d’instinct, il pouvait se servir de tous les «masques» sur la scène politique, endosser tous les rôles parmi les dramatis personae de ce théâtre, mais qu’il refuserait d’utiliser ce masque, comme l’exigent les règles du jeu politique, comme d’un porte-voix pour la vérité, mais au contraire en userait comme d’un accessoire de la tromperie. »

* Bien que le radical de persona semble tiré du mot grec tôné, ce qui donnerait à persona le sens premier de déguisement, on est tenté de croire que le mot comportait pour des oreilles latines la signification de per-sonare : résonner à travers; si bien qu’à Rome, la voix qui résonnait à travers le masque était certainement la voix des ancêtres plutôt que celle de l’acteur lui-même.

** Ingmar Bergman (Bibi Anderson), Persona, 1966.

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