Riquet

La violence. La violence de la pensée qui a produit les tours. Îlot Jumeau, rue Riquet. La violence de la société, de l’ordre, du nomos, de la coutume qui ne s’embarrasse de rien et qui a produit les trois établissements psychiatriques que nous devons… quoi? Rénover? Rendre acceptables? Humains? Ouverts? Faire que ça “fonctionne”? On ne sait. La question n’est pas clairement posée. On nous somme muettement de faire quelque chose. Les cheffes de service, passées les trois-quatre premières pages de leur powerpoint intérieur qu’elles débitent à toute vitesse – déluge de chiffres et d’acronymes -, ont des sourires, amers ou entendus, ou des silences où flotte un espoir, ou domine encore une volonté. À nous de déchiffrer ces signes, d’y frayer une piste. À nous d’y croire, tout simplement. Ça fait peur, parce que c’est intéressant, pour une fois, parce que l’enjeu est énorme : améliorer la vie. Sa vie. La déréliction est si complète – le petit groupe de squatteurs qui font cuire le maïs dans l’allée, les projectiles divers jetés des tours, les caches de drogue, les insultes, les inondations, la moisissure, les rats – que le projet apparaît comme une douce lubie, une fiction. Il est dans un temps qui n’existe pas. Dans l’Accueil de Jour, au sous-sol, en poussant une porte j’ai vu les résidents assis en silence autour d’une table sous le puits de lumière. Leur regard. Dix regards d’un coup. Le choc. Plus tard, sur un guéridon de café au bord du canal, essayer de comprendre quelque chose, de sortir quelque chose des plans. Boire avidemment des bières pour se sentir vivant. Le regard amusé du serveur. Le regard dur du pilier de bar. Le regard vide du mendiant. Au loin, si loin, sur l’autre rive du canal une rangée d’arbres flamboie dans le soleil couchant. Dans l’indicible. On voudrait être là-bas soudainement, et penser ci et ça. On voudrait jouir de l’instant, c’est impossible, il ne nous reste que l’idée, la carcasse de l’idée. On voudrait… On ne sait plus quoi. On reprend une bière. Il fait presque froid d’un coup.

Laisser un commentaire